Comme il faudrait apprendre

Comme tu m’as proposé, légèrement, entre deux heures perdues au milieu de la nuit.
Comme tu m’as souris, gentiment.
Comme j’ai bredouillé, bêtement, que je ne savais pas, que je n’avais jamais fait, que ça me stressais.
Comme tu m’as dit qu’au pire, ça raterait et qu’on ne réussissait pas à tous les coups.

Comme l’heure est venue, la nuit suivante.
Comme tu m’as encouragé en me disant que si on ne s’y attaquait pas, on ne le ferait jamais.
Comme tu m’as expliqué, simplement et doucement.
Comme je t’ai écouté, simplement et efficacement.

Comme cette tubulure se prenait pour une veine.
Comme ce cathéter coulissait si particulièrement.
Comme on procède, étape par étape.
Comme on manipule, geste par geste.

Comme tu m’as tendu le garrot, expliqué la technique.
Comme j’ai bidouillé, à te faire bien rire.
Comme on a recommencé, sans jugement ni précipitation.
Comme j’y suis arrivé, sans mal ni pression.

Comme tu m’as tendu le bras avec un grand sourire.
Comme je n’ai pas tremblé.
Comme tu me guidais, délicatement.
Comme j’ai avancé, précautionneusement.
Comme j’ai repéré ta veine, qui bien visible, me facilitait la tâche.
Comme j’ai lâché le garrot qu’on aurait dit un habitué.
Comme j’ai piqué, sans trop d’appréhension.
Comme le sang a coulé dans le repère du cathéter.
Comme j’ai retiré mon aiguille et glissé une compresse.
Comme j’ai maintenu ta veine pendant que je branchais la tubulure.
Comme j’ai injecté pour ne pas voir de gonflement.
Comme j’ai aspiré pour regarder ton sang.
Comme j’ai posé le scotch et le film collant.
Comme tu as déclaré que c’était excellent.
Comme tu m’as assuré que « j’étais tout à fait capable ».
Comme tu as balayé la moindre de mes angoisses sur les gestes techniques.
Comme tu m’as surpris en me disant ne pas avoir eu mal.
Comme on a poursuivi en retirant le dispositif.
Comme on suivait tes indications calmes et posées.
Comme on a progressé sans se presser.
Comme on s’en est sorti sans douleur ni maladresse.

Comme tu m’as montré les secrets de la pose d’une perfusion, d’une dilution, et tant d’autres encore.
Comme j’ai réalisé une fois de plus que les médecins, souvent, ne savaient rien de tout cela.
Comme j’ai refais le vœux de rester humble.
Comme j’ai aimé ces heures nocturnes, au sommet d’un hôpital, entre deux paires d’yeux et une tubulure percée.

Dans la peau d’un aide-soignant

Bon, excès d’entrain, il faut que ça sorte ! Il y a quelque temps, ou peut-être était-ce hier, peu importe, j’ai pris une garde en tant qu’aide-soignant dans un service assez particulier qui porte mille-et-un noms, qui s’appellera ici le « lit-porte ». C’est un endroit curieux, le lit-porte. On y entasse des gens qui viennent des urgences, et qui doivent être hospitalisés dans un service, mais en attendant de trouver une place ou de confirmer la nécessité de cette hospitalisation, on les pose là. Souvent sans grande explication, à part la suspicion de diagnostic, par un médecin pressé ou une infirmière qui a autre chose à faire parce que dans le box d’à-côté, y’a un type qui se vide de son sang, voyez-vous ?
Pour toi, la journée commence assez fraichement. Première mission de vacation, tu débarques dans le service des urgences, la fleur au fusil, en sachant parfaitement que :

  1. C’est ta première fois, et ce n’est pas romantique.
  2. Tu ne sais pas faire grand-chose de tes dix doigts même si tu es plein de bonne volonté (cf 1.).
  3. Tu redoutes absolument tout vu que tu ne sais même pas comment fonctionne le service.
  4. Tu es d’emblée mal vu par les aides-soignants car tu es un étudiant de médecine, et c’est bien connu, les étudiants en médecine sont tous des petits merdeux qui pètent plus haut que leur cul.
  5. Tu te répètes tout ça intérieurement en boucle depuis que tu as accepté cette mission.

Comme c’était à prévoir, tu ne te pointes pas au bon endroit. Pourtant, hier, tu as cherché le service, repéré l’accueil, demandé à une infirmière si c’était bien ici le « lit-porte ». On t’a dit « oui oui » et tu es reparti l’esprit presque tranquille (les points 3 et 4 restant quand même assez peu affectés par cette tranquillité spirituelle toute relative). Ainsi, on t’adresse à untel qui te renvoie vers unetelle qui dit que Machintruc ne va pas tarder et qu’il faut l’attendre. Pendant que Machintruc prend son café, une équipe de blouse blanches et vertes te dévisage, goguenarde, et tu sens sur ton front un genre d’éruption soudaine de diodes électro-luminescentes qui clignotent et affichent aléatoirement « Nouveau », « Stupide », « Paumé » ou encore « Gros Boulet ». L’observation des pieds n’a jamais été aussi passionnante, à défaut de n’avoir pas assez étudié les mécanismes de dissimulation du caméléon en milieu hospitalier. Note pour plus tard : commander le livre.
MachinTruc arrive. Il t’emmène dans les boyaux de l’hôpital, découvrant presque des couloirs sous des tapisseries médiévales, façon Harry Potter à l’école des sorciers, mais sans mots-de-passe. Le digicode, c’est plus classe. Il t’explique « à droite, à gauche », histoire que tu ne te sente pas perdu, mais tu te demandes quand même si tu retrouveras la sortie. Cinq étages plus haut, il te laisse en te donnant des indications avec la monotonie de l’habitude. A peine le temps de dire « merci Machintruc » qu’il est déjà parti.
Les aide-soignantes t’accueillent avec tiédeur.

