Il y a urgence aux urgences !

La garde commence à être longue. Elle a commencé par un bloc. Une césarienne. C’est impressionnant, une césarienne, quand on se trouve de l’autre côté du champ, ce drap bleu qui découpe en deux la jeune mère, isolant sa tête auprès du papa et de l’anesthésiste tandis que de l’autre côté, deux chirurgiens et un pauvre externe (parfois) s’activent mystérieusement autour de son ventre. Avis à celles et ceux qui ne voudraient pas gâcher le mystère, rendez-vous au prochain paragraphe. Un petit coup de scalpel, et ensuite, on y va à la main, et on tire, on ouvre, on déchire. Un utérus sauvage apparait ! Une nouvelle incision, et une main s’y engouffre. Progressivement, une masse fripée s’extirpe presque (pas) délicatement. Deux pinces sur le cordon, un coup de ciseau (parfois, papa a le courage de passer du côté sanglant) et soudain, le cri. Et voilà, bébé est né. Bébé s’en va se refaire une beauté, et pendant ce temps commence un long travail de vérification, de nettoyage, de fermeture précautionneuse, plan par plan, de couture pointilleuse. Si bien qu’à la fin, on recouvre d’un pansement une trace presque invisible, et seul un morceau de fil peut dépasser d’un côté.

Le chef de garde arrive aux urgences gynécologiques. Quelques dossiers représentant les patientes qui attendent d’être vues s’entassent déjà. Il les regarde, soupire, souffle bruyamment et balance « encore des chieuses qui viennent pour rien ! ». Non, tu as raison. Elles sont parfois enceintes et saignent, ont mal, ne sentent plus le bébé bouger, ont de terribles contractions, et j’en passe. Tu diagnostiqueras des fausses couches, des infections, des grossesses extra-utérines mais oui, tu as raison, elles viennent pour rien voyons.

Mais là, je me dis que déjà, une cohorte de blouses blanches se lève, et d’un air gentil mais convaincu, chacun me dira quelque chose qui ressemblera à « mais tu comprends, ce sont les urgences : c’est très embêtant de recevoir des dames dont le motif n’est pas urgent, justement, et qui relèvent plutôt d’une consultation chez leur gynécologue ou leur médecin généraliste. Les urgences, ça doit être réservé aux urgences justement. On n’a pas le temps pour autre chose ».

Parce que c’est sûr qu’à deux heures du matin, lorsque vous êtes enceinte depuis plusieurs semaines et que vous vous mettez soudainement à saigner, que vous avez déjà fait une fausse couche par le passé, que dans tous les films, les romans et les conversations entre copines on ne vous parle jamais des saignements qui surviennent pendant la grossesse de façon « normale » mais seulement de « la fois où ça s’est mis à saigner et que c’était une fausse couche », oui, c’est exactement dans ce genre de situation que vous pouvez paisiblement vous rendormir sur vos deux oreilles en vous promettant que si ça ne s’arrête pas demain, vous irez prendre rendez-vous avec votre gynéco qui saura évidemment se rendre disponible dans la minute pour vous recevoir et vous rassurer. Evidemment ! Je dirais même que « ça coule de source ».

Par extension, aux urgences générales, ce genre de choses arrive tout autant. Je me souviendrais surement toute ma vie d’une femme d’une cinquantaine d’année, assez forte, qui est arrivée pour, d’après le motif recueilli à l’accueil « angoisse et peur de faire un AVC car plusieurs AVC dans sa famille » : triée 3 (c’est-à-dire que son pronostic vital ne serait pas en jeu et qu’il semble acceptable de laisser passer jusqu’à 90 min avant de la voir), en période de forte affluence. Je vais la voir, elle me décrit des fourmillements sur l’hémi-corps gauche et l’hémi-face droite. Elle présente un déficit moteur discret mais indiscutable des membres à gauche, entre autre. Elle ne cesse, tout au long de l’examen, de s’inquiéter de savoir si ce n’est pas un AVC. Au secours l’interne, allo le neurologue, appelez-moi le scanner, direction neuro-chirurgie. Verdict : AVC.

Certains soignants sont peut-être tellement persuadés que les gens viennent aux urgences « pour rien » qu’on en arrive presque à louper les urgences. Et quand bien même le pronostic vital n’est pas immédiatement engagé, qui sommes-nous pour juger de la pertinence des patients à venir aux urgences ? Alors oui, j’entends bien, me direz-vous, les motifs remarquables. J’ai bien été voir une dame de soixante ans qui consultait pour « constipation depuis 2 ans, majoration ce jour ». J’ai rencontré des gens qui se présentent pour « avoir un arrêt de travail » ou « a un rhume depuis 3 jours et ça ne passe pas ». Oui, parfois, c’est frustrant, il y a du monde qui attend, et un motif qui parait anodin demande compte-rendu, paperasse, et « perte de temps » sur les patients qui en nécessitent « vraiment ». Mais peut-on reprocher aux patients le manque de personnel, de moyens, de structures comme SOS Médecins par exemple ?

De plus, à l’instar d’une maladie qui se cache derrière un symptôme, qu’est-ce qui se cache derrière un prétexte ? On est parfois tenté de demander à notre patient qui vient pour son rhume qui ne passe pas pourquoi n’a-t-il pas pris rendez-vous chez son médecin généraliste plutôt que de passer 3h à attendre à 2h du matin aux urgences un samedi soir. Beaucoup le font et il convient peut-être effectivement de rappeler que les urgences sont, comme leur nom l’indique, réservées aux urgences. Néanmoins… peut-on reprocher à ce patient d’être allé sur internet, taper ses symptômes, voir apparaitre une liste de maladies inquiétantes, des forums pas plus rassurant avec ces gens qui recommandent notamment d’aller consulter/d’aller aux urgences « parce que l’oncle machin il a cru que c’était un rhume mais en fait c’était un cancer du poumon » ? Peut-on vraiment être dans une posture suffisamment attentive pour comprendre que ce rhume est très gênant car dès lundi, il a des examens importants à passer, que ça l’empêche de dormir, et qu’il angoisse beaucoup à ce sujet ? Peut-on même prendre le temps de savoir ce qui se cache derrière ce prétexte, cet arrêt de travail « parce que là, franchement en ce moment c’est difficile » d’une femme qui, quand on prend cinq minutes pour discuter, vous glisse parfois entre deux phrases anodines que son mari l’a encore frappée ? Quand on entend des sabots, on pense peut-être tout de suite au cheval, mais ça pourrait aussi être un poney ? Et puis, peut-être qu’aller voir son médecin généraliste, ce n’était pas possible. Pour mille et une raison. Pas forcément le coup des vacances, mais parce que le motif en question n’était pas abordable par le patient devant son médecin habituel (par exemple, prise de risque sexuel chez un patient homosexuel qui ne souhaite pas en parler à son généraliste qui connait ses parents).

Je sais qu’aux urgences, « on n’a pas le temps pour ça ». Je sais que beaucoup de mes collègues étudiants ne comprennent pas que ça me rend furieux, parfois, qu’on considère que certains motifs valent plus que d’autres et que les gens sont vraiment bêtes d’aller aux urgences pour si peu. Je sais qu’on s’engueule parfois, parce que je campe un peu mes positions, même si je reconnais certains de leurs arguments comme très pertinent : « mais si on reçoit tout le monde sans rien dire, après les gens ne feront plus l’effort d’aller chez leur médecin généraliste, ils iront directement aux urgences puisque de toute façon ils sont soignés, société de consommation dans l’immédiateté, etc. »…  Parfois, et notamment quand on parle CHU et consentement, on n’est pas d’accord. Alors on se fâche un peu, gentiment, comme des gens qui n’ont pas les mêmes points de vue sur la question mais qui iront quand même manger une pizza dans la soirée et rire de bon cœur. Parfois, avec certains, on ne s’entend pas, du tout, sur toute la ligne, et il m’arrive de me sentir un peu seul, en minorité, étranger, bizarre. Et puis, parfois, en cours, l’un.e de mes ami.e.s demande « mais on pourrait peut-être d’abord savoir si le patient est d’accord ». Et là, je suis content que parfois, on s’engueule.

L’effet Lucifer dans les études de médecine

Reprocher, c’est facile. Crier au scandale quand on n’est pas concerné, également. On a souvent l’impression que le monde médical est la cible préférée des « fouteurs de merde » et autres appellations sympathiques qu’ont la plupart de ceux qui se contentent de promouvoir un peu d’humanité dans le soin. On ne veut tellement pas voir le sacro-saint monde médical terni dans son image qu’on va jusqu’à nier toute faille et à refuser de se remettre une seule nano-seconde en question.

Je crache, je crache. C’est facile. Quand on veut repérer les fautes pour les dénoncer, il suffit de surveiller un moment et immanquablement une bévue va surgir. Parfois, on s’en veut. Parfois, on s’en veut même terriblement. D’autres fois, on ne s’en rend pas compte, contexte oblige (urgence, fatigue, manque de personnel, situation délicate…). Et parfois, certains s’en foutent.

Première garde en gynécologie. Je pourrais vous raconter les choses que j’ai vue, qui m’ont choqué, blessé, dégouté. Pourtant, ça n’aurait aucun intérêt. Je vais vous parler de comment je me suis comporté comme une grosse merde, incapable de défendre des valeurs et des principes qui me tiennent particulièrement à cœur. Moi qui ai cru avoir l’audace et l’assurance nécessaires pour pouvoir m’y opposer, je me suis terriblement déçu.

La garde commence. Je débarque dans le service. C’est à peine si je connais les différents secteurs à chaque étage. Je n’ai pas encore commencé la gynécologie à la fac, et il va falloir que je prétende connaître, que j’affiche une certaine forme de certitude face aux patientes que je vais être amené à rencontrer tout au long de la nuit. Je n’en mène pas large du tout. Premier objectif, rencontrer les collègues et établir, si possible un bon contact. S’entendre avec les AS, les infirmières, les sages-femmes et les internes, c’est quand même vachement plus agréable. Le temps que l’interne arrive, je me présente, repère un peu les lieux, donne autant que je peux un petit coup de main aux paramédicaux, passe des coups de fils pour elles, etc.

L’interne débarque. Speed, dynamique, directive « ne mets pas tes mains dans le dos, ça m’énerve ! ». Mais sympathique malgré tout. Ce genre de caractère, la nuit, aide quand même à rester éveillé. Et puis, quelque part, moi qui était complètement perdu, une personne qui prend les devants, c’est plutôt bien. Je la suis, lui explique que c’est ma première garde, et nous allons ensemble voir une première patiente.

