Les vies des urgences

⋆ Salle centrale

Dans le cœur des urgences, il y a une salle. Plusieurs ordinateurs contre les murs, une grande table au centre, des chaises roulantes éparpillées tout autour. Des sonneries aux tonalités différentes sonnent de partout : les bip-bip heureusement incessant des moniteurs cardiaques, les téléphones qui hurlent de tous les côtés, la mélodie crépitante des haut-parleurs qui appellent un soignant à l’accueil. Des gens vont et viennent, leurs pas s’ajoutent au concert électronique. Leurs voix s’accordent à l’ensemble en un tutti presque cacophonique. Le crépuscule s’installe pourtant sans un bruit ce soir.

⋆ Box 7

Fleur est une femme qui a fêté ses vingt ans pour la quatrième fois il y a peu. Elle est assise sur une chaise en plastique, un peu froide en cette saison, au milieu de la salle des urgences. Autour, des hommes et des dames de tous les âges, occupent un siège. Son mari, charmant, lui tient compagnie. C’est avec lui qu’elle est arrivée. Elle n’en pouvait plus. Et malgré une hospitalisation prévue dans quelques jours, elle lui a demandé d’appeler les pompiers pour venir aux urgences. Ils se prennent la main, il la regarde, elle lui sourit doucement.

⋆ Salle centrale

Les dossiers s’entassent sur le bureau. Des pochettes de toutes les couleurs jouent au jeu de la plus grande montagne possible. Les blancs, lettre E, niveau de tri 5, en général peu préoccupant en terme de pronostic vital, sont présents. Les bleus, lettre D, niveau de tri 4, un peu plus stimulants, sont en nombre. Les verts, lettre C, niveau de tri 3, le plus haut niveau de préoccupation pour un externe – pardon, un étudiant hospitalier – ne se laissent pas distancer. Le reste, oranges et rouges, iront directement dans les mains des chefs. Ce qui n’empêchera pas les externes de faire, à la carte, ECG, faisant fonction de brancardier, bandelette urinaire, et/ou autres.

Les motifs blancs, bleus et verts sont divers et variés. Les internes s’en occupent aussi. Le boulot des externes consiste à prendre un dossier, voir le patient, l’interroger, l’examiner, effectuer des examens tels que ECG, Bandelette urinaire, β-hCG… tout noter sur le dossier informatique et faire une synthèse à l’interne ou au chef pour « gagner du temps ». Autant certains motifs recueilli par les infirmières à l’accueil sont plutôt à la portée des externes « Douleur abdominale depuis quelques jours », « Chute avec traumatisme du coude », d’autres, sont plus … problématiques. Ce soir, on a : « Constipation chronique depuis 2 ans // majoration ce jour », « agression sexuelle ce soir, veut parler à un psychiatre » (quand on parlait de motifs problématiques… quel externe saurait gérer correctement ce genre de cas ?), « Verbalisation de tentative de suicide » (bis repetita placent), « douleur épigastrique depuis 3 jours », « pointe de douleur abdominale à 8/10 à l’EVA », « Plaie de l’arcade sourcilière gauche après agression », « Plaies de la face chez un patient en ébriété », « Adressée par la maison de retraite pour dyspnée », « adressée par son médecin traitant pour douleur abdominale et syndrome inflammatoire », etc.

⋆ Couloir d’attente

Il est déjà tard. Repérant un box libre, j’attrape le dossier bleu. « Douleur épigastrique depuis quelques jours ». A cette heure-là, c’est pas plus mal. Un peu de gastro, je n’aime pas trop ça, mais c’est plutôt facile en général. A supposer que ça soit bien de la gastro. Et à plus-d’heure-du-matin, il vaudrait mieux. Elle est assise dans le couloir. Elle me confirme son nom, je lui demande de me suivre. Je l’installe dans un box. Il n’y a pas de brancard pour qu’elle puisse s’allonger. Je lui dis partir en chercher un.  Elle me demande sans détour « Alors, suis-je enceinte ? », inquiète. Je regarde le dossier. On y lit « β-hCG négatif ». Je lui déclare que non. Elle soupire. La question franchit ma bouche, et sitôt qu’elle est sortie, je réalise : la porte ouverte, cette espèce de conversation rapide où je suis debout, elle assise, ni complètement dans l’intimité d’une discussion, ni complètement à distance… « Vous avez des raisons de penser être enceinte ? ». Ben non bien sûr, c’est pour ça qu’elle te pose la question mon gars… Je vais chercher un brancard. En revenant, ma patiente est chassée du box par une autre patiente nécessitant de l’oxygène. C’est de nouveau la chasse au box libre…