–          Dis Colette, tu veux pas le prendre avec toi, vu que t’as mal au dos ?
–          Ah non Véronique, ça va aller mon dos, prends-le toi !
–          T’es sûre ? Parce que moi ça ne me dérange pas d’être toute seule !
–          Oui oui, ça va aller ne t’en fais pas !
–          Te fais pas mal au dos hein ! Faut bien qu’il serve à quelque chose.
–          Bon aller, je le prends, on va voir ce que ça donne …

Et là, tu te sens super aimé, super en confiance, super utile. Mais ni une, ni deux, tu prends sur toi, et tu anticipes. Tu attrapes les gants de toilettes, les serviettes, les draps. Tu observes une fois, puis tu prévois ce dont elle a besoin pour travailler. Tu entres dans les chambres, malgré tes angoisses, mais tu ne laisses rien paraître. Alors qu’au fond, la question est : quand est-ce qu’il va falloir que tu t’y mettes ? Faire une toilette, laver un bassin, essuyer les fesses. Tant de choses qui ont l’air si simples dites comme ça, mais qui, lorsqu’il faut mettre la main à la pâte, se révèlent d’une complexité humaine sans égale. Quid du respect, de l’autonomie, de la pudeur ? Les aides-soignants sont des héros. J’insiste. Franchement. Sincèrement.
Le sourire s’affiche progressivement sur le visage de celle qui m’apprend tant de choses sans le savoir. Elle apprécie ma vivacité, je crois. La première toilette est imminente. J’ai déjà préparé le matériel, elle me conseille de l’installer d’une certaine façon. Je vais chercher de l’eau, tiède, mais plutôt chaude, dans une bassine. Elle dénude le patient, intégralement. Mes dents grincent : on aurait pu le faire en plusieurs temps, il y a une autre personne dans la chambre quand même. Mais la pro, c’est elle, pas moi. Alors je la ferme.

–          Je lave, tu sèches, ok ?
–          Ça marche.

Je passe un genre de serviette en papier derrière elle. L’homme semble confus. Il discute pourtant relativement bien, mais peut, d’un coup, réclamer ses parents. Il est troublant, parfois, lorsqu’il dit que la vie s’arrête un jour pour tout le monde. Qu’il faut de bonnes chaussures pour courir l’existence, mais qu’elles s’usent souvent plus vite qu’on ne le croit. Il nous met en garde : la fin arrive rapidement, quoi qu’on y fasse, et bientôt, ça sera notre tour. Après cela, il soupire.

–          Ça va monsieur ? Ça fait du bien, hein ?
–          Oui madame, c’est bien.

Le torse est couvert d’ecchymoses sanguinolentes. Je ne sais même pas pourquoi il est là. Est-ce que c’est douloureux ? En passant tout près avec le gant de toilette, l’homme ne réagit pas. Je ne connais même pas son nom, ni pourquoi il est là. Je n’aime pas ça. L’aide-soignante me dit de ne pas hésiter, d’appuyer un peu plus quand je sèche. Je m’exécute. Il est vrai que j’ai toujours tendance à être « trop doux » dans mes gestes. Tellement doux qu’au final, on a l’impression que je n’ose pas. Je n’ose pas blesser.
On en vient aux jambes. Je sèche avec application. Puis on remonte, lentement, vers des régions plus intimes. J’appréhende. On est là au point critique : quid du respect, de l’autonomie, de la pudeur ? Pas une fois l’aide-soignante n’a demandé au monsieur ce qu’il pouvait faire seul. Par contre, elle lui demandait sans cesse si ça allait. Elle mouille, lave avec application, décalotte la verge, rince le gland, s’applique sur les testicules. Je pense que ça doit être dur, arrivé à un certain âge, d’en être là. Même pas capable de se laver seul. Livré aux mains d’une aide-soignante peut-être un peu infantilisante, mais pas méchante, et d’un étudiant en médecine peu dégourdi. C’est à mon tour. J’y vais, puisqu’il le faut, mais j’ai l’étrange sensation d’envahir l’autre. Je sèche, comme il faut, sans trembler. La bourse, les poils, je remonte sur la verge, et là …

–          Ça va monsieur ? Ça fait du bien, hein ?

La réponse ne se fait pas attendre.

–          Oh oui, c’est très bon !