Déjà, je n’ai pas eu l’audace, le courage et l’opportunité de demander à la dame si elle était d’accord pour que j’assiste à la consultation. J’ai à peine eu le temps de me présenter comme étudiant en médecine. La consultation commence, je prends note des éléments techniques comme l’utilisation du logiciel, la programmation de l’échographe, etc. pour pouvoir le faire par la suite. L’interrogatoire est précis, mais très orienté, voir presque exclusivement composé de questions fermées et si la patiente voulait parler, je ne vois pas comment elle aurait pu s’imposer. L’examen clinique est tout aussi vif. Pas d’endroit pour se déshabiller. Les étriers, une grosse lampe braquée sur le vagin, un spéculum et on y va. L’interne est assez douce dans sa façon de parler, plutôt prévenante globalement, mais énergique, pas complètement dans l’écoute car bien dans l’action, il faut que ça bouge. Elle m’explique tout de même, et je dois reconnaître que j’ai quand même appris pas mal de choses cette nuit. Mais, plus j’en apprenais de cette façon, avec une patiente que je sentais un peu « contrainte » d’être objet d’apprentissage notamment, et plus je me sentais mal.

Deuxième patiente, toujours avec l’interne. Encore cette position, les étriers, et que ça saute. L’interne est bienveillante malgré tout, par exemple, elle précise que dès qu’on commence l’échographie, il faut montrer à la dame ce qu’elle veut voir : le bébé bien vivant si elle est enceinte, l’utérus bien normal si elle ne l’est pas, etc. Et ensuite faire ses mesures et calculs compliqués. Mais il y a cette sorte de rythme stakhanoviste, patientes après patientes, qui me dérange. On a à peine le temps d’établir le contact qu’il faut passer à la suivante.

Je vais voir une première patiente, seul. Je souffle. J’ai peur, mais cette fois, je vais pouvoir y aller à mon rythme, tranquillement, et faire les choses un peu plus « à ma façon ». Je me présente avec mon prénom, ne cache pas que je suis étudiant, demande l’accord avant d’entrer. Je prends contact posément avec la dame. Peut-être est-ce une erreur, mais je ne lui cache pas que c’est ma première garde ici. Je lui précise, bien entendu, que je commence l’interrogatoire et l’examen, mais que ma collègue médecin viendra évidemment poursuivre et vérifier. La jeune femme vient pour des saignements soudains il y a quelques jours. Elle a peur d’avoir fait une fausse couche.  Je l’examine : ventre, cœur, etc. Pas encore à l’aise, je décide d’attendre l’interne pour l’examen proprement gynécologique. Je vais la chercher. L’interne arrive, entre dans le box et me demande de lui présenter les choses face à la patiente. Je déteste faire ça, mais j’y vais, je transforme le discours en langage médical avec de bons mots compliqués qui font peur et en parlant bien à la troisième personne, parce que ça fait bizarre, c’est vrai, d’asséner toute cette tirade docte à une pauvre dame angoissée en lui parlant droit dans les yeux. Ma culpabilité intérieure me ronge les entrailles. Je fais encore quelque chose de mal. L’interne valide, et me dit/m’ordonne de prendre le spéculum et de pratiquer l’examen. J’hésite un instant : je sens que je ne suis pas prêt, je ne peux même pas demander à la patiente si elle est d’accord parce que l’interne fait comme si c’était absolument normal et habituel, comme si c’était une procédure bien rôdée entre nous et qu’on l’avait déjà fait mille fois. J’attrape le sachet du spéculum et une paire de gant. Mon propre ventre me fait mal. L’interne balance qu’il faut qu’on avance.

J’y vais, alors que je ne le sens pas. J’ai tout plein de pensées qui s’affrontent en moi. Qu’est-ce qui m’empêche de demander l’avis de la dame, qu’elle refuse et que l’interne s’y mette ? Qu’est-ce qui me fait si peur de décevoir mon interne, qui m’a bien mis la pression en me disant qu’à sa dernière garde elle avait pourri l’externe faute d’un dynamisme suffisant, à tel point que je passe outre l’un de mes plus grands principes qu’est de respecter la personne humaine ? Qu’est-ce que je risque, comparé à cette pauvre femme dans la position la plus humiliante possible face à moi et dont je vais envahir l’intimité sans même avoir toutes les compétences nécessaires pour tirer toutes les informations de cet ignoble examen ? Qu’est-ce qui m’empêche de refuser d’agir ? J’agis avec cette position d’imposture développée au fur et à mesure des stages et des gardes qui consiste à jouer au docteur qui sait, qui est sûr de lui, qui maîtrise. Je développe une parade inefficace à ma culpabilité en insistant, peut-être lourdement, sur le fait que si l’examen est inconfortable, douloureux, désagréable, il ne faut pas hésiter à le dire et on s’arrêtera. Mon ventre présente une douleur à faire suspecter une péritonite. Je lui dit que je vais commencer, cherchant dans les yeux de la patiente à lui faire comprendre qu’il s’agit d’une question et qu’elle peut interrompre le processus à tout moment. Il me brûle de le lui dire, mais j’entends déjà l’interne qui souffle en attendant que j’agisse. Elle me rejoint pendant que j’introduis le spéculum. Elle corrige mes gestes, et clairement, je suis grillé, la patiente sait très certainement que c’est la première fois que j’examine. Deux pensées paradoxales : la première, une immense culpabilité de ne pas avoir demandé, la seconde, une sorte de délivrance que le secret n’en soit plus un. L’interne reprend la main pour l’échographie.

Et là, sans doute le plus beau moment de cette garde. Dans la pénombre du box des urgences gynécologiques, en pleine nuit, cette femme entre avec ses doutes et ses angoisses quant au devenir de l’enfant qu’elle porte en elle. Elle craignait de l’avoir perdu. L’interne : « qu’est-ce qui vous fait dire que vous avez fait une fausse couche madame ? ». La patiente : « et bien j’ai perdu tellement de sang que je… ». L’interne : « parce que moi votre bébé, je le vois, là ». Et soudain, sur l’écran gris de l’appareil, des battements apparaissent, pointés par le doigt d’une blouse blanche. Un sourire éclaire le visage de la jeune femme, et des larmes viennent embuer ses yeux dorés. Le temps s’arrête, plus rien ne bouge d’autre que ce petit cœur qui palpite au sein de sa mère. C’est incroyablement beau, tout juste incroyable d’ailleurs. Cela a une dimension de réalité alternative, de rêve, c’est magnifique. J’ai juste envie de sauter de joie, de pleurer, de serrer tout le monde dans mes bras, d’hurler que la médecine dans ce genre de situation, c’est juste génial, et que rien que pour ça je suis prêt à faire gynécologue pour annoncer à des femmes qui pensaient avoir perdu leur bébé que non, il est bien là, bien vivant, le cœur battant.

Retour à la réalité avec quelques explications techniques sur l’échographie. Conclusion de la consultation avec l’interne qui me charge d’imprimer le compte rendu et de faire les ordonnances. Elle quitte le box et je refais le point avec la dame. Je ne peux pas m’empêcher de m’excuser pour la façon dont l’examen gynécologique s’est passé, et de ne pas lui avoir clairement demandé son avis, ayant bien senti sa gêne. Nous en parlons un peu, elle me dit (mais le pense-t-elle vraiment ?) que c’est normal, qu’il faut effectivement que j’apprenne. Puis elle ajoute qu’en plus, elle a appris une très bonne nouvelle, alors « ça compense ».

Nouvelle consultation, débutée seul. Je laisse le mari entrer avec la dame puisque celle-ci me dit que ça la rassure. Nous discutons d’abord des généralités, puis vient le moment de passer à l’examen clinique. De nouveau, je demande à la dame et à son mari si ce dernier souhaite rester. C’est lui qui décide d’attendre dehors. Je peux alors demander à la patiente si elle est d’accord pour que je pratique l’examen au spéculum, précisant que ce n’est pas très agréable mais qu’à tout moment, elle est en mesure de me dire qu’elle souhaiterait arrêter l’examen et que dans ce cas, on pourrait recommencer, avec son accord, plus tard avec ma collègue interne. J’y vais doucement, un peu malhabile au départ, et je ne lui fait pas mal. Néanmoins, je manque toujours cruellement de savoirs sur l’interprétation de l’examen, bien qu’il soit, à mon avis, normal. J’ai du mal à dégager le col, mais je n’insiste pas. J’aurais tellement aimé connaître la position gynécologique à l’anglaise, être formé par quelqu’un de doux et non-pressant et considérant le consentement de ses patientes pour créer un climat vraiment propice à l’apprentissage… J’hésite à faire un toucher vaginal, mais ne me sentant pas de le faire, ne connaissant pas bien la technique, je décide de passer la main à l’interne, à nouveau.

L’interne arrive. De nouveau, je lui raconte face à la patiente la situation. Elle refait l’examen au spéculum, confirme ce que j’avais noté, et me dit/ordonne de faire le toucher vaginal. Spontanément, cette fois, je lui dit que je ne le sens pas et que je ne l’ai jamais fait. « Pas devant la patiente ! » me lance-t-elle avec un regard courroucé. J’ai envie de lui répondre : et pourquoi pas, après tout ? De toute façon, tu passeras derrière pour vérifier, alors qu’est-ce que ça peut faire ? C’est d’autant mieux si on peut demander à la dame si elle est d’accord pour contribuer à la formation des étudiants dans le cadre de sa prise en charge non ? Et si elle refuse, n’est-ce pas son droit le plus absolu ? Oui faut bien apprendre, mais le respect des principes éthiques et des libertés fondamentales, ça s’apprend aussi. Le patient doit être considéré comme un partenaire de la formation des étudiants, et non comme un cobaye ! Mais rien ne sort. Finalement, elle le fera. Point positif, on discutera même DIU au cuivre pour les femmes nullipares, et on dégommera cette tendance hyper-machiste à vouloir mettre toutes les femmes sous pilule en 1ère intention et les gaver d’hormones, ainsi que les gynécos qui refusent de les poser aux femmes nullipares en citant les articles qui dénoncent ce comportement.

Après plusieurs patients et situations similaires, un toucher vaginal réalisé dans les mêmes conditions que mon premier examen au spéculum avec cette sensation d’être contraint et forcé, nous prenons un moment pour discuter. Toute la nuit, j’ai fait le bon élève, dynamique, obéissant, désireux d’aider et de bien faire. J’ai fait face, parfois en sacrifiant mes valeurs parce que j’avais peur de passer pour un gros boulet et de très mal commencer ce stage de gynéco en me forgeant une réputation de type casse couille avec des principes à la noix, qui est en plus un gros naze qui ne veut pas se former. J’ai pris des baffes dans mon éthique, et j’en saigne encore. J’avais cette double position extrêmement inconfortable : je ne peux pas faire ça, mais je dois faire ça pour faire ce qu’on attend de moi.