⋆ Salle centrale

La file d’attente ne diminue pas. Les patients affluent en continu. Quelques externes partent et reviennent de blocs opératoires où ils sont parfois appelés. Les internes commencent à revoir les premiers patients de la soirée, cherchant à analyser les résultats des premières prises de sang, à comprendre pourquoi untel n’a pas eu sa radio et unetelle son scanner. Un peu débordés, mais néanmoins très pédagogiques cette nuit-là, ils appellent cependant parfois à l’aide. « L’externe, fait-donc un petit ECG par-ci ». « Ah, tu fais des ECG ? Tu ne veux pas m’en faire un pour le patient box 9 ? Et tant que t’y es, son voisin aussi. Oui, parce que tu vois, avec son motif « douleur thoracique depuis 2-3 jours », ils n’ont pas fait l’ECG à l’accueil ». Oui mais tu vois, peut-être qu’ils sont débordés, autant que nous.

⋆ Box 7

Il arrive dans sa blouse un peu grande aux poches qui débordent. Il n’a pas vraiment l’air très assuré au départ, mais sa voix s’élance clairement dans la salle, sous une douzaine de paires d’yeux qui l’observent avec espoir. Fleur reconnait son nom, se lève. Son mari reste assis tandis qu’elle suit le jeune docteur. En avançant, celui-ci se présente. Ah, ce n’est donc pas le docteur, mais un étudiant. Bon, il semble que c’est pour faire gagner du temps. Après quelques couloirs, ils arrivent enfin dans une petite pièce. Il appelle ça un box. Comme si elle était un genre de cheval. Il lui propose de s’assoir pendant qu’il va chercher un brancard. Pour quoi faire ? Pour qu’il disparaisse et ne revienne que dans une heure ou deux ? Si c’est ça, autant la laisser avec son mari…

⋆ Box 9

Je toque, j’attends, j’entre ensuite. Une vieille dame est allongée, emmitouflée dans un drap jaune sur son brancard. Je m’approche. Je me présente comme l’étudiant en médecine chargé de lui faire un ECG, cet examen où on colle des patchs autour du cœur pour surveiller ce qui s’y passe. Elle n’a pas l’air de comprendre de quoi je parle mais consent à l’examen. J’enlève le drap puis la chemise de l’hôpital. Une odeur désagréable émane de sa bouche. J’essaye de ne rien laisser paraître. De ce que je vois, l’état bucco-dentaire est plus que médiocre. Je colle les électrodes, branche les fils, essayant d’être assez rapide pour ne pas la faire souffrir du froid. Le tracé est imprimé. Je retire les patchs, les branchements. Je suis venu juste pour ça, faire l’ECG, à une patiente que je ne connais pas, et même celui qui m’a demandé de faire cet ECG ne se souvenait plus de son nom. Elle me pose alors La question : « Alors docteur ? ».

⋆ Box 3

J’entre dans un box libre à la suite de la patiente qui n’est pas enceinte. Il convient d’essayer de recréer une atmosphère propice pour discuter. Je ferme la porte, et l’animation bruyante des urgences s’atténue un peu. On discute alors assez facilement. Jeune, mais déjà très consommatrice de tabac et d’alcool, elle ne prend pas de contraception orale, ni d’autres méthodes contraceptives avec son compagnon depuis 4 ans. Elle a déjà fait une interruption volontaire de grossesse il y a quelques mois. Ils « font attention, et surtout autour de l’ovulation ». On aborde les autres alternatives à la pilule ou au préservatif. Quand la porte du box s’ouvre soudainement.

