Le premier jour du reste de ta vie

Après la dernière garde, c’est le dernier jour de stage de ma vie d’externe. L’externe. Cet étudiant hospitalier qu’on désigne souvent de cette façon : « l’externe » (le « l’ » est important). Pour le héler ou proposer un candidat pour une tâche généralement peu enviable mais nécessaire. Du genre « bon, il faudrait reprendre un peu l’histoire rénale de ces 20 dernières années-là, on va demander à l’externe d’éplucher le dossier » ou encore « bon, ils font chier la radio là à ne pas répondre… dis l’externe, tu peux descendre/traverser tout l’hôpital pour aller demander (ndlr : à tout prix) un scan pour madame machine ? ». Pas toujours. Parfois, c’est dans un réel désir de formation : « il va falloir faire une PL à monsieur bidule, l’externe, t’es prêt.e ? ».

L’externe. Son nom n’existe juridiquement même plus. « Etudiant hospitalier » c’est un peu long, certes. Allant de services en services où il mène une vie aux rôles variés, l’externe peut tout aussi bien être l’invisible non remarqué, l’élément indispensable (pas forcément qu’au rangement des examens complémentaires mais souvent quand même), secrétaire-brancardier-standardiste téléphonique de substitution (comme tout un chacun à l’hôpital), souffre-douleur ou bouc-émissaire (ne sous-estimez pas sa capacité à aligner les planètes), et parfois soignant, membre de l’équipe, pair, voire encadrant de néophytes.

L’externe est sensé développer plusieurs compétences au cours de son cursus. C’est sans doute le résultat d’une réflexion méta-pédagogique qui, à force de conceptualisation à outrance, s’est lentement élevée du sol pour planer dans les hautes sphères et aboutir à un extrait du texte législatif régissant les études médicales en quelques formulations pédagogologiques. Ces compétences sont : « communicateur, clinicien, coopérateur, membre d’une équipe soignante pluriprofessionnelle, acteur de santé publique, scientifique, responsable au plan éthique et déontologique, réflexivité ». Jusque-là, pourquoi pas. Mais dans le détail, on s’embourbe un peu. Notamment parce que dans la logique académique actuelle, formation va de pair avec évaluation, et je vous demande bien comment juger du niveau d’acquisition d’une compétence telle que « membre d’une équipe soignante pluriprofessionnelle » ou « acteur de santé publique » chez un externe. Certains s’y essayent, proposant des objectifs tels que, pour « acteur de santé publique » : « utilise le système de santé aux échelons local, régional et national et connaît les principaux systèmes de santé dans le monde ». Moui, on va dire que cela dépend un peu (beaucoup) de qui nous encadre et dans quel service. Ou encore, dans la catégorie « réflexivité », ce problématique objectif à mon sens : « prend conscience de ses limites personnelles et matérielles et tend à les repousser ». Vas-y mon grand, tu vas être dôôôôcteur, tes limites on s’en moque.

Etonnamment, les bonnes choses font peu de bruit. Typiquement, sous la rubrique « scientifique » : « démontre sa capacité d’acquérir des concepts relatifs à la médecine factuelle et à les  utiliser dans diverses situations cliniques » (certains, manifestement, l’oublient en grandissant) ou encore, sous la rubrique « responsable au plan éthique et déontologique » : « est sensibilisé à l’éthique de la santé et de la recherche en matière de divulgation, conflits d’intérêts, protection des personnes et relation avec l’industrie » (vous le sentiez venir non ?). Et encore, je pourrais vous citer toute cette dernière rubrique, mais ce n’est pas pleinement le sujet ici.

Revenons à ce dernier jour d’externat. Dans un service de pneumologie quelconque, le vendredi, c’est le jour de la grande visite. Cette fameuse procession de docteurs et leurs étudiants sur les talons qui passent de chambre en chambre. Sauf qu’aujourd’hui, c’est le dernier jour du stage des étudiants hospitaliers de 6e année qui vont bientôt passer leur concours. C’est aussi le dernier jour du stage des internes. Et enfin, c’est aussi le dernier jour du stage des jeunes 2e année de médecine qui font leur 1er stage de sémiologie (science des signes cliniques des maladies) à l’hôpital. Sauf que la chef est seule. L’interne a pris sa semaine de congé. Et l’étudiant de 2e année attend d’être évalué. Ni une, ni deux, elle se tourne vers votre serviteur pour lui demander d’accompagner le « P2 » (Marc) faire l’observation d’une patiente entrée dans la nuit dans le service, de le regarder faire sans rien dire et de débriefer après. « Participe à l’acquisition des savoirs par les plus jeunes au sein de l’équipe soignante pluriprofessionnelle », rubrique « coopérateur, membre d’une équipe soignante pluriprofessionnelle ».