L’interne me dira « les TV ne sont pas toujours indispensables mais faut bien que t’apprenne ». J’arriverai à lui répondre « je veux bien apprendre, tant que la patiente est d’accord et que l’examen est nécessaire  » et elle lèvera les yeux au ciel. Elle me dit que la sphère médicale est un monde un peu à part, et qu’il doit rester un peu à part, et que le monde extérieur essaye de s’y immiscer pour rendre les choses plus « normales » mais que c’est inadmissible, impossible et qu’en tant que médecins, on doit défendre cette bulle et se soutenir. Elle expédie ma petite allusion à l’affaire des touchers pelviens sous anesthésie générale en la qualifiant de « connerie ». Nous n’avons clairement pas les mêmes valeurs, et je n’insiste pas. Mais à la fin de notre discussion (qui est restée cordiale et amicale toutefois)), elle évoquera « mais peut-être que je suis blasée ? » avec un sourire.

Blasée ? Non. Formée, conformée, complètement déshumanisée parfois par un système qui n’encourage plus la pensée ? Probablement. Un cursus universitaire culpabilisant pour ceux qui doutent et rencontrent des difficultés (et qu’il y a-t-il de plus difficile que ces situations humaines où aucune réponse/posture/action ne semble totalement juste quand on les aborde avec des intentions humaines et éthiques ?). Un encadrement hospitalier basé sur la rentabilité, le protocole à la lettre, les procédures à tout va, histoire de bien avoir des pratiques standardisées et codifiées (merci la CIM10 et la T2A). Si bien que même les petites phrases que j’ai pu glisser se sont heurtées à des arguments irréfutables et pourtant sans logique, du dogme médical paternaliste d’un autre âge mais dont les séquelles sont encore extrêmement présentes aujourd’hui. Et alors quoi ? Tu te demandes si c’est de ta faute ? Non. Plus aucun étudiant en médecine n’est encouragé à penser aujourd’hui. Ils cochent des cases, respectent des guidelines, et font ce qu’on attend d’eux en bons petits soldats. Et si jamais ils osent penser et remettre en question des pratiques, on les assène d’un petit lavage de cerveau à coup d’arguments d’autorité. Et si ça ne suffit pas, en deuxième intention, quelques menaces plus ou moins exprimées, plus ou moins directes, plus ou moins assumées d’invalidation de stage feront l’affaire. Pire, toutes celles et ceux qui s’intéressent à l’éthique, se posent des questions sur le soin, et tentent de les partager avec leurs collègues sans rencontrer d’autres arguments que des soupirs, dénégations, et autres yeux-au-ciel, finalement, c’est peut-être même eux qui souffrent le plus ! Autant en rester aux protocoles déshumanisés. A quoi ça sert de demander aux (apprentis) soignants s’ils sont d’accords  pour apprendre et agir comme ça ? « On est dans un CHU, non ? »…

BioéthiqueBlouse

Appelez la Réa !

Qu’est-ce que réanimer ? Il s’agirait peut-être de re-animer. Redonner vie. Restaurer le souffle vital. C’est du moins ce que l’étymologie peut nous dire.

Cette nuit-là, j’entrais dans le service de réanimation, dans le but d’y contribuer un peu, pour la première fois du côté « médical ». Quel est le rôle de l’externe de garde ? Principalement faire le maximum de tâches ingrates, casse-pieds et chronophages : remplir les pancartes (sortes de très grandes feuilles portant un tableau immense aux multiples colonnes et qui comporte les « constantes » du malade qu’il faut noter au moins 2 ou 3 fois par jour), faire les ElectroCardioGrammes, rédiger les examens cliniques des patients entrants, et réaliser les PiCCO (3 injections de sérum physiologique froid destinées à entrainer une série de calculs pour produire des valeurs multiples et obscures à reporter sur un autre grand tableau rébarbatif).

L’équipe était sympathique. On sentait un peu la fatigue des médecins, au milieu d’une garde de 24h. Les habituelles tensions entre untel et untel étaient perceptibles, les commérages allaient bon train comme dans tout bon service hospitalier qui se respecte (hum…), et des bip bip d’allure très médicale résonnaient dans le couloir. Mais quels couloirs… portes grandes ouvertes sur des chambres simples où les patients sont intégralement dénudés (et plus ou moins recouverts d’un drap). Des pyjamas verts (parfois surmontés d’une blouse blanche) entrent et sortent sans scrupules. Les soignants se parlent d’une chambre à l’autre, parfois des patients qu’ils soignent. Parfois quelques blagues osées. Rien ni personne n’a de pudeur.

On me montre comment faire un PiCCO. Et on m’envoie faire le tour des chambres pour le refaire où il y a besoin. Devant la première chambre, je me demande comment rentrer. Que dire, que faire, face à un patient inconscient ? En l’occurrence, de la famille semble veiller sur lui. Dois-je leur demander de sortir ? Est-ce le respect du patient qui me fait me poser cette question ou la crainte d’être jugé sur des gestes encore malhabiles d’une technique à peine découverte ? Dois-je parler à ce patient ? […]

J’injecte. Le doute s’installe aussi vite que se vide ma seringue de sérum physiologique. Je ne peux m’empêcher de songer à l’acte d’euthanasie, pourtant à des années-lumières de ce que je suis en train de faire. Mais voilà, j’injecte quelque chose dans le corps de quelqu’un avec lequel je n’ai pu vraiment communiquer, faute d’avoir pu recevoir de réponse de sa part. Cela n’a beau être que de l’eau, c’est troublant. Il y-a-t’il une bulle qui se serait malencontreusement glissée dans la seringue et pourrait ainsi emboliser les veines de ce patient ? Ai-je scrupuleusement respecté les règles (si changeantes d’un apprenant à l’autre) de l’asepsie ? Ne risque-je pas de provoquer la mort de ce patient, d’une façon (plus ou moins capilo-tractée) ou d’une autre ? Je n’en mène pas large. Et le pire, ce que ces doutes me submergent à chaque fois, chaque injection, chaque acte un tant soit peu invasif…

La réanimation, me dis-je en recopiant le plus proprement possible des séries de chiffres aux noms faits d’abréviations que je n’ai encore jamais croisé dans mon cursus, c’est un peu l’excellence de la médecine des chiffres. Les valeurs sont hautement considérées, leurs variations anticipées, contrées ou recherchées. On veut une bonne fréquence cardiaque, une bonne tension, une température apyrétique, un bon rythme respiratoire, une saturation correcte, une diurèse dans les normes… Des tonnes de machines sont branchées au patient. Il n’est plus qu’une sorte de réceptacle, apte à recevoir le branchement d’une énième machine pour mesurer sa vie. Normaliser. Faire des organes des chiffres. Créatininémie, urémie, diurèse pour les reins, fréquence respiratoire et saturation pour les poumons… Qui soigne-t-on ? L’humain ou les chiffres ? Je suis peut-être mal tombé ce soir, mais la place de la clinique semble faible comparée à l’importance des chiffres…

Je tiens le champ stérile pour qu’il ne retombe pas sur le visage de cet homme au poumon percé. Pneumothorax droit complet. Survenue spontanée. Terrain cardiovasculaire avec plusieurs facteurs de risque. Et pour donner un peu de piment, ne parlant pas bien français. Aller expliquer à quelqu’un qui vous comprend très mal que du fait de sa pathologie, il faut lui enfoncer une espèce de barre métallique entre deux côtes afin d’évacuer l’air accumulé entre sa paroi thoracique et son poumon tout recroquevillé. Que ça ne va pas être agréable. Et que l’externe, là, qui a du mal à tenir debout, parce que la fatigue, la chaleur, la peur aussi, et une bonne disposition aux malaises vagaux, s’il s’accroupit, le bras toujours levé pour porter le champ hors du visage du patient qui se crispe, c’est pas parce qu’il va s’évanouir, c’est juste que sinon… il va s’évanouir. J’ai tenu bon. Jusqu’au bout. Sans tomber dans les vapes. Le vagal et moi, on commence à bien se connaître…

Là, je regarde la mise en place d’un cathéter. Un genre de tuyau partant dans une veine ou une artère. Une espèce de perfusion en plus élaborée. L’interne a été très demandé cette nuit pour ce genre de choses. J’ai vu son chef l’orienter, lui enseigner, reprendre la main. Je me demande comment je serai, moi, quand on me demandera de faire ce genre de choses. Aujourd’hui, je tremble à l’idée d’un gaz du sang. Qu’en sera-t-il demain lorsqu’il faudra poser un cathéter central veineux ou artériel, ou tout autre chose… ? Suis-je réellement compétent et apte à faire ce métier ? Lors de la mise en place du cathéter artériel, on voit bien le sang jaillir en suivant les pulsations du cœur. Etrange… c’est presque irréaliste de vérité. Un peu cinématographique. Pourtant, c’est bien réel.

La réanimation : médecine technique, médecine des chiffres, médecine silencieuse… Redonner du mouvement à ce qui en a perdu, restaurer le bon fonctionnement des organes. Un métier jugé noble, une spécialité honorable. La carte que joue tout clinicien un peu dépassé par l’aggravation de l’état d’un de ses patients hospitalisés. Plein de pression. Un travail en contact rapproché avec l’inéluctabilité de la mort. Un univers où se posent tant de questions. Une spécialité intéressante… mais pour laquelle je ne suis pas fait.

Je vous fais un dessin ?

A l’heure où les revendications explosent à coup de « Je suis Charlie », « Je suis la fresque » et autres, et alors que j’ai voulu ne pas rentrer dans la bataille, ma patience s’est épuisée. Un besoin de défouloir s’impose. Et plutôt que de gribouiller quelques croquis peu ragoutants en place publique, je vous offre ces quelques lignes que vous êtes libres de lire, de critiquer, ou d’ignorer selon vos souhaits.