⋆ Box 1

L’interne sympa et pédagogue est débordé. Il me tend un dossier pour me proposer de faire des points de suture chez un patient très sympathique, parfait pour s’exercer un peu, alcoolisé donc vraisemblablement plutôt anesthésié. On y va ensemble. Deux belles balafres maculent son visage de sang. Une fente frontale, centrale, tranche le front en deux parties égales. Une seconde coupure menace de percer la lèvre supérieure. On installe le matériel. Et surviennent les phrases sympathiques : « Vous êtes la meilleure équipe hein ? Car je ne veux pas n’importe qui, c’est sur le visage, je ne veux pas de cicatrice ! ». On sort chercher du matériel avec l’interne. Sur le devant de la porte du box, il me demande si je veux le faire. Je décline la proposition, compte tenu des plaies, de ce que je viens d’entendre, de mon peu d’expérience, malgré tout conscient que si je ne m’exerce pas un peu, je ne pourrais jamais le faire correctement. Mon unique et dernière expérience en couture in vivo me bloque pourtant un peu. L’interne comprend, accepte, me demande toutefois de l’assister. Avec plaisir. Nous retournons dans le box. Le patient : « Vous comprenez, je ne veux pas de cicatrice, alors si vous n’êtes pas la bonne équipe, allez chercher quelqu’un d’autre ». L’interne : « Ne vous inquiétez pas. ». Le patient : « Je ne m’inquiète pas, mais si vous n’êtes pas les meilleurs, ne le faîte pas, allez les chercher ». L’interne : « De toute façon, vous n’avez pas le choix, c’est nous ou rien ». En douceur, sans colère, mais fermement. Je n’aime pas trop cet argument. On attaque. Le champ stérile est posé, une grande plaque de papier bleu, trouée en son milieu, recouvre le patient, ne laissant apparaître qu’un cercle de peau au centre duquel saigne la plaie. Le patient dira alors : « Ne laissez pas le jeune recoudre hein, je ne suis pas un cobaye ». Rassurez-vous, je n’en avais pas l’intention

⋆ Box 7

« Je n’en peux plus, vous comprenez ? Deux ans que ça dure. Avant les laxatifs marchaient, mais maintenant, ça ne marche plus, ça ne sort plus, j’ai l’impression que c’est serré, ça doit être mon syndrome du canal lombaire étroit, comment voulez-vous que ça ne m’inquiète pas ? ». Il avait l’air sympathique ce jeune, mais il ne semblait pas pouvoir faire davantage que tous les autres médecins qu’elle avait déjà vu, Fleur. Oh, il avait réussi à la faire sourire, même rire quelques fois. Il lui avait même un peu expliqué le canal lombaire étroit dont on lui avait dit qu’elle souffrait, avec un dessin. Il dessinait un peu comme un pied, mais c’était à peu près clair. Apparemment, ça n’avait rien à voir avec l’anus. Mais donc pour ce qui était de son problème de constipation…

Il faut lui faire un toucher rectal. Dès le départ, cette évidence me hantait. Jamais fait, toujours détesté l’idée même de ce geste, non parce qu’il est peu agréable à faire, mais surtout parce qu’il est pour le moins intrusif et humiliant. D’autant plus vu la façon dont on l’enseigne aux étudiants, et comme il est sujet de plaisanteries pas toujours très fines dans le milieu… Je lui explique donc comment ça se passe, pourquoi il faut le faire, je lui demande si elle est d’accord. Elle accepte sans problème et se tourne, un peu trop vite sur le côté. Bon… Gants, vaseline… vaseline… vaseline ?