Nous y allons. Nous entrons dans la chambre. Nous nous présentons. Je le laisse faire, je m’assoie dans un coin et me fait oublier. Murielle, 75 ans, autonome, adressée des urgences pour une pneumopathie d’allure infectieuse sur un terrain asthmatique allergique. Je l’observe. Marc s’embourbe un peu dans un schéma standardisé d’interrogatoire, il oublie notamment de demander le nom du médecin traitant et autres spécialistes éventuels, ou le mode de vie. Il tombe dans le « piège » classique de demander le « motif d’hospitalisation » d’emblée et se laisse embarquer dans l’anamnèse (histoire de la maladie). Il tente de revenir aux antécédents. Nous apprenons que Murielle a été traitée d’un cancer du sein et a une hypertension. Murielle est si bien organisée que lorsque Marc pense enfin à demander ses traitements, elle lui donne une petite fiche plastifiée qu’elle a écrite elle-même pour « rassembler toutes les ordonnances ». Marc me regarde avec un désespoir proportionnel aux nombres de spécialités écrites en nom commercial : « il faut vraiment que je recopie tout ça ? ». J’y jette un œil, j’y vois quelques médicaments qui pourrait lui faire évoquer d’autres antécédents, je lui réponds « à toi de voir, fais comme si je n’étais pas là ». Il recopie, scrupuleusement, mais ne pose pas de question supplémentaire. « Démontre sa capacité d’explorer les antécédents du patient et de les consigner de façon exacte, concise et organisée dans divers contextes cliniques », rubrique « clinicien ».

Je reconnais l’interrogatoire policier que les enseignants martèlent aux tout jeunes étudiants pour leur faire comprendre qu’ils doivent poser toute une série de questions et « cadrer » la discussion. Marc semble vaciller entre deux postures : celle de l’écoute, dont je perçois l’envie, et celle d’appliquer strictement les consignes quitte à couper la parole à Murielle, qui, il faut le reconnaître, pourrait disserter sur une question fermée. Si je me rends bien compte que certains éléments importants de l’interrogatoire pour la pneumopathie infectieuse ne sont pas demandés, je constate que je fais d’autant plus attention à sa manière de communiquer, d’être présent, de l’écouter. J’admets ne jamais avoir respecté ce schéma d’interrogatoire au cours du dit interrogatoire, ayant l’habitude de questions ouvertes et d’ainsi « remplir les cases » au fur et à mesure de la discussion, même si les informations ne viennent pas « dans l’ordre ». Je ne suis ni policier, ni juge, juste apprenti soignant. Je note, sur mon petit papier, les mots et tournures qu’il utilise comme « donc vous venez juste parce que vous toussez ? », prononcé sans animosité mais peut-être plus pour lui-même afin de tenter de trouver les questions spécifiques à poser face à une toux. Il se montre peut-être un peu dirige lorsqu’il souhaite passer à l’examen clinique proprement dit : « Bon, je vais vous examiner ». « Respecte la confidentialité des patients et fait preuve de sensibilité et de respect par rapport aux droits, aux opinions et à la diversité des patients », rubrique « responsable au plan éthique et déontologique ».

Alors qu’il me semblait déjà pas très à l’aise, lorsque la patiente s’est installée sur le lit, ravivant une dyspnée modérée mais potentiellement impressionnante pour un 2e année qui n’aurait pas l’habitude de voir des personnes ayant du mal à respirer, je le sens hésiter davantage. Il ausculte très rapidement les poumons (« Respirez… lentement et tranquillement… mais pas trop… Et en gonflant les poumons et, heu, sans parler »), s’interrompt, manipule son stéthoscope, me regarde, écoute le cœur avec les embouts du stéthoscope à l’envers dans les oreilles. Puis, manifestement perturbé par la dyspnée, m’explique qu’il ne sait pas trop quoi faire d’autre. Pour essayer de l’aider à poursuivre son examen clinique, je lui demande ce qu’il aimerait faire et de quoi il aurait besoin comme informations pour cela (pensant à la fréquence respiratoire, le caractère habituel/supportable ou non de la dyspnée etc.). Avec la plus belle candeur du monde, il me répond : « Je ne sais pas, mais je voudrais faire quelque chose pour la soigner ». « Est capable de solliciter autrui si nécessaire », rubrique « réflexif ».