Je suis étudiant en médecine. Je suis un carabin parmi d’autres, un étudiant parmi bien d’autre, un être humain parmi nous tous. Comme tous les êtres humains, je trimbale avec moi une sorte d’héritage, et surtout, une faculté de pensée. Les philosophes l’appellent la raison, d’autres l’autonomie, d’autres encore la dignité, l’âme, et j’en passe. Chacun sa culture et sa représentation de la vie et du monde. Tant que les actes des uns n’empêchent pas, en mal, les actes des autres et réciproquement. Tant que l’ensemble des êtres humains parvient à vivre au mieux, sans que les généralités ne masquent les disparités. Une vision utopiste, mais nécessaire à notre bien à tous…

Alors voilà, cette histoire de fresque dans la salle de garde des internes. Une scène pornographique peinturlurée sur les murs de cette résidence de jeunes médecins en formation, mettant en scène quelques superhéros/héroïnes se livrant à ce que certains appellent une orgie, d’autres (et je suis de ceux-là), un viol. Avant de rentrer dans la question de la liberté d’expression (puisque cette fresque a été masquée), il faut bien voir que ce genre de dessin s’intègre parfaitement au « folklore » médical. Cette espèce de mentalité selon laquelle les étudiants en médecine quittent la blouse et l’hôpital pour des nuits endiablées de sexe, consommation de substances, bizutages et autres. La faluche, détournée en ce genre d’activités, les soirées médecine dont on parle tant, les weekends d’intégration également, l’affreuse première année (PACES) et ses doublants sauvages… L’attrait pour la sexualité chez les étudiants en médecine n’est, à mon sens, pas un caractère proprement carabin. A l’âge où la jeunesse nous libère de l’enfance et où les hormones bouillonnent, l’ouverture à la sexualité s’observe chez tous les jeunes. De par leurs études un peu longues, on pourrait penser que les étudiants en médecine allongent leur mentalité d’adulescent… de plus, plongé dans l’étude du corps et de la vie où la sexualité est indispensable, peut-être ont-ils plus souvent loisir d’y penser et ainsi d’en plaisanter. Peut-être que ce folklore découle d’une volonté d’affirmation de la sexualité sous diverses formes pour coller/construire un « stéréotype » du carabin… peut-être. En tout cas, les dessins sur les tables des amphithéâtres, dans les recoins « étudiants » de la faculté (Bureau Des Elèves, Corporation, et autres) regorgent d’illustration du style de la dite fresque. Grossièreté, vulgarité, sexualité (ou sexisme plutôt) s’assemblent en gribouillis plus ou moins coloré. Et même si certains croquis s’effacent au profil de nouveaux, souvent plus provocateurs que les précédents, c’est un phénomène qui existe depuis la nuit des études médicales.

Effacer ces dessins, une fresque, une atteinte à la liberté d’expression ?

Un instant… qu’est-ce que la liberté d’expression ? Celle-là même qu’on invoque à toutes les sauces depuis les tragiques évènements de début d’année. Qu’est-ce que la liberté de manière plus générale ? Selon l’adage bien connu, elle se borne là où commence celle des autres… Il faut donc parler d’équité pour mieux la définir. Mais qu’est-ce que l’équité dans l’expression ? Faut-il transformer la place publique en une cacophonie d’idées venant de toute part ? La loi de celui qui cri le plus fort sera-t-elle la meilleure ? De toute évidence, puisque l’être humain a besoin de cohésion avec les autres pour vivre au mieux, ce n’est pas l’idéal. Il faut donc faire appel à un concept que l’on oublie, ces derniers temps, à trop scander que l’on est libre de s’exprimer. La pensée va parfois plus vite que les mots, et les mots sont notre langage, notre logos si cher aux grecs des anciens temps : notre raison. La liberté d’expression ne peut conduire qu’au chaos si elle n’est pas régulée, non pas par quelques lois, ou censures, mais par l’essence même de l’être humain qui veut vivre au mieux : la morale. Non pas les sermons religieux, non pas la culpabilisation gratuite de notre conduite, mais une simple réflexion (peut-être un peu utopiste) sur ce qu’il convient de dire ou de ne pas dire, de faire ou de ne pas faire, de dessiner ou de ne pas dessiner afin que l’humanité se porte bien et que chaque être humain qui la compose puisse vivre au mieux, libre et équitablement. Ma liberté d’expression consiste donc à penser, dire, faire ou dessiner ce que bon me semble tant que je n’empêche personne de penser, dire, faire ou dessiner ce que bon lui semble, et que mes faits ne causent de préjudice à personne. Si quelqu’un est lésé, il ne s’agit plus de liberté d’expression, mais d’oppression ou de révolte selon les cas. De plus, la liberté d’expression implique nécessairement la liberté de l’autre, à ce qu’il puisse s’exprimer, à ce qu’il puisse ne pas m’entendre s’il le souhaite, à ce qu’il ne lui soit pas commis de préjudice. Conclusion : si je veux dessiner des rapports sexuels plus ou moins consentis politico-fantastiques, la sphère privée et un carnet de croquis conviennent très bien. Exprimer des incitations plus ou moins directement (ou de façon plus ou moins consciente) à des comportements immoraux (donc incompatibles avec l’objectif d’une humanité où chacun peut vivre au mieux, libre et équitablement) n’a donc, à mon sens, pas sa place dans la sphère publique.

Aux défenseurs de l’héritage historique, je vous renvoie aux périodes de l’histoire où l’on pensait que Semmelweis était fou de penser qu’il fallait se laver les mains entre une dissection et un accouchement pour réduire les fièvres puerpérales et où l’on a ainsi tué des centaines de femmes par mépris. Je vous renvoie à cette époque charmante qui dura plus de mille ans où par tradition, on « soignait » les maladies à coup de saignées et de mithridate.  Je vous renvoie à toutes ces dates où, gonflés d’un égo démesuré, les grands pontes médicaux qui dirigeaient la médecine par un pieu traditionalisme se sont remarquablement plantés. L’histoire enseigne, seulement si l’analyse critique (et morale, au sens défini plus haut) s’intercale entre le moment où on la découvre et le moment où on décide (ou non) de l’appliquer à notre présent.

Aux défenseurs des défouloirs, la sphère privée sert à ce que vos pensées incompatibles avec la morale publique (c’est-à-dire notre faculté à pouvoir bien vivre tous ensemble libre et équitablement sans s’inter-causer des préjudices) puissent s’exprimer. Gribouillez allègrement dans vos carnets intimes. Fantasmez à loisir dans l’intégralité de votre esprit qui n’appartient qu’à vous et ne lèse personne tant qu’il ne règle ses comptes qu’avec vous-même. Car le viol, au même titre que le racisme, l’homophobie, la xénophobie, la pédophilie et j’en passe semblent contraire à la prospérité d’une humanité d’êtres humains libres équitablement (selon notre héritage historique examiné à la lumière d’une analyse critique plutôt bien faite). Qu’on commence déjà à déculpabiliser l’erreur humaine parmi les professionnels de santé toujours plus chargés de responsabilité. Qu’on commence déjà à modifier l’enseignement de la médecine tel qu’il est proposé, moralisateur (du genre sermon religieux plus que d’une réflexion raisonnable), culpabilisant, condamnant l’erreur comme un tabou plutôt que de donner les clefs pour l’éviter ensemble, plutôt que de donner des voies de secours pour les soignants en souffrance, plutôt que de faire en sorte que nous avancions ensemble : patients, soignants, humains. Alors peut-être, les défouloirs se feront moins importants, plus constructifs, et sans scandale.

Ne faisons pas l’amalgame entre liberté d’expression et la volonté plus ou moins revendiquée d’être immoral, irrespectueux, inhumain. Gardons à l’esprit que pour chacun de nos actes, la question du respect, de la morale et de l’humanité peut être en cause. On a le droit de faire des erreurs. On a le droit de les analyser pour essayer de ne plus les commettre. On a le devoir de changer ce qui ne va pas, de corriger les répercussions d’une histoire pleine d’erreurs, et d’agir pour préserver nos droits, nos libertés et notre humanité. Il convient peut-être de cesser les « JeSuisUntel », untel pouvant être une fresque, une personne ou un journal, pour qu’untel devienne « moi, parmi vous ». Car nous sommes nous-mêmes, et nous sommes tous ; et nous devons être ensemble, unis dans notre diversité, divers dans l’unité humaine.

Les vies des urgences

⋆ Salle centrale

Dans le cœur des urgences, il y a une salle. Plusieurs ordinateurs contre les murs, une grande table au centre, des chaises roulantes éparpillées tout autour. Des sonneries aux tonalités différentes sonnent de partout : les bip-bip heureusement incessant des moniteurs cardiaques, les téléphones qui hurlent de tous les côtés, la mélodie crépitante des haut-parleurs qui appellent un soignant à l’accueil. Des gens vont et viennent, leurs pas s’ajoutent au concert électronique. Leurs voix s’accordent à l’ensemble en un tutti presque cacophonique. Le crépuscule s’installe pourtant sans un bruit ce soir.

⋆ Box 7

Fleur est une femme qui a fêté ses vingt ans pour la quatrième fois il y a peu. Elle est assise sur une chaise en plastique, un peu froide en cette saison, au milieu de la salle des urgences. Autour, des hommes et des dames de tous les âges, occupent un siège. Son mari, charmant, lui tient compagnie. C’est avec lui qu’elle est arrivée. Elle n’en pouvait plus. Et malgré une hospitalisation prévue dans quelques jours, elle lui a demandé d’appeler les pompiers pour venir aux urgences. Ils se prennent la main, il la regarde, elle lui sourit doucement.

⋆ Salle centrale

Les dossiers s’entassent sur le bureau. Des pochettes de toutes les couleurs jouent au jeu de la plus grande montagne possible. Les blancs, lettre E, niveau de tri 5, en général peu préoccupant en terme de pronostic vital, sont présents. Les bleus, lettre D, niveau de tri 4, un peu plus stimulants, sont en nombre. Les verts, lettre C, niveau de tri 3, le plus haut niveau de préoccupation pour un externe – pardon, un étudiant hospitalier – ne se laissent pas distancer. Le reste, oranges et rouges, iront directement dans les mains des chefs. Ce qui n’empêchera pas les externes de faire, à la carte, ECG, faisant fonction de brancardier, bandelette urinaire, et/ou autres.

Les motifs blancs, bleus et verts sont divers et variés. Les internes s’en occupent aussi. Le boulot des externes consiste à prendre un dossier, voir le patient, l’interroger, l’examiner, effectuer des examens tels que ECG, Bandelette urinaire, β-hCG… tout noter sur le dossier informatique et faire une synthèse à l’interne ou au chef pour « gagner du temps ». Autant certains motifs recueilli par les infirmières à l’accueil sont plutôt à la portée des externes « Douleur abdominale depuis quelques jours », « Chute avec traumatisme du coude », d’autres, sont plus … problématiques. Ce soir, on a : « Constipation chronique depuis 2 ans // majoration ce jour », « agression sexuelle ce soir, veut parler à un psychiatre » (quand on parlait de motifs problématiques… quel externe saurait gérer correctement ce genre de cas ?), « Verbalisation de tentative de suicide » (bis repetita placent), « douleur épigastrique depuis 3 jours », « pointe de douleur abdominale à 8/10 à l’EVA », « Plaie de l’arcade sourcilière gauche après agression », « Plaies de la face chez un patient en ébriété », « Adressée par la maison de retraite pour dyspnée », « adressée par son médecin traitant pour douleur abdominale et syndrome inflammatoire », etc.