⋆ Box de suture

Le patient est allongé quand ma co-externe et moi entrons dans le box spécialement dédié aux sutures. Je fais le greffier auprès de l’ordinateur tandis qu’elle s’occupe de l’arcade sourcilière. En ouvrant son dossier informatique, je vois « VIH ». Et c’est ignoble de constater que notre réaction est indéniable : on se lave plus souvent les mains, on fait plus attention, on prend plus (voir trop) de précautions, on évite presque le contact avec le patient, on change de gants toutes les trente secondes… bref : on psychote. Pour prévenir ma coexterne, je profite d’une sortie du box pour aller chercher du matériel. Elle me dit « merci, tu fais bien de me prévenir, je n’aurais même pas pensé à regarder… j’hésite à mettre deux gants ». Retour au box. On commence la suture. Vers le dernier point, l’infirmier passera, tentant de nous prévenir discrètement en signalant le petit gribouillis ‘caractéristique’ sur le dossier vert. Merci. Mais juste en passant, c’est interdit…

⋆ Chambre de garde

Allongé sur un brancard, je laisse mes pensées défiler. L’agitation des urgences s’est estompée derrière la porte. Le plafond blanc de cette chambre de fortune, un box inusité, neuf de quelques mois, est sans tâche. Comme à chaque fois, mon esprit est tendu, occupé, bruyant. Seule la sérénité d’un bon lit chez moi me permettrait réellement de trouver le sommeil. Les derniers évènements me reviennent en mémoire. Je ne suis pas satisfait. Des erreurs traînent partout. Cette discussion, porte ouverte, sur le test de grossesse. Le toucher rectal. Le comportement ultra-extra-trop-précautionneux avec le patient au statut VIH positif. La pauvre dame allongée dans le couloir qui voudrait juste qu’on s’occupe un peu d’elle, et qui demande sans cesse des choses, mais que tout le monde fini par ignorer. La patiente qui hurle « au secours, aidez-moi » depuis plus d’une heure et demie. L’homme qui ne voulait pas de cicatrice, qui a vomit tout son whisky à la fin de la suture, s’est uriné dessus et ne semblait rien sentir sans que personne ne s’en préoccupe plus que ça. L’ECG à une dame à l’histoire inconnue, et au nom oublié. Je soupire. Je voudrais vraiment bien faire. Bien être. Au sens humain surtout. C’est peut-être ce qui me tient le plus à cœur dans ce métier. Pourtant, ce n’est pas facile. Comment, dans cette fourmilière énervée, rester calme, posé, bienveillant en toute circonstance ? Comment ne pas céder à la précipitation, à la pression, à la facilité aussi. Comment rester le plus humain possible ? Je ne suis pas parfait, personne ne l’est vraiment. Mais j’ai peur d’être loin du minimum de rigueur… et pire encore, il m’arrive souvent de faire des erreurs.

⋆ Box 3

J’allais dégainer le stéthoscope lorsque la porte du box s’est ouverte. Le médecin sénior est entré, sans saluer personne. Il me demande une synthèse, comme ça, en face de la patiente interloquée. Pris de court, je lui récite le motif d’admission aux urgences, précise que les β-hCG sont négatifs, et à mon grand regret, parle de la patiente à la troisième personne du singulier. Le médecin murmure des « Mm Mm » évasifs en regardant mes notes sur l’ordinateur. Il laisse échapper un « Ah quand même » en regardant les consommations d’alcool et de tabac. Il s’approche de la patiente, palpe le vendre, se renseigne brièvement sur la douleur, se retourne vers l’ordinateur. Il me dit prescrire une échographie abdominale, une prise de sang et un ECG. Il sort. La patiente me regarde, étonnée : « Qu’est-ce qu’il se passe ? Il y a quelque chose de grave ? ». Je lui explique la procédure, essayant de trouver une raison à cette échographie à lui expliquer. Elle refuse les prises de sang, épileptique, ayant déjà eu une crise à la suite d’un prélèvement. Un silence s’installe. La patiente : « Souvent, les médecins qui ne disent rien, même pas bonjour, comme ça, c’est mauvais signe. Le dernier que j’ai vu comme ça, ça ne s’est pas très bien passé après… c’était pour mon IVG… ». Je la regarde. Je ne sais pas si c’est la pression, l’agitation des urgences, le surmenage, ni même s’il y a vraiment une excuse pour justifier ce comportement. La porte d’ouvre de nouveau. Le médecin revient, fait son écho en 5 minutes, n’explique rien, imprime les photos, et s’en va sans ajouter un mot. La patiente : « Alors, c’est grave ? ».

