Faisant Fonction d’Imposteur

FFI aux urgences. Fraichement (trop peut-être) sorti de l’ECNi, me voilà endossant le rôle d’interne, prescrivant seul, décidant seul de « conduite à tenir », et parfois même, acceptant de prendre en soin un patient vu par l’externe. « L’externe ». Je commence déjà à dire « l’externe ». Bon sang !

Externe, cette pression d’assumer la responsabilité de ton diagnostic n’était pas tout à fait là. Ou si rare. L’interne validait ta proposition de prise en charge. Il te déchargeait de cette incertitude omniprésente, à t’en faire oublier ton propre prénom. Externe, je profitais de ces moments où, le diagnostic « bénin » posé, il fallait aller donner ses papiers de sortie au patient, le rassurer, lui confirmer qu’il n’y avait rien et que toute exploration supplémentaire serait superflue. C’était sans doute mon moment préféré de la prise en soin : comprendre, rejoindre l’autre dans son angoisse et l’amener progressivement, par l’écoute et des réponses adaptées, à se sentir mieux, tranquille, en sécurité, rassuré. Sentiment d’accomplissement et d’avoir sa place dans la chaine de soin.

Puis aujourd’hui, je suis l’interne (ou équivalent). Je dois décider de trancher, à un moment donné, que chez cette femme de 20 ans, ce malaise n’est qu’une manifestation d’angoisse. Car similaires aux manifestations précédentes, avec un facteur anxiogène déclenchant, une sensation de constriction thoracique, de souffle coupé, d’impression de mort imminente, sans signe avant-coureur, survenant au repos, et qui cédait en quelques minutes. D’autant que ce jour-ci, elle ne consultait « que » pour un reflux gastrique isolé, sans douleur thoracique donc, dont elle craignait la transformation en une énième crise, parce qu’à certaines d’entre elles, il était présent.

Clinique absolument normale. ECG irréprochable. Strictement aucun facteur de risque cardiovasculaire, jusqu’à ce que l’externe n’avance l’infarctus chez le père à 43 ans. Monde fou dans les urgences. Qu’est-ce que j’en fais ? Un bilan, moyennant 2 bonnes heures, avec une troponine devant un ECG absolument normal, une clinique parfaite, une angoisse manifeste et entretenue par la consultation de « sites sérieux hein, pas doctissimo docteur » ? Tiens. Elle a dit docteur. J’ai voulu proposer une rectification, me lancer dans l’explication de l’interne médecin-pas-docteur-encore, ait relativisé devant l’inquiétude déjà prégnante, pesé la balance bénéfice risque, et refusé cette idée.

« L’externe » sur mes talons, nous entrons dans la chambre et je prends la décision de la faire sortir des urgences avec un traitement d’épreuve pour son reflux gastrique et le conseil de visiter son généraliste. J’affronte alors une angoisse sournoise au double tranchant. La sienne, d’abord, me synchronisant à son ressenti pour ensuite lui expliquer la normalité des examens, la non nécessité d’aller plus loin devant l’absence de douleur thoracique actuelle qui plus est, le contexte évocateur, etc. etc.. Et, l’autre face, la mienne d’angoisse qui grandissait proportionnellement à la disparition de la sienne. Avec, le point culminant quand elle assène, par une question-coup de grâce « Donc vous êtes certain que je peux rentrer chez moi et que je ne risque pas de faire un infarctus dans 2 jours docteur ? ». AHEUM.

Si elle est sortie des urgences mieux qu’elle n’était entrée, mon sentiment d’imposture aussi a remporté la partie. Ai-je loupé quelque chose ? Ai-je manqué l’« alarme bidale » ? Ai-je manqué de prudence ? Ai-je débordé d’égo à ne pas solliciter encore un sénior débordé ? Vais-je la retrouver quelques heures ou jours plus tard au « déchoc » (secteur de surveillance rapprochée des urgences), une onde de Pardee sur le tracé, la mort dans l’âme ? Combien d’autres en tuerai-je par excès de zèle ou crainte de déranger (le sénior) ? Je rêve déjà de reconnaître, au moins à peine, un jour, ce fragile et si subtil équilibre instable entre imprudence dangereuse et incertitude avisée qui colore, semble-t-il, tout l’exercice de la médecine…

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Une bouffée de Dignité

Il doit être tard. C’est la toute dernière garde de mon externat (classiquement les 4-5-6e année de médecine). J’en ai fait, des gardes. Bien plus que le quota minimal de 25 sur 3 ans fixé par la loi. Je suis resté fidèle aux urgences, même si j’ai du serrer les dents lors de certaines gardes imposées en gynécologie, et qu’il m’est arrivé de dépanner des amis pour une garde ou deux de réanimation. C’est aux urgences, je crois, que j’ai vraiment appris le plus, en particulier ce qu’aucun livre de médecine ne peut retranscrire.