⋆ Couloir d’attente

Il est déjà tard. Repérant un box libre, j’attrape le dossier bleu. « Douleur épigastrique depuis quelques jours ». A cette heure-là, c’est pas plus mal. Un peu de gastro, je n’aime pas trop ça, mais c’est plutôt facile en général. A supposer que ça soit bien de la gastro. Et à plus-d’heure-du-matin, il vaudrait mieux. Elle est assise dans le couloir. Elle me confirme son nom, je lui demande de me suivre. Je l’installe dans un box. Il n’y a pas de brancard pour qu’elle puisse s’allonger. Je lui dis partir en chercher un.  Elle me demande sans détour « Alors, suis-je enceinte ? », inquiète. Je regarde le dossier. On y lit « β-hCG négatif ». Je lui déclare que non. Elle soupire. La question franchit ma bouche, et sitôt qu’elle est sortie, je réalise : la porte ouverte, cette espèce de conversation rapide où je suis debout, elle assise, ni complètement dans l’intimité d’une discussion, ni complètement à distance… « Vous avez des raisons de penser être enceinte ? ». Ben non bien sûr, c’est pour ça qu’elle te pose la question mon gars… Je vais chercher un brancard. En revenant, ma patiente est chassée du box par une autre patiente nécessitant de l’oxygène. C’est de nouveau la chasse au box libre…

⋆ Salle centrale

La file d’attente ne diminue pas. Les patients affluent en continu. Quelques externes partent et reviennent de blocs opératoires où ils sont parfois appelés. Les internes commencent à revoir les premiers patients de la soirée, cherchant à analyser les résultats des premières prises de sang, à comprendre pourquoi untel n’a pas eu sa radio et unetelle son scanner. Un peu débordés, mais néanmoins très pédagogiques cette nuit-là, ils appellent cependant parfois à l’aide. « L’externe, fait-donc un petit ECG par-ci ». « Ah, tu fais des ECG ? Tu ne veux pas m’en faire un pour le patient box 9 ? Et tant que t’y es, son voisin aussi. Oui, parce que tu vois, avec son motif « douleur thoracique depuis 2-3 jours », ils n’ont pas fait l’ECG à l’accueil ». Oui mais tu vois, peut-être qu’ils sont débordés, autant que nous.

⋆ Box 7

Il arrive dans sa blouse un peu grande aux poches qui débordent. Il n’a pas vraiment l’air très assuré au départ, mais sa voix s’élance clairement dans la salle, sous une douzaine de paires d’yeux qui l’observent avec espoir. Fleur reconnait son nom, se lève. Son mari reste assis tandis qu’elle suit le jeune docteur. En avançant, celui-ci se présente. Ah, ce n’est donc pas le docteur, mais un étudiant. Bon, il semble que c’est pour faire gagner du temps. Après quelques couloirs, ils arrivent enfin dans une petite pièce. Il appelle ça un box. Comme si elle était un genre de cheval. Il lui propose de s’assoir pendant qu’il va chercher un brancard. Pour quoi faire ? Pour qu’il disparaisse et ne revienne que dans une heure ou deux ? Si c’est ça, autant la laisser avec son mari…

⋆ Box 9

Je toque, j’attends, j’entre ensuite. Une vieille dame est allongée, emmitouflée dans un drap jaune sur son brancard. Je m’approche. Je me présente comme l’étudiant en médecine chargé de lui faire un ECG, cet examen où on colle des patchs autour du cœur pour surveiller ce qui s’y passe. Elle n’a pas l’air de comprendre de quoi je parle mais consent à l’examen. J’enlève le drap puis la chemise de l’hôpital. Une odeur désagréable émane de sa bouche. J’essaye de ne rien laisser paraître. De ce que je vois, l’état bucco-dentaire est plus que médiocre. Je colle les électrodes, branche les fils, essayant d’être assez rapide pour ne pas la faire souffrir du froid. Le tracé est imprimé. Je retire les patchs, les branchements. Je suis venu juste pour ça, faire l’ECG, à une patiente que je ne connais pas, et même celui qui m’a demandé de faire cet ECG ne se souvenait plus de son nom. Elle me pose alors La question : « Alors docteur ? ».

⋆ Box 3

J’entre dans un box libre à la suite de la patiente qui n’est pas enceinte. Il convient d’essayer de recréer une atmosphère propice pour discuter. Je ferme la porte, et l’animation bruyante des urgences s’atténue un peu. On discute alors assez facilement. Jeune, mais déjà très consommatrice de tabac et d’alcool, elle ne prend pas de contraception orale, ni d’autres méthodes contraceptives avec son compagnon depuis 4 ans. Elle a déjà fait une interruption volontaire de grossesse il y a quelques mois. Ils « font attention, et surtout autour de l’ovulation ». On aborde les autres alternatives à la pilule ou au préservatif. Quand la porte du box s’ouvre soudainement.

⋆ Box 1

L’interne sympa et pédagogue est débordé. Il me tend un dossier pour me proposer de faire des points de suture chez un patient très sympathique, parfait pour s’exercer un peu, alcoolisé donc vraisemblablement plutôt anesthésié. On y va ensemble. Deux belles balafres maculent son visage de sang. Une fente frontale, centrale, tranche le front en deux parties égales. Une seconde coupure menace de percer la lèvre supérieure. On installe le matériel. Et surviennent les phrases sympathiques : « Vous êtes la meilleure équipe hein ? Car je ne veux pas n’importe qui, c’est sur le visage, je ne veux pas de cicatrice ! ». On sort chercher du matériel avec l’interne. Sur le devant de la porte du box, il me demande si je veux le faire. Je décline la proposition, compte tenu des plaies, de ce que je viens d’entendre, de mon peu d’expérience, malgré tout conscient que si je ne m’exerce pas un peu, je ne pourrais jamais le faire correctement. Mon unique et dernière expérience en couture in vivo me bloque pourtant un peu. L’interne comprend, accepte, me demande toutefois de l’assister. Avec plaisir. Nous retournons dans le box. Le patient : « Vous comprenez, je ne veux pas de cicatrice, alors si vous n’êtes pas la bonne équipe, allez chercher quelqu’un d’autre ». L’interne : « Ne vous inquiétez pas. ». Le patient : « Je ne m’inquiète pas, mais si vous n’êtes pas les meilleurs, ne le faîte pas, allez les chercher ». L’interne : « De toute façon, vous n’avez pas le choix, c’est nous ou rien ». En douceur, sans colère, mais fermement. Je n’aime pas trop cet argument. On attaque. Le champ stérile est posé, une grande plaque de papier bleu, trouée en son milieu, recouvre le patient, ne laissant apparaître qu’un cercle de peau au centre duquel saigne la plaie. Le patient dira alors : « Ne laissez pas le jeune recoudre hein, je ne suis pas un cobaye ». Rassurez-vous, je n’en avais pas l’intention

⋆ Box 7

« Je n’en peux plus, vous comprenez ? Deux ans que ça dure. Avant les laxatifs marchaient, mais maintenant, ça ne marche plus, ça ne sort plus, j’ai l’impression que c’est serré, ça doit être mon syndrome du canal lombaire étroit, comment voulez-vous que ça ne m’inquiète pas ? ». Il avait l’air sympathique ce jeune, mais il ne semblait pas pouvoir faire davantage que tous les autres médecins qu’elle avait déjà vu, Fleur. Oh, il avait réussi à la faire sourire, même rire quelques fois. Il lui avait même un peu expliqué le canal lombaire étroit dont on lui avait dit qu’elle souffrait, avec un dessin. Il dessinait un peu comme un pied, mais c’était à peu près clair. Apparemment, ça n’avait rien à voir avec l’anus. Mais donc pour ce qui était de son problème de constipation…

Il faut lui faire un toucher rectal. Dès le départ, cette évidence me hantait. Jamais fait, toujours détesté l’idée même de ce geste, non parce qu’il est peu agréable à faire, mais surtout parce qu’il est pour le moins intrusif et humiliant. D’autant plus vu la façon dont on l’enseigne aux étudiants, et comme il est sujet de plaisanteries pas toujours très fines dans le milieu… Je lui explique donc comment ça se passe, pourquoi il faut le faire, je lui demande si elle est d’accord. Elle accepte sans problème et se tourne, un peu trop vite sur le côté. Bon… Gants, vaseline… vaseline… vaseline ?

⋆ Box de suture

Le patient est allongé quand ma co-externe et moi entrons dans le box spécialement dédié aux sutures. Je fais le greffier auprès de l’ordinateur tandis qu’elle s’occupe de l’arcade sourcilière. En ouvrant son dossier informatique, je vois « VIH ». Et c’est ignoble de constater que notre réaction est indéniable : on se lave plus souvent les mains, on fait plus attention, on prend plus (voir trop) de précautions, on évite presque le contact avec le patient, on change de gants toutes les trente secondes… bref : on psychote. Pour prévenir ma coexterne, je profite d’une sortie du box pour aller chercher du matériel. Elle me dit « merci, tu fais bien de me prévenir, je n’aurais même pas pensé à regarder… j’hésite à mettre deux gants ». Retour au box. On commence la suture. Vers le dernier point, l’infirmier passera, tentant de nous prévenir discrètement en signalant le petit gribouillis ‘caractéristique’ sur le dossier vert. Merci. Mais juste en passant, c’est interdit…

⋆ Chambre de garde

Allongé sur un brancard, je laisse mes pensées défiler. L’agitation des urgences s’est estompée derrière la porte. Le plafond blanc de cette chambre de fortune, un box inusité, neuf de quelques mois, est sans tâche. Comme à chaque fois, mon esprit est tendu, occupé, bruyant. Seule la sérénité d’un bon lit chez moi me permettrait réellement de trouver le sommeil. Les derniers évènements me reviennent en mémoire. Je ne suis pas satisfait. Des erreurs traînent partout. Cette discussion, porte ouverte, sur le test de grossesse. Le toucher rectal. Le comportement ultra-extra-trop-précautionneux avec le patient au statut VIH positif. La pauvre dame allongée dans le couloir qui voudrait juste qu’on s’occupe un peu d’elle, et qui demande sans cesse des choses, mais que tout le monde fini par ignorer. La patiente qui hurle « au secours, aidez-moi » depuis plus d’une heure et demie. L’homme qui ne voulait pas de cicatrice, qui a vomit tout son whisky à la fin de la suture, s’est uriné dessus et ne semblait rien sentir sans que personne ne s’en préoccupe plus que ça. L’ECG à une dame à l’histoire inconnue, et au nom oublié. Je soupire. Je voudrais vraiment bien faire. Bien être. Au sens humain surtout. C’est peut-être ce qui me tient le plus à cœur dans ce métier. Pourtant, ce n’est pas facile. Comment, dans cette fourmilière énervée, rester calme, posé, bienveillant en toute circonstance ? Comment ne pas céder à la précipitation, à la pression, à la facilité aussi. Comment rester le plus humain possible ? Je ne suis pas parfait, personne ne l’est vraiment. Mais j’ai peur d’être loin du minimum de rigueur… et pire encore, il m’arrive souvent de faire des erreurs.