⋆ Couloir

J’ai un dossier dans une main, un ECG dans l’autre, une information à transmettre à l’interne en tête, et une infirmière à prévenir pour un autre patient à ne pas oublier. Une dame, allongée sur un brancard au milieu d’une dizaine de patient alignés contre le mur m’interpelle. « Qu’est-ce que je fais encore là ? J’attends depuis longtemps, vous savez… ». C’est dit gentiment. Je l’avais déjà examinée. Plus de quatre-vingt-dix ans, une hypoacousie majeure, adressée par la maison de retraite pour décompensation cardiaque à prédominance droite sur probable bronchopathie. Je ne sais pas pourquoi elle attend encore. Je lui parle un peu, lui prend la main, froide. Je remonte un peu ses draps. Puis je lui explique qu’il faut que je retourne travailler. Du moins j’essaye, car elle n’entend pas très bien. En m’éloignant, une autre voix m’appelle. Une autre dame. « Excusez-moi, est-ce que je pourrais avoir un verre d’eau, s’il vous plait ? ». Je lui apporte. Je l’aide à se redresser dans son brancard. Elle boit à petites gorgées. Un petit sourire se dessine sur ses lèvres. Et tandis qu’elle boit, je vois. Le service des urgences, animé comme toujours. Des patients allongés, assis, un peu partout. Des blouses blanches, des pyjamas verts, parfois. Des sonneries, des pas, des bruits. Une femme qui avale un verre d’eau, et qui sourit un peu. « Merci, merci beaucoup ». Je la réinstalle, son sourire ne faiblit pas. Je ne la connais pas, ni ne sait pourquoi elle est ici. Mais j’ai le sentiment d’avoir fait un petit truc, et ce sourire me met du baume au cœur. Comme un reste, une subsistance de l’humanité, dans le simple fait de donner un verre d’eau, au milieu des urgences. Je repars en partie ragaillardi : dossier, ECG, information, infirmière. J’arrive.

Les urgences, ça bouge, ça se presse, ça déshumanise parfois. J’ai l’espoir d’essayer de rester vigilant, de ne pas tomber dans la banalisation. Chaque dossier est un patient, une aventure, une rencontre. Certaines rencontres sont des trésors, d’autres, de très mauvaises surprises. Tout ne se passe pas toujours bien. Il me semble qu’il suffit de peu pour obtenir une relation saine, tranquille, confiante. Un salut, une poignée de main, une présentation, des explications, de l’écoute. C’est vrai que parfois, il y a un élément qui saute, et je m’en mords les doigts. Mais quitte à tout protocoliser, pour ceux que les procédures rassurent, essayons un peu d’y mettre tout ça aussi. J’ai l’impression que ce n’est pas plus difficile qu’un soin, qu’un geste, et ça fait partie du soin. C’est comme un toucher rectal. En métaphore, si vous n’avez pas préparé votre matériel avant, vu que vous avez expliqué le pourquoi et le comment du geste, vous pourrez toujours chercher la vaseline, si elle n’est pas dans le box, vous aurez le dilemme : sortir en exposant les fesses de votre patiente déjà prête, ou supposer qu’un doigt ganté mouillé fera l’affaire. C’est du vécu, toutes mes excuses Fleur…

Ma « première »

L’autre soir, j’ai mis les pieds aux urgences. Devant l’imminence d’une garde, et en constatant ma flagrante ignorance/incompétence, j’ai voulu suivre un collègue dans sa garde pour voir un peu à quoi m’attendre. Je n’ai pas été déçu… ou plutôt si.