Envoyant l’exercice au diable (« apprend à gérer son stress et celui des autres acteurs », rubrique « communicateur »), je décide de reprendre la main en lui montrant l’examen clinique, rassuré par une fréquence respiratoire très acceptable d’une dyspnée très bien supportée, habituelle et résolue en quelques minutes en position assise. Je lui fais écouter les crépitants de l’insuffisance cardiaque, les vibrations vocales, la technique de percussion thoracique, l’appréciation d’une fréquence respiratoire… Puis, je reprends quelques questions de l’interrogatoire, « à ma façon ». J’apprends alors qu’elle est mariée à un homme qui a fait un AVC, dont les séquelles seraient essentiellement thymiques avec un caractère soudain renfrogné et irritable. Depuis 4-5 ans, finis les voyages à l’étranger, la garde des arrières-petits-enfants, les visites aux amis, les sorties au cinéma. Réticent aux soins et à la médecine toute entière, il lui reproche ses visites chez le généraliste ou même sa venue actuelle à l’hôpital. « Vous vous rendez compte ? Il a fait un AVC et il ne va même pas à ses consultations de suivi… » dit-elle avec un regard humide. « J’ai l’impression que ça vous inquiète beaucoup ». Les larmes coulent tandis qu’elle raconte ce qu’elle avait à dire, ce qu’elle voulait peut-être dire à quelqu’un, deux inconnus en blouse blanche qui n’ont jusqu’alors prêté attention qu’à ses poumons. A cet instant, c’en est fini des guide-lines, des schémas bien appris. On a une patiente qui pleure et qui a besoin de parler. Alors on écoute, activement, entièrement. Et on fait avec ce qu’on a appris sur le tas… ou pas.

Après quelques minutes, je ne sais plus exactement comment nous sommes passés des larmes au rire. Marc s’éclipse chercher une balance à la constatation d’œdèmes sur les jambes de Murielle. Pendant ce temps, je lui demande ce qu’elle a pensé de lui. Elle me répond qu’il lui a paru gentil, à l’écoute et motivé et qu’elle pense qu’il sera un bon médecin s’il garde tout ceci. Je le lui transmettrais. « Obtient les renseignements pertinents et les points de vue du patient, de son entourage, des collègues et des soignants, et sait en faire la synthèse », rubrique « communicateur ».

Lors du débrief avec Marc, on a, il faut l’avouer, beaucoup plus discuté de la posture soignante/étudiante en santé que des aspects techniques de l’interrogatoire et de l’examen clinique d’un patient atteint d’une pneumopathie infectieuse ou d’insuffisance cardiaque. Il trouvera ces détails cliniques dans les livres, outre les grandes lignes que nous avons rapidement évoquées. Nous avons échangé, plutôt que d’être dans une évaluation unilatérale, sur sa perception du stage, de la situation, des facilités et des difficultés qu’il lui semblait avoir rencontré. Il m’a même fait un retour inattendu mais bienvenu sur mes petites capacités d’encadrant. Puis, à la toute fin, il ajoute : « Ah et heureusement que quand la dame s’est mise à pleurer, tu étais là. J’ai bien senti, quand elle a parlé de son mari qu’il y avait un truc mais j’ai pas osé lui demander. Parce que j’ai pas encore eu les cours pour apprendre à gérer ce genre de situation donc je n’aurais pas su réagir. J’ai bien aimé ta façon de faire, on apprend ça quand à la fac ? »

Silence. « Heum… jamais ». Litthérapeute, briseur de rêves (et de gonades selon certains) depuis 2012.

PS : « établit une communication axée sur le patient, par le biais de la prise de décisions partagées et d’interactions efficaces fondées sur l’éthique et l’empathie », rubrique « communicateur ». http://www.enseignementsup-recherche.gouv.fr/pid20536/bulletin-officiel.html?cid_bo=71544&cbo=1

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Hey ! Vous auriez une échelle ? C’est pour être objectif !