⋆ Box 3

J’allais dégainer le stéthoscope lorsque la porte du box s’est ouverte. Le médecin sénior est entré, sans saluer personne. Il me demande une synthèse, comme ça, en face de la patiente interloquée. Pris de court, je lui récite le motif d’admission aux urgences, précise que les β-hCG sont négatifs, et à mon grand regret, parle de la patiente à la troisième personne du singulier. Le médecin murmure des « Mm Mm » évasifs en regardant mes notes sur l’ordinateur. Il laisse échapper un « Ah quand même » en regardant les consommations d’alcool et de tabac. Il s’approche de la patiente, palpe le vendre, se renseigne brièvement sur la douleur, se retourne vers l’ordinateur. Il me dit prescrire une échographie abdominale, une prise de sang et un ECG. Il sort. La patiente me regarde, étonnée : « Qu’est-ce qu’il se passe ? Il y a quelque chose de grave ? ». Je lui explique la procédure, essayant de trouver une raison à cette échographie à lui expliquer. Elle refuse les prises de sang, épileptique, ayant déjà eu une crise à la suite d’un prélèvement. Un silence s’installe. La patiente : « Souvent, les médecins qui ne disent rien, même pas bonjour, comme ça, c’est mauvais signe. Le dernier que j’ai vu comme ça, ça ne s’est pas très bien passé après… c’était pour mon IVG… ». Je la regarde. Je ne sais pas si c’est la pression, l’agitation des urgences, le surmenage, ni même s’il y a vraiment une excuse pour justifier ce comportement. La porte d’ouvre de nouveau. Le médecin revient, fait son écho en 5 minutes, n’explique rien, imprime les photos, et s’en va sans ajouter un mot. La patiente : « Alors, c’est grave ? ».

⋆ Couloir

J’ai un dossier dans une main, un ECG dans l’autre, une information à transmettre à l’interne en tête, et une infirmière à prévenir pour un autre patient à ne pas oublier. Une dame, allongée sur un brancard au milieu d’une dizaine de patient alignés contre le mur m’interpelle. « Qu’est-ce que je fais encore là ? J’attends depuis longtemps, vous savez… ». C’est dit gentiment. Je l’avais déjà examinée. Plus de quatre-vingt-dix ans, une hypoacousie majeure, adressée par la maison de retraite pour décompensation cardiaque à prédominance droite sur probable bronchopathie. Je ne sais pas pourquoi elle attend encore. Je lui parle un peu, lui prend la main, froide. Je remonte un peu ses draps. Puis je lui explique qu’il faut que je retourne travailler. Du moins j’essaye, car elle n’entend pas très bien. En m’éloignant, une autre voix m’appelle. Une autre dame. « Excusez-moi, est-ce que je pourrais avoir un verre d’eau, s’il vous plait ? ». Je lui apporte. Je l’aide à se redresser dans son brancard. Elle boit à petites gorgées. Un petit sourire se dessine sur ses lèvres. Et tandis qu’elle boit, je vois. Le service des urgences, animé comme toujours. Des patients allongés, assis, un peu partout. Des blouses blanches, des pyjamas verts, parfois. Des sonneries, des pas, des bruits. Une femme qui avale un verre d’eau, et qui sourit un peu. « Merci, merci beaucoup ». Je la réinstalle, son sourire ne faiblit pas. Je ne la connais pas, ni ne sait pourquoi elle est ici. Mais j’ai le sentiment d’avoir fait un petit truc, et ce sourire me met du baume au cœur. Comme un reste, une subsistance de l’humanité, dans le simple fait de donner un verre d’eau, au milieu des urgences. Je repars en partie ragaillardi : dossier, ECG, information, infirmière. J’arrive.

Les urgences, ça bouge, ça se presse, ça déshumanise parfois. J’ai l’espoir d’essayer de rester vigilant, de ne pas tomber dans la banalisation. Chaque dossier est un patient, une aventure, une rencontre. Certaines rencontres sont des trésors, d’autres, de très mauvaises surprises. Tout ne se passe pas toujours bien. Il me semble qu’il suffit de peu pour obtenir une relation saine, tranquille, confiante. Un salut, une poignée de main, une présentation, des explications, de l’écoute. C’est vrai que parfois, il y a un élément qui saute, et je m’en mords les doigts. Mais quitte à tout protocoliser, pour ceux que les procédures rassurent, essayons un peu d’y mettre tout ça aussi. J’ai l’impression que ce n’est pas plus difficile qu’un soin, qu’un geste, et ça fait partie du soin. C’est comme un toucher rectal. En métaphore, si vous n’avez pas préparé votre matériel avant, vu que vous avez expliqué le pourquoi et le comment du geste, vous pourrez toujours chercher la vaseline, si elle n’est pas dans le box, vous aurez le dilemme : sortir en exposant les fesses de votre patiente déjà prête, ou supposer qu’un doigt ganté mouillé fera l’affaire. C’est du vécu, toutes mes excuses Fleur…

Un point pour refermer les plaies

Salle d’attente des urgences

Il est presque huit heures. J’entame la quatorzième heure de garde, la vingt-quatrième heure de veille. La soirée aux urgences a été longue et mouvementée. Pas une minute de répit, pas même aux alentours de 2 ou 3h du matin, où il y a, en général, comme un moment d’accalmie. Toute la nuit, les brancards ont roulés, les dossiers en attente se sont entassés, les soignants ont fourmillés d’un endroit à un autre. Comme si le service des urgences ne dormait jamais, comme si le jour ne s’était jamais couché. C’est donc en retenant un bâillement que nos regards se sont croisés.

 Service de cardiologie

Je suis arrivé un peu en avance, comme souvent. Alors j’ai entamé la tâche par excellence de l’externe en médecine : le rangement des examens complémentaires. L’hôpital est parfois bien curieux. Dans les sous-sols de l’édifice, des machines ultra-complexes, supra-perfectionnées, et extra-chères sont prisés par l’ensemble des services, et aux mains des radiologues et biologistes. Les listes d’attentes sont parfois longues, mais ces machines monstrueuses tournent sans arrêt. Alors que l’ère de l’informatique impose son règne comme Alexandre le Grand a élargi son empire, les résultats des examens sont imprimés sur des feuilles de papier bon marché, recto uniquement, et entassés pêle-mêle dans des pochettes. Chaque pochette est adressé au service correspondant, si bien que, tous les matins, des types à BAC + 3, + 4, voir + 5 sont engagés pour ranger chaque feuille dans le dossier du patient correspondant (que personne ne regardera puisque tout est informatisé). Ces types là, ce sont les externes en médecine. Ce matin donc, je range avec application les papiers, car, vraisemblablement, c’est comme ça que l’on devient un bon médecin, et c’est plus important que ça soit bien fait dans l’ordre chronologique plutôt que de nous expliquer comment bien réaliser un entretien au nom barbare « d’éducation thérapeutique ».

Salle d’attente des urgences

Je me présente en lui serrant la main.

« Bonjour, je m’appelle Litthérapeute, je suis étudiant en 4ème année de médecine. Mon rôle consiste à vous examiner pour faire gagner un peu de temps au médecin auquel je ferais mon rapport et avec lequel je reviendrais vous voir afin de vous faire gagner du temps au final. Est-ce que vous êtes d’accord ? ».

A ce stade de la garde, le discours est un peu automatique, mais j’essaie de parler lentement. J’attends sa réponse avant de continuer. Il est assis sur une chaise. Il doit avoir vingt ans, peut-être un peu moins. Il est bien habillé, mais sa chemise blanche est parsemée de tâches de sang. Sur son visage, une mèche de cheveux clairs est rabattue sur le côté. Une compresse est appliquée par-dessus l’un de ses sourcils.

Nous discutons brièvement, il m’explique comment s’est arrivé. Je soulève, avec son accord, la compresse. Il va falloir recoudre…

Service de cardiologie

Les chefs, médecins et internes arrivent. Ils s’installent gentiment sur les piles de papiers en cours de rangement. On fait le point sur les patients du service. Chacun prend ses missions. Appeler la radiologie pour un examen. Prélever untel pour son potassium. Demander une échographie aux entrants. Faire les ECG des sortants. Evaluer cliniquement les gens, en deux mois de stages, jamais entendu encore. Le plus proche serait : « faire le test d’hypotension orthostatique ». Notez qu’il y a quand même un brassard électrique, quand même. Cette fois-ci, cependant, je suis chargé de faire le BMI (Bilan médical initial) d’une patiente arrivée pendant la nuit. Je dois donc aller l’interroger, reprendre un peu ses antécédents médicaux, son parcours, sa vie, son problème. Et faire un examen clinique complet. Notez que les termes « examen clinique complet » ont une signification vraiment variable selon celui qui les prononce. En cardiologie, un examen clinique qui, à la retranscription sur le dossier informatique, fait plus de 10 lignes sans citer d’échographie (qu’est-ce que ça vient faire dans l’examen clinique d’ailleurs ?), est jugé beaucoup trop long. Et dire que j’ai encore des restes de mon stage de médecine interne… Tant pis, ils n’auront qu’à effacer mes lignes si ça leur déplait. Je toque à la porte de la chambre. Une petite voix m’invite à entrer…

Box des urgences

On m’a demandé de recoudre. Je n’ai encore jamais fait ça. Du moins, jamais sur un vivant. Et si l’entrainement sur des peaux synthétiques est parfait pour apprendre le geste, si l’entrainement sur les cadavres, bien que morbide l’est également… sur un jeune homme de vingt ans, au beau milieu de son visage, si près des yeux… c’est pas pareil. J’ai demandé à l’interne de m’assister, au moins. Elle est présente, mais fatiguée. C’est sa première garde, à elle aussi. J’installe mon matériel, lentement, avec cette falsification du comportement, du genre « j’ai fait ça toute ma vie, soyez tranquille ». Ce côté comédien que les soignants développent tous. Parce qu’on leur apprend que l’erreur est inhumaine, interdite et impardonnable dans ce métier. Parce qu’on a peur que le patient ressente notre trouble alors qu’il voudrait simplement être soigné. Je suis ganté, une paire de pince dans les mains, et avec un petit crochet au bout duquel pendouille un long fil entortillé. Le champ stérile ne me laisse apercevoir que quelques centimètres de peau sanguinolente. Il va falloir y aller.