Dix-huit heures trente. On débarque dans le service des urgences adultes avec cet air paumé qu’ont tous les étudiants en médecine lors de leur « première » visite/garde/stage/interrogatoire… Des regards vifs un peu partout, des pas dans une direction et, presque instantanément, on rebrousse chemin dans un autre sens. Des « bonjour » un peu timides lancés à droite à gauche dans l’espoir que cet aide-soignant/infirmier/externe/interne/agent hospitalier/médecin… nous offre enfin une réponse et nous guide un tant soit peu dans le dédale de couloirs qui se ressemblent tous. Un peu comme si on espérait, vainement, que quelqu’un soit vaguement au courant qu’on était attendu par ici.

Quand on a trouvé sa place, ou du moins celle qu’on croit devoir occuper avant que quelqu’un ne se réveille pour nous dire que non, ce n’est pas ici qu’on devrait être mais à l’étage du dessus, on sort, penauds, sa blouse froissée, trop grande et pleine d’aide-mémoires de son sac qu’on essaye de dissimuler dans un coin. Et on se tient là, droit comme un « i » sans trop savoir ce qu’on attend de vous. Sottement. Comme si quelqu’un allait se donner la peine de nous préciser ce qu’on devait faire. Comme si la fac, les anciens, les médecins nous avaient présentés, avant qu’on en arrive là, les tenants d’une garde aux urgences. Comme si nous étions suffisamment intelligents pour deviner tout seul qu’il fallait se présenter aux chefs, aux internes, aller au comptoir, prendre les dossier à partir du tri n°3 avec en priorité le vert, puis le bleu, puis le jaune. Comme si on allait se dire qu’on devait vérifier dans l’ordinateur en tapant un code sortit d’on ne sait où, et cliquer à tel endroit pour ensuite déplacer tel couillon de curseur sur tel petit carré bleu clignotant de sorte à ce que le mini-carré rouge en bas à gauche du patient deviennent mauve ou multicolore arc-en-ciel pour dire que quelqu’un s’occupait du malade ?!

Alors vous voilà propulsé dans un couloir où une dizaine de paires d’yeux au minimum vous zieutent intensément en semblant vous cracher « viens me chercher espèce de bon à rien de presque-toubib qui glandouille pendant que j’douille ! ». Vous demandez le nom d’un patient allongé sur un brancard qui vous répond « oui c’est moi » et vous l’emmenez avec vous dans un box où vous avez à peine la place d’entrer avec le brancard, sans emporter le mur ou bien laisser un morceau du patient sur le chemin. Ouais, super maniables ces brancards. Vous fermez la porte du box. Ouf.

Ouf ? Voilà maintenant qu’avec vos 2-3 années de médecine (que vous ne savez pas où elles sont passées), vous vous retrouvez seul avec ce patient au motif d’admission aussi vague que « chute », « AVP », « ne sait pas où dormir », « état d’ivresse » ou encore « a mal au dos depuis 15 jours ». Sauf que désormais, votre observation ne compte pas complètement pour du beurre. Et encore, pour faire une observation correcte, vous avez souvent besoin d’une heure, là, il vous faut boucler l’interrogatoire, l’examen clinique, la rédaction du bilan médical initial en… 15 minutes ?! Alors si vous êtes un peu comme moi, vous taillez une bavette avec le patient et vous faîtes votre observ’ en 45 minutes, au moins. Et là, la charmante personne malade vous demande « et donc, on fait quoi maintenant ? ». « Heu… bein… on va aller chercher le médecin qui va vous dire… ».

Donc vous aller chercher le médecin (si vous le trouvez). Il vous écoute à peine raconter votre histoire puisqu’il finit de rédiger une ordonnance, écoute l’interne lui demander conseil, va voir la famille d’un patient pour régler une histoire d’attente qui dure depuis trop longtemps, et vous accorde 2 minutes d’attention le temps de se frayer un chemin vers le box où vous avez laissé votre malade avec ses questions. Il entre, se présente, dit qu’il est « le médecin, parce qu’avant, c’était un/des étudiant(s) » et le patient vous regarde avec un air que vous pouvez parfaitement traduire par « pourquoi m’avoir emmerdé pendant 45 minutes si je dois maintenant TOUT répéter au médecin ? »… Quand le patient ne lui dit pas d’autres choses en plus qu’il ne vous a pas dites (ou qui s’avèrent complètement contraires à celles qu’il vous a raconté).