EVA

EVA

Entre deux tentatives à la première année commune aux études de santé (PACES), j’ai fait un saut dans le grand bain du monde hospitalier. FFAS, RCA, ASH… des acronymes pour simplement dire que j’étais embauché un mois dans un service d’endocrinologie afin de pallier l’absence d’un aide-soignant de nuit pendant ses congés (je n’utilise pas le terme remplacé, car sans formation, autant dire que j’ai plutôt eu une formation éclair aux bases nécessaires pour s’engager dans les métiers de soignants qu’été vraiment un aide-soignant de substitution). En faisant le tour avec l’infirmière, nous prenons les « constantes » (en d’autres termes, les pressions artérielles, les fréquences cardiaques, les températures, les saturations en dioxygène, etc… soient des chiffres qui sont tout sauf constants). Et parmi ces constantes, il y a la fameuse question, correspondant finalement à une entrée du tableau récapitulatif présent dans le dossier de soin de chaque patient : « l’EVA ».

L’EVA, c’est encore un acronyme qui signifierait échelle visuelle analogique. Et là commence le problème. L’EVA, insérée partout, dans le dossier de soin pour le recueil des « constantes » jusqu’à l’examen à l’accueil des urgences par l’IAO (décidément, encore un acronyme pour infirmière d’accueil et d’orientation – aux urgences) ou encore la mesure de l’efficacité d’un traitement antalgique. Par ailleurs, les antidouleurs médicamenteux sont souvent présentés et prescrits selon des « paliers » correspondant à une fourchette de l’EVA. Par exemple, on considère qu’il est recommandé de donner du paracétamol (sauf contre-indication bien entendu) à des gens qui mesurent leur douleur entre 1 et 4 (je vous mets toutefois au défi de trouver une source fiable et documentée faisant un parallèle direct entre les paliers antalgiques de l’OMS et les valeurs de l’EVA – pour les adultes notamment).

Mais alors, l’EVA, en pratique, ça donne quoi ? Dans les livres, et mettons par exemple en référence le référentiel Douleur – Soins palliatifs – Deuils – Ethique (édité par Elsevier Masson) pour la préparation de l’ECNi, vous trouverez la description de l’EVA comme suit : « outil beaucoup plus objectif (que l’échelle numérique) », « ses résultats sont reproductifs et fiables », « il s’agit d’une réglette double face : une face présentée au malade sans aucun repère particulier, en dehors de ses deux extrémités où il est noté « absence de douleur » et « douleur maximale ». Le malade doit déplacer un curseur et le positionner à l’endroit où il situe sa douleur par rapport aux intensités extrêmes. L’autre face, destinée au soignant, graduée de 0 à 10 : quand le malade a positionné le curseur, le soignant lit le chiffre correspondant et le note dans le dossier médical ».

Ça, c’est ce qui se passe dans les livres. En pratique, un magnifique glissement a eu lieu. L’EVA récupérée lors du tour des infirmier.e.s par exemple ou à l’accueil des urgences est en fait… l’échelle numérique. C’est la grande question « Sur une échelle de 1 à 10, avec 10 étant la pire douleur que vous pouvez imaginer, à combien évaluez-vous votre douleur ? ». C’est aussi des patient.e.s qui répondent « 9 » et qui tournent distraitement les pages d’un magazine, ou qui répondent « 3 » et qui se tordent de douleur en chien de fusil terrassé.e.s par une probable pancréatite. Et c’est aussi des soignant.e.s qui, parfois, derrière, écrivent « 4 » sur le dossier au lieu du 9 déclaré.

Comme si, dans la toute-puissance du soignant à pouvoir asséner un chiffre « objectif » par une méthode « quantitative » sur une douleur qui contient tout ce qu’il y a de plus subjectif, le dernier mot ne pouvait revenir qu’au soignant. Combien de fois entend-t-on : « ce patient n’a pas l’air d’avoir si mal que ça, tu ne trouves pas ? ». Combien de douleurs, de fatigues, de tristesses, sont ainsi remises en question, parce que leur présentation ne correspond pas à une image forcément subjective et biaisée du soignant-évaluateur ?

Or, même si la méthode était bien suivie, même si les chiffres donnés ou récupérés étaient bien retranscrits, il faut noter deux choses. La première étant que l’EVA n’a été validée que dans le cadre de la douleur cancéreuse de l’adulte. La seconde, c’est cette phrase issue d’une mise au point de l’ANSM : « Il n’existe pas de lien direct entre la valeur obtenue sur une échelle et le type de traitement antalgique nécessaire ». En gros, c’est chouette, on a inventé une échelle pour un cas précis qu’on utilise bien au-delà du cas d’origine, et en plus, cette échelle, stricto-sensu, ne sert à rien, du moins, en matière de choix de traitement. Elle pourrait constituer une manière de suivre l’évolution de la douleur par des utilisations répétées mais, prendrait-elle en compte les mêmes composantes de la douleur à chaque évaluation (changement de soignant-évaluateur, changement de lieu de soin, changement de dosages, changement de contexte, changement du moment de la journée, etc.) ?