Service de cardiologie

« Bonjour, je m’appelle Litthérapeute, je suis en 4ème année de médecine… ». J’ai encore mes trucs et astuces, quelques phrases un peu toute faites mais qui, au moment de les prononcer, prennent un sens toujours un peu différent. Je m’efforce de ne pas les réciter, mais bien de les redire. Je demande à m’assoir. Ils me disent souvent oui, un peu étonné. Je rappelle qu’il s’agit de leur chambre, leur espace, leur intimité. On discute. La patiente est âgée. Des rides profondes parcourent son visage. Qui est cette femme derrière les mots savants gribouillés sur un dossier ? Que disent ces yeux bleus que les mots ne laissent entendre ? Quel sens a le mal dont elle souffre ? Je n’en sais rien. Et j’en sais encore moins lorsqu’à l’évocation de son mari décédé quelques années auparavant, elle se met à pleurer.

Box des urgences

J’anesthésie. Une seringue de produit surmontée d’une anguille dans la main, j’essaye de ne pas trembler. Je tente de percer la fine couche transparente mais coriace qui semble déjà recouvrir un peu la plaie. Je n’ose pas enfoncer davantage, de peur de glisser vers l’œil. J’ai lu qu’il ne fallait pas piquer dans la plaie. On me dit justement de le faire. Je fais comme je peux, et je ne sais trop comment, sans inquiéter le patient. Faut-il laisser le produit agir ? Vraisemblablement, personne ne sait. Ni l’interne, ni ma co-externe, ni l’autre interne venu voir. Je soupire. Tout le monde connaît le geste du point. Personne ne sait comment fonctionne l’anesthésie. Et qu’est-ce que les gens redoutent avec les points ? La douleur… Est-ce que le soin répond aux bonnes attentes des soignés ?

J’attaque. Du bout de mon porte aiguille, j’insère le petit crochet incurvé dans la peau. La main du patient se crispe. J’essaye de ne pas l’imiter. Une voix intérieure m’exhorte au calme. Mon aiguille traverse la plaie, ressort de l’autre côté de la peau. Je tire sur le fil. Je le coince, boucle, l’attrape et recommence deux fois. Je coupe. « Et de un, plus que deux ! Ça va ? ». Il me répond qu’il ressent davantage la douleur qu’à la piqûre de l’anesthésie. L’interne prend les devants et propose une explication selon laquelle l’anesthésie ne fonctionne pas toujours sur tout le monde. Elle m’incite à continuer pour que ça « soit vite fini ». Mon aiguille s’échappe de la pince et sort du champ stérile. Je vais en chercher une autre, avec mes gants trop petits qui me comprime les mains et la sueur qui perle sur mon front…

Service de cardiologie

Elle pleure. Je l’écoute. Je ne sais pas quoi faire. A chaque fois qu’une nouvelle larme humidifie ses joues, je sens en moi cette boule qui remonte. Le souffle court. Les yeux qui se troublent. Je ne peux rien faire. Personne ne peut rien faire. Qui connaît le secret qui ramène les morts ? Qui sait chasser le chagrin de nos amours partis ? Je prends sa main, je la regarde, je l’écoute. Mais je suis impuissant. Je finis par prendre congé après avoir parlé d’autre chose. Elle a encore le visage un peu triste lorsqu’elle me dit « merci ».

Quand j’arrive à la fin de mon compte rendu, le chef vient me trouver. Je lui propose de demander l’avis d’un psychiatre, car, en ayant discuté avec la patiente, il nous a semblé que ça serait bien. Il me répond de le faire si je pense que c’est une bonne idée. Je m’exécute. Il faudra que je renouvelle ma demande le lendemain pour que quelqu’un passe la voir…

Box des urgences

J’entame le deuxième point. Lorsque je plante mon aiguille neuve, une coulée de sang se met soudainement à s’échapper de la plaie. Mon cœur s’emballe. Et si j’avais percé un vaisseau ? Et si c’était un vaisseau capital ? Et si mon jeune patient perdait la vue en plus de son joli visage ? La voix intérieure hurle pour me tenir calme. Je deviens méthodique. Et dire qu’on me disait que la technique suffisait à écarter les émotions, qu’à agir, on ne perdait pas de temps à ressentir… J’attrape une compresse, je comprime un peu. Le saignement s’arrête. Je poursuis mon travail, lentement, méticuleusement, sentant le patient souffler quand il souffre. « Et de deux. Courage, c’est bientôt fini ». J’effectue le troisième point avec un peu moins d’imprévu. J’ai peur de serrer trop fort. L’interne qui me supervise discute allègrement avec les autres. Je lui demande de vérifier. Elle y jette un œil distrait, acquiesce. Je range. Tout le monde s’en va. Le patient me regarde, me serre la main et me remercie chaleureusement. J’ai le sentiment de l’avoir roulé, d’avoir bâclé mon travail et que son généraliste va lui dire que les points sont terriblement mal faits.

Service de cardiologie

Je suis retourné voir la patiente à plusieurs reprises. A chaque fois, elle pleurait. A chaque fois, elle m’en disait plus sur son mari. Le psychiatre est passé un après-midi, lorsque je n’étais pas là. Il a laissé un mot dans le dossier, un peu vague. La patiente sera adressée dans un autre service bientôt. En attendant, je retourne lui parler. Elle pleure, je ne dis pas grand-chose, j’écoute. Je nage dans un immense bassin en me noyant à moitié. J’essaye de garder la tête hors de l’eau. Je ressors parfois de ces discussions avec l’esprit lointain, méditant sur la vie et son achèvement, sur le rôle du soignant, sur les limites de l’empathie que j’ai franchi sans la moindre prudence… comme d’habitude. A la fin, elle me demandera « Est-ce que vous me trouvez méchante ? ». Non madame, je ne vous trouve pas méchante. Je vous aime bien.

Technique, pratique, théorique. L’art médical nous plonge parfois au plus profond de l’humain, de nous-même, de l’Autre. Sort-on indemne de tous ces plongeons ? Savons-nous vraiment quand on flotte et quand on se noie ? Sommes-nous, soignants, des Titanic en puissance, qui percutent en permanence des icebergs titanesques si bien que certains ne prennent plus la peine de naviguer dans les eaux dangereuses de la relation de soin, quand d’autres têtes brûlées s’y aventurent… au risque de sombrer ?

Garde de nuit

« Il faut y être pour y croire »… Quand je lisais les articles des blogs des soignants et étudiants en médecine, à l’époque, je trouvais toujours qu’il y avait une part d’irréel dans le récit. L’hôpital, c’était un monde étrange, obscure, inconnu. Depuis, je le fréquente un peu plus chaque jour. Sur les dernières 48h qui viennent de s’écouler, j’en ai passé 26 là-bas…

Il faut y être pour y croire. Dans cette salle centrale, au milieu d’un carré de couloirs de box d’où s’élèvent des voix, sortent des lits, des blouses, des machines et tout un tas de bip-bip, des hommes et des femmes s’affairent dans une agitation légèrement adrénalinée. Si vous tendez l’oreille, vous entendez les supplices d’une personne qui réclame d’être détachée. Vous devinez les murmures des gens las d’attendre. Vous percevez la voix grave qui surveille que chaque interne se connecte sur le logiciel où des carrés colorés représentent la multitude de patient qui attendent.

Il faut y être pour y croire, dans cette fourmilière mécanique, où l’externe fait équipe avec un interne, sous la surpervision d’un sénior. L’externe attrape une pochette plastique à peine posée dans un casier à travers laquelle on peut lire un motif, un nom, quelques constantes. Gribouillés en haut à droite, à peine lisibles, une lettre et un chiffre. Box, salle d’attente… il faut courir à la recherche de son patient, découvrir parfois des visages connus, parfois même, une blouse blanche avec laquelle on a travaillé une fois…

Il faut y être pour y croire, à la première poignée de main qui veut tout dire. Bonsoir, suivez-moi, par ici, installez-vous, je m’appelle untel, je suis étudiant en médecine, je débroussaille avec vous pour avancer les chefs et on revient vous voir, vous êtes d’accord ? Premiers regards méfiants. Premier soupir dissimulé sous un acquiescement plus ou moins consenti. « Il faut encore que je vous répète tout ? ». Hôpital, quand tes soins protocolaires nous tiennent… Premières odeurs, parfois. Premiers contacts. Premières tentatives de dédramatiser, d’installer une petite confiance. Premiers échecs. Des oublis, en plein milieu des tests des paires crâniennes qu’on fait passer pour un intense moment de réflexion en allant pianoter sur l’ordinateur du box en murmurant « hum hum ». Premières réflexion sur sa façon de faire. En pratiquant, se regarder pratiquer. Pas facile comme exercice…

Il faut y être pour y croire au tout premier patient de la soiré où l’on a l’impression de ne rien savoir. D’être tellement perturbé par l’effort à fournir pour retrouver ses marques avec le logiciel lourdingue des ordinateurs antiques du box que l’on en oublie même la bonne façon de faire son observation. Qu’on fera de toute façon « trop longue » ou « trop complète ». Même la machine à ECG, sur laquelle il ne faut jamais compter en cas d’urgence puisque parfois, elle décide d’imprimer, et parfois… non. Histoire de nous faire passer pour un incapable accomplit devant le patient. Il faut y être pour y croire, en garde d’orthopédie. Appelé à 11h, arraché des urgences pour rejoindre un bloc où une jeune femme est endormie afin qu’on puisse lui ouvrir la cheville afin de viser des plaques et des clous dans ses os, et découvrir au passage une fracture du talus. Marteau, tourne-vis, perceuse… Chef un brin cassant. Quand je m’habille pour la première fois en stérile, l’infirmière et la panseuse sont des anges de patience et de bienveillance. Le chirurgien m’offre un sympathique « à cette allure, quand tu auras finis de mettre tes gants, on commencera à recoudre ». Je suis ses ordres, je tiens le pied. Ils incisent avec l’interne. Le sang s’écoule, ils ont ouvert une petite veine. « Passe moi une pince de machintrucmuch ». J’ai pas compris le nom. Je désigne un instrument au hasard. J’ai de la chance. « Passe moi une seringue de bidulemuchmuch ». Je stresse tellement quand on s’adresse à moi que je n’arrive même pas à me concentrer sur ce qu’il me demande. Je tente un truc en tremblant, le chef soupire, l’interne attrape la seringue et lave l’entaille. Sueurs. Chaleur. Étoiles devant les yeux. Mais je suis plus fort que ça. J’ai vu des hépatectomies, j’ai vu un type sortir les boyaux d’un autre pour me montrer le grand épiploon. J’ai tenu un pied amputé d’un bon morceau pour aider à faire un bandage. Et depuis le temps que je fréquente les coups de gueule de mon parasympathique, il en faut plus que ça pour m’ébranler… « Passe moi le chouettetruchibou, ça ressemble à une cuillère ». Je cherche, propose un truc. « Tu trouves que ça ressembles à une cuillère toi ? ». Boule dans la gorge. J’ai envie de lui répondre d’aller se faire foutre, que la chirurgie, je déteste, que l’ortho ça me gave grave, que putain je sais que je suis nul et que c’est pas la peine de me parler comme ça pour me le faire savoir, JE SUIS AU COURANT ! Ben voilà. 10 minutes après le début de l’intervention, mes jambes sont en coton et je craque. « Je ne me sens pas bien ». Tchao le champ stérile, bienvenu le coin de la salle d’opération, assis contre le mur, l’infirmière à mes côtés, répondant aux commentaires agréables du chefs en prenant honorablement ma défense. Chaque fois qu’elle parle, j’ai envie de la remercier. Je me sens tellement nul, tellement inutile, tellement incapable de faire médecine. Je resterai là tout le restant de l’opération, voulant toujours aller affronter mes peurs et me rhabiller pour retourner dans le champs stérile. Je lutte contre moi-même, en vain. Je reste paralysé. Jusqu’à la fin. Survient un anesthésiste sympathique à un moment. Il me demande ce que je voudrais faire. Je grommelle un « médecine générale peut-être… je ne sais pas… ». Je m’intéresse à ce qu’il fait, du côté de la patiente. C’est quand même, pour moi, nettement plus intéressant…