Et vous vous sentez con. Non, en réalité, vous confirmez votre impression de n’être qu’un nul, un bon à rien d’externe qui ne saura jamais y faire avec les malades et les examens cliniques. D’être juste assez bon pour ranger les dossiers, et encore. D’avoir passé 3 voir 4 ans de votre vie d’étudiant à apprendre des tas de choses dont vous n’avez plus aucun souvenir, si ce n’est celui de les avoir apprises, un jour, puis de les avoir oubliées. Et vous vous dîtes, demain, c’est moi qui suit en garde. Oh merde…

Quand, bordel, quand va-t-on enfin expliquer aux nouveaux ce qu’on attend d’eux ? Quand va-t-on arrêter de propulser des étudiants en médecine face à l’inconnu mais les accompagner un peu, progressivement, vers les subtilités du métier ? Quand va-t-on arrêter de se dire « oh, ils apprendront sur le tas, comme tout le monde » et nous laisser tâtonner dans l’incertitude ?

2ème année de médecine : paf ! Le stage d’initiation aux soins infirmiers. Qui s’est donné la peine de nous expliquer à quoi ça servait, quel était notre rôle et comment se comporter ? Personne. 2ème année de médecine : re-paf ! Les stages de sémiologie. A par celles et ceux qui sont tombés sur des chefs de cliniques dévoués qui ont pris du temps pour leur montrer la sémiologie, qui s’est donné la peine de les prendre en charge ? 4ème année de médecine soit la 1ère année d’externat : qui explique le rôle d’un externe ? 4ème année de médecine soit l’année des premières gardes : qui explique le rôle d’un externe en garde aux urgences ? RIEN, NADA, PERSONNE !

Première confrontation avec un patient : qui se donne la peine de nous expliquer ? De nous donner les clés de la communication soignant-soigné ? De nous apprendre à gérer toute la violence des émotions humaines que l’on peut se prendre dans la gueule ? Qui nous dit comment réagir face au patient qui vous déverse ses angoisses, sa peur de la mort, son incertitude quant à son devenir ? Qui nous dit comment en parler, à qui en parler, pourquoi en parler ? Qui nous explique vraiment ce qu’est la médecine, pourquoi on est là, comment on fait pour s’en sortir quand tout nous semble partir en couille ?

Parce que quand on est là, en face du patient qui croit mourir, on n’a ni théorie, ni cours magistral, ni la moindre explication pour se défendre. Parce que quand on arrive dans un service sans savoir quel sera notre rôle, ni si on va réussir à s’en sortir tellement on est mort de trouille, tellement on se pisse dessus, tellement on a juste envie de tout lâcher pour partir en courant tant on ne se sent pas prêt/compétent pour assumer des fonctions qu’on ignore. Parce que quand on est là, confronté à ses doutes, à la mort et à l’inconnu, on a juste nos tripes emmêlées, nos mains chevrotantes, et un paquet de cellules auto-excitables qui déraillent et qu’on appelle le cœur. On prend tout, là, dans la poitrine, comme un coup de poignard. Et soit on se relève, blessé à vie. Soit on meurt.

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Médecin : ça commence par Hippocrate

Il faut un début à tout. Dès le départ, la médecine, quand elle quitta le monde des sorts et des trépanations rituelles, se forgea une histoire à partir des premiers pas de ceux qui deviendront d’illustres figures. D’abord, quelques divinités, pour la transition « en douceur » vers une médecine moins « magique » : Hermès, Asclépios… et bientôt, des grands hommes, si éloignés dans le temps qu’ils en devinrent presque des mythes à l’instar des Dieux, comme le fameux Hippocrate. Ce personnage de la Grèce Antique fut considéré comme « le père de la médecine », et les jeunes médecins profèrent encore quelques lignes de son célèbre Serment (actualisé pour prendre en compte les 2300 ans et quelques d’histoire qui nous séparent de lui désormais). Hippocrate, c’est également le titre d’un film de Thomas Lilti, qui retrace le début d’un interne (7ème année de médecine, après un concours sur 8000 personnes pour choisir sa spécialité et son lieu d’exercice) dans un service hospitalier.