Au-delà des nombreuses critiques qu’on peut faire de cette évaluation dont le but est également d’être simple, rapide, et d’indiquer/orienter les soignants dans la prise en charge de la douleur, j’ai l’impression qu’il y a une forme de honte à l’idée de reconnaître qu’un patient souffre. Surtout s’il souffre d’une façon « hors-norme ». Il semble presque inacceptable pour un soignant d’écrire « 9 » sur la ligne « EVA » d’un patient qui répond en tournant les pages d’un magazine. Or, quels sont les repères de ce patient ? Quels sont ceux du soignant-évaluateur ? Si un traitement antalgique a été entrepris, le soignant prend-t-il ce chiffre comme un échec dans sa capacité à soulager ?

Le parallèle peut surprendre mais je trouve que cela ressemble également à cette gêne qu’on certains soignants à prescrire un arrêt de travail, notamment lorsque l’indication découle plutôt d’une appréciation de la situation. Une femme ayant des enfants à charge, écrasée par son travail, se présentant aux urgences pour un malaise sans étiologie retrouvé se verra peut-être plus facilement remettre un arrêt de travail d’une journée ou deux qu’un homme célibataire consultant aux urgences pour des douleurs abdominales sans cause retrouvée. Il y a là, à l’instar d’un « 9 » qui « devrait être » un 4, quelque chose de l’ordre de l’appréciation subjective des soignants, où ils estiment que la situation ne correspond pas à une idée de l’ordre « normal » des choses. Une forme de honte (peut-être, je dis ça comme ça, majorée par un système de santé qui taperait, éventuellement, sur les doigts des médecins « trop gentils » en termes d’arrêt de travail, disons).

De la même façon, dans les pratiques, on donnera plus volontiers d’emblée des antalgiques de palier 1 et 2 à un.e patient.e à qui l’on diagnostiquera une maladie reconnue comme douloureuse ; alors qu’on commencera par de simples palier 1 chez une personne dont le diagnostic n’est pas « si douloureux que ça » dans les livres ou la présentation, qu’importe sa réponse à l’échelle numérique de la douleur. Comme s’il serait mal de donner « trop » d’antalgiques d’un coup à un patient qui vous dit pourtant qu’il a mal, justement…

L’arrêt de travail, c’est compliqué. La douleur, tout autant. Je ne suis en rien compétent dans l’un ou l’autre de ces deux domaines. Mais il y a, je crois, dans le soin, des images, des représentations, de part et d’autre de la barrière. Un.e patient.e consulte avec celles-ci, qu’iel confronte à ses attentes, ses craintes, ses espoirs. En face, les soignant.e.s répondent à cette demande, non sans pouvoir complètement extraire leurs propres représentations. De ce duel, de cette confrontation, de cette rencontre, peuvent surgir des conflits, des incompréhensions et des maltraitances, pour l’un.e comme pour l’autre (quand un.e patient.e fait un scandale parce qu’un.e soignant.e ne lui délivre pas un arrêt de travail, les mots sont parfois durs, personnels et violents à l’encontre de ce.tte soignant.e).

Le soin a une image, plusieurs images, une infinité d’images. Ces représentations véhiculent du sens, des émotions, et parfois, une honte. Ses résultats sont également porteur d’une signification souvent très forte : d’une évaluation, d’un diagnostic, d’une prise en charge peuvent découler le sentiment d’échec, d’humiliation ou, au contraire, d’un succès encourageant. Les outils à visée « objectivante » constituent une aide précieuse. Mais dans cette médecine de plus en plus technique, ils se supplantent souvent à la réalité. Réfléchir, partager, discuter avant d’agir n’a jamais été aussi important. De même, apprendre à écouter ses émotions et savoir réfléchir et composer avec elles paraît nécessaire, car elles influencent inévitablement nos choix, nos actions et nos relations avec les autres… donc notre capacité à prendre soin. Alors une médecine par des robots ? J’en ris encore doucement, mais de plus en plus jaune. Il n’y a pas que les échelles pour grimper vers un soin plus humain.

ANSM : prise en charge des douleurs de l’adulte modérées à intenses
Aide mémoire pour l’utilisation des antalgiques dans les douleurs aiguës nociceptives