Il faut y être pour y croire, à 2h du matin, face à un patient venu pour détresse psychologique. Il a besoin de parler, simplement. Et je l’écoute, une demi-heure, peut-être plus. Je fais mon rapport à l’interne. « Tu l’as examiné ? » – « Non » – « Il faut lui faire un examen avant d’appeler la psychiatre de garde »… J’y retourne, je fais 10 minutes d’examen sommaire complètement normal, et je parle encore pendant un temps indéfini, sentant comme la barrière de la méfiance s’effondrer. Je vais voir la psychiatre. On y retourne ensemble. Je crois rêver : un médecin qui écoute son patient parler jusqu’au bout, sans le couper au bout de 15 mots, assis face à face, à l’écoute. Un médecin qui encourage, qui recherche avec lui le meilleur traitement. Un médecin qui me donne l’impression de savoir parler aux gens. Elle me demande, après, ce qui me plaît comme discipline. Je lui réponds  que la psychiatrie m’intéresse, mais que je ne suis pas sûr de vouloir faire que ça. Ni que ça soit bon pour mon équilibre. Mais c’est ça que je veux, une médecine d’échange, de relation, d’aide… Le patient, je retournerai lui parler plusieurs fois pendant la nuit. Plus exactement, il viendra demander à me parler. Je suis flatté, même si un peu démuni de ne pas trop savoir quoi lui dire. Mais je crois me sentir utile. Il partira avec un proche en me disant « merci ». Le genre de « merci » les yeux dans les yeux qui font plaisir.

Il faut y être pour y croire, dans l’univers si incroyable de l’hôpital…

Ma « première »

L’autre soir, j’ai mis les pieds aux urgences. Devant l’imminence d’une garde, et en constatant ma flagrante ignorance/incompétence, j’ai voulu suivre un collègue dans sa garde pour voir un peu à quoi m’attendre. Je n’ai pas été déçu… ou plutôt si.

Dix-huit heures trente. On débarque dans le service des urgences adultes avec cet air paumé qu’ont tous les étudiants en médecine lors de leur « première » visite/garde/stage/interrogatoire… Des regards vifs un peu partout, des pas dans une direction et, presque instantanément, on rebrousse chemin dans un autre sens. Des « bonjour » un peu timides lancés à droite à gauche dans l’espoir que cet aide-soignant/infirmier/externe/interne/agent hospitalier/médecin… nous offre enfin une réponse et nous guide un tant soit peu dans le dédale de couloirs qui se ressemblent tous. Un peu comme si on espérait, vainement, que quelqu’un soit vaguement au courant qu’on était attendu par ici.

Quand on a trouvé sa place, ou du moins celle qu’on croit devoir occuper avant que quelqu’un ne se réveille pour nous dire que non, ce n’est pas ici qu’on devrait être mais à l’étage du dessus, on sort, penauds, sa blouse froissée, trop grande et pleine d’aide-mémoires de son sac qu’on essaye de dissimuler dans un coin. Et on se tient là, droit comme un « i » sans trop savoir ce qu’on attend de vous. Sottement. Comme si quelqu’un allait se donner la peine de nous préciser ce qu’on devait faire. Comme si la fac, les anciens, les médecins nous avaient présentés, avant qu’on en arrive là, les tenants d’une garde aux urgences. Comme si nous étions suffisamment intelligents pour deviner tout seul qu’il fallait se présenter aux chefs, aux internes, aller au comptoir, prendre les dossier à partir du tri n°3 avec en priorité le vert, puis le bleu, puis le jaune. Comme si on allait se dire qu’on devait vérifier dans l’ordinateur en tapant un code sortit d’on ne sait où, et cliquer à tel endroit pour ensuite déplacer tel couillon de curseur sur tel petit carré bleu clignotant de sorte à ce que le mini-carré rouge en bas à gauche du patient deviennent mauve ou multicolore arc-en-ciel pour dire que quelqu’un s’occupait du malade ?!

Alors vous voilà propulsé dans un couloir où une dizaine de paires d’yeux au minimum vous zieutent intensément en semblant vous cracher « viens me chercher espèce de bon à rien de presque-toubib qui glandouille pendant que j’douille ! ». Vous demandez le nom d’un patient allongé sur un brancard qui vous répond « oui c’est moi » et vous l’emmenez avec vous dans un box où vous avez à peine la place d’entrer avec le brancard, sans emporter le mur ou bien laisser un morceau du patient sur le chemin. Ouais, super maniables ces brancards. Vous fermez la porte du box. Ouf.

Ouf ? Voilà maintenant qu’avec vos 2-3 années de médecine (que vous ne savez pas où elles sont passées), vous vous retrouvez seul avec ce patient au motif d’admission aussi vague que « chute », « AVP », « ne sait pas où dormir », « état d’ivresse » ou encore « a mal au dos depuis 15 jours ». Sauf que désormais, votre observation ne compte pas complètement pour du beurre. Et encore, pour faire une observation correcte, vous avez souvent besoin d’une heure, là, il vous faut boucler l’interrogatoire, l’examen clinique, la rédaction du bilan médical initial en… 15 minutes ?! Alors si vous êtes un peu comme moi, vous taillez une bavette avec le patient et vous faîtes votre observ’ en 45 minutes, au moins. Et là, la charmante personne malade vous demande « et donc, on fait quoi maintenant ? ». « Heu… bein… on va aller chercher le médecin qui va vous dire… ».

Donc vous aller chercher le médecin (si vous le trouvez). Il vous écoute à peine raconter votre histoire puisqu’il finit de rédiger une ordonnance, écoute l’interne lui demander conseil, va voir la famille d’un patient pour régler une histoire d’attente qui dure depuis trop longtemps, et vous accorde 2 minutes d’attention le temps de se frayer un chemin vers le box où vous avez laissé votre malade avec ses questions. Il entre, se présente, dit qu’il est « le médecin, parce qu’avant, c’était un/des étudiant(s) » et le patient vous regarde avec un air que vous pouvez parfaitement traduire par « pourquoi m’avoir emmerdé pendant 45 minutes si je dois maintenant TOUT répéter au médecin ? »… Quand le patient ne lui dit pas d’autres choses en plus qu’il ne vous a pas dites (ou qui s’avèrent complètement contraires à celles qu’il vous a raconté).

Et vous vous sentez con. Non, en réalité, vous confirmez votre impression de n’être qu’un nul, un bon à rien d’externe qui ne saura jamais y faire avec les malades et les examens cliniques. D’être juste assez bon pour ranger les dossiers, et encore. D’avoir passé 3 voir 4 ans de votre vie d’étudiant à apprendre des tas de choses dont vous n’avez plus aucun souvenir, si ce n’est celui de les avoir apprises, un jour, puis de les avoir oubliées. Et vous vous dîtes, demain, c’est moi qui suit en garde. Oh merde…

Quand, bordel, quand va-t-on enfin expliquer aux nouveaux ce qu’on attend d’eux ? Quand va-t-on arrêter de propulser des étudiants en médecine face à l’inconnu mais les accompagner un peu, progressivement, vers les subtilités du métier ? Quand va-t-on arrêter de se dire « oh, ils apprendront sur le tas, comme tout le monde » et nous laisser tâtonner dans l’incertitude ?

2ème année de médecine : paf ! Le stage d’initiation aux soins infirmiers. Qui s’est donné la peine de nous expliquer à quoi ça servait, quel était notre rôle et comment se comporter ? Personne. 2ème année de médecine : re-paf ! Les stages de sémiologie. A par celles et ceux qui sont tombés sur des chefs de cliniques dévoués qui ont pris du temps pour leur montrer la sémiologie, qui s’est donné la peine de les prendre en charge ? 4ème année de médecine soit la 1ère année d’externat : qui explique le rôle d’un externe ? 4ème année de médecine soit l’année des premières gardes : qui explique le rôle d’un externe en garde aux urgences ? RIEN, NADA, PERSONNE !

Première confrontation avec un patient : qui se donne la peine de nous expliquer ? De nous donner les clés de la communication soignant-soigné ? De nous apprendre à gérer toute la violence des émotions humaines que l’on peut se prendre dans la gueule ? Qui nous dit comment réagir face au patient qui vous déverse ses angoisses, sa peur de la mort, son incertitude quant à son devenir ? Qui nous dit comment en parler, à qui en parler, pourquoi en parler ? Qui nous explique vraiment ce qu’est la médecine, pourquoi on est là, comment on fait pour s’en sortir quand tout nous semble partir en couille ?

Parce que quand on est là, en face du patient qui croit mourir, on n’a ni théorie, ni cours magistral, ni la moindre explication pour se défendre. Parce que quand on arrive dans un service sans savoir quel sera notre rôle, ni si on va réussir à s’en sortir tellement on est mort de trouille, tellement on se pisse dessus, tellement on a juste envie de tout lâcher pour partir en courant tant on ne se sent pas prêt/compétent pour assumer des fonctions qu’on ignore. Parce que quand on est là, confronté à ses doutes, à la mort et à l’inconnu, on a juste nos tripes emmêlées, nos mains chevrotantes, et un paquet de cellules auto-excitables qui déraillent et qu’on appelle le cœur. On prend tout, là, dans la poitrine, comme un coup de poignard. Et soit on se relève, blessé à vie. Soit on meurt.

dos