Hippocrate affiche

Ce film a eu un formidable écho en moi. Il est vrai que je commence mon externat dès le 1er octobre à venir. Je suis donc littéralement terrifié, angoissé, mort d’inquiétude, paniqué (choisissez ou proposez un adjectif). C’est le début de nouvelles responsabilités, d’un semblant d’exercice de la médecine pouvant avoir quelques conséquences. C’est l’heure des premiers gestes comme les sutures, les gaz du sang, les ponctions lombaires, les ponctions d’ascites, et j’en passe. C’est aussi, et surtout, les premiers examens cliniques, seul avec le patient, dans une démarche un tant soit peu diagnostique. Par-dessus tout, c’est l’esquisse d’une considération à acquérir, des regards qui se posent sur vous et vous regardent, de loin loin loin, comme « un médecin ». Et donc, tout le relationnel à apprendre, toute cette gestion du patient que nul livre ne vous enseigne, tout ce savoir dans lequel je crois que les médecins généralistes sont maîtres. Il faudra faire ses preuves, apprendre la théorie des médecines, oser pratiquer, risquer de se tromper, se tromper, assumer ses erreurs, répondre aux attentes des supérieurs, ne pas se figer d’angoisse, et surtout, ne pas décevoir le(s) patient(s). Ne pas les décevoir, ça exige, pour moi, d’adopter une pratique respectant tant de choses que je ne saurais les citer toutes : Primum non nocere, bien sûr, mais aussi, la dignité, l’écoute, le respect l’accompagnement, l’humanité… Je mets définitivement la barre haute, mais il me paraît plus important de respecter ça que d’être un brillant diagnosticien. J’espère pouvoir relire ces lignes à loisir, et ne pas oublier mes craintes, ni me perdre dans un excès d’assurance. Rester humble, je crois que j’y tiens beaucoup. Bref, je parle, j’écris, je me répands… alors que tout tient en 7 lettres et une apostrophe : j’ai peur.

Je redoute le patient de Benjamin du film Hippocrate qui lui dit exactement ces mots « j’ai peur » une nuit de garde, avant de mourir. Je redoute cet état délicat, où l’on ne sait que dire face à la détresse d’une personne. Je redoute cette Mme Richard, qui esquisse des directives anticipées « je ne veux pas qu’on me maintienne dans un mauvais état » et que tout le monde veut « sauver ». Je redoute ces grimaces de douleur, contre lesquelles on ne peut rien, ces contentions de principe qu’on voudrait retirer, cette impuissance face à la Mort qui, on ne le sait que trop bien, fini toujours par arriver.

Je me souviens de cette blouse trop grande qui frôlait mes chaussettes, de cette tâche suspecte et rosée près de la poche et de la lingerie perdue au milieu d’un dédale de sous-sols lugubres. Je me souviens du sentiment étrange que d’être plongé dans un service en pleine effervescence, où personne ne vous connaît, où vous avez envie d’aider mais sans savoir par où commencer. Je me souviens de ces patients qui ont frôlé la mort, et du spectre de la Faucheuse rôdant dans les couloirs, mais qui ne m’a jamais encore montré les funestes résultats de son œuvre.

J’envie et appréhende le travail d’équipe, apprendre à gérer la communication avec les collègues et les patients. J’envie et appréhende d’apprendre enfin un peu de ce que je veux devenir. J’envie et appréhende de devenir médecin.

Dans ce système de santé complexe, la gestion des hôpitaux est une épine douloureuse plantée dans nos pieds à tous. Les finances, les lois et les administratifs d’un côté. De l’autre côté du mur, l’humain, la douleur et les soignants. Un dialogue de sourd, des impasses partout.

Que sera l’hôpital de demain ?

Que seront les patients de demain ?

Que seront les soignants de demain ?