En premier, l’interprofessionalité. Le travail d’équipe et le subtil équilibre qu’il nécessite. Un soir d’enfer, une patiente et une infirmière s’étaient fâchées. Alors que l’équipe croulait sous les bilans, j’ai été faire la prise de sang, l’electro-cardio-gramme et poser la perfusion de la patiente. Je ne sais pas exactement pourquoi, mais depuis ce jour, relativement tôt dans mon externat, l’équipe des urgences a toujours été particulièrement bienveillante à mon égard… et formatrice. Car dès lors, quand les chefs et internes étaient indisponibles pour senioriser (m’écouter leur raconter le patient que j’avais vu, prescrire les examens, retourner le voir), l’équipe me proposait toujours de me montrer et de m’apprendre des soins.

En retour, alors même que ce service des urgences pâtit d’une activité monstrueuse et d’effectifs réduits, et de ce fait d’une réputation exécrable auprès des externes et internes qui doivent y faire leurs gardes et préfèrent parfois les vendre à bon prix à leurs collègues, j’apprecie ce service. J’y ai accompli la plupart de mes gestes, et j’y ai surtout appris la magnifique complexité des êtres humains dans le monde du soin. Gérer l’angoisse, la colère, l’incertitude, l’attente, la misère des uns face aux soucis peut être dérisoires des autres, la valeur d’un psy de garde qui aime son métier face à celui qui ne descendra pas parce qu’il est occupé (à prendre son repas à 21h), le soutien des pairs, le petit conseil que tu passes à ton interne à sa première garde et qui vous unis pour le restant de la nuit envers et contre toute la souffrance du monde !

Et puis, il y a cet homme d’une soixantaine d’années qui arrive pour des difficultés respiratoires. Dans le box de consultation où il attend, sa femme et un de ses fils le surveillent. Dès les premières secondes, une ambiance indescriptible vient, comme une odeur d’angoisse, me frôler les narines. Cette odeur, j’en viens à mes demander si ce n’est pas mon truc, tellement elle m’est familière et récurrente.

Le vieil externe que je suis se présente (« bonsoir, je suis litthé, étudiant en médecine dans le service »), s’assoit, et pose de simples questions, ouvertes, calmes, les yeux dans les yeux, sans écran d’ordinateur interposé. L’histoire se déroule. Quelques antécédents cardiaques, mais surtout, deux localisations d’un cancer pulmonaire, traité par radiothérapie, un cancer vésical traité par injection intravésicale d’une chimiothérapie, une hospitalisation toute récente pour une grippe cognée. Et depuis quelques jours, alors même qu’il rentrait à peine de l’hopital, des difficultés à respirer.

Sa femme intervient : « et depuis qu’on a repris l’oxygène à la maison, il a eut deux épisodes de folie, où il ne savait plus ce qu’il disait, n’est-ce pas chéri ? Il a même fait des signes, comme ça, comme s’il voulait se trancher la gorge, demandez à mon fils, il était là… ». Le patient, ses yeux fixés sur les miens. Son fils regarde le sol. Sa femme me dévisage.

On discute encore un peu, puis je demande si je peux l’examiner et, après son accord, accompagne la famille à l’extérieur de la salle. Je perçois, dans les quelques mots que nous échangeons, des yeux humides.

Retour avec un homme fatigué, qui me regarde avec une forme de lassitude. Lassitude contre le soin, l’existence et la vie. Alors que mon premier réflexe, trompé par la fatigue, a été de tenir un propos rassurant, j’ai pris un instant, après l’examen clinique, pour me taire et écouter, sur une question simple et délicate à la fois : « avez-vous envie de mourir ? ».

Il me parle de ses batailles. Son premier cancer pulmonaire. Celui à la vessie. La rechute du premier. La radiothérapie. Les promesses. La douleur à chaque mauvaise nouvelles. La sensation d’etre un poids pour ses proches qu’il ne veut pourtant pas faire souffrir. L’idee qui l’obsède d’attraper le couteau du repas pour s’ouvrir les vaisseaux du cou. Mais la force qui lui manque. Et tout ça, depuis que, de retour chez lui après sa dernière hospitalisation, on lui avait prescrit une oxygénothérapie à domicile, en « si besoin », et que le besoin s’est fait sentir.

« Vous comprenez ? Je ne peux pas passer le restant de ma vie avec ça, de l’oxygene, branché comme un genre de robot, non… si c’est ça la vie qu’on me promet après tout ça, je préfère mourir ».

Il a les yeux humides tandis qu’il m’explique sa douleur au plus profond de sa dignité. Les mêmes yeux humides que la femme qu’il aime qui l’attend derrière la porte et qu’en je retrouverais. A qui je poserai quelques questions. A qui je demanderais si le fils va bien, l’ayant vu partir un peu précipitamment, comme troublé. A qui je dirais aussi, en partant, de peut-être aussi trouver un peu de temps pour prendre soin d’elle de temps à autre et qui m’en repondra, en hochant la tête comme pour empêcher ses larmes : « oh vous savez, je suis forte ! ». « Je le vois en effet ». Sourire. « Merci ».

Quelle était la probabilité pour que ce monsieur (son histoire, sa problématique, les questionnements qu’il suscite) soit le dernier patient de ma dernière garde d’externe ?

Quel recul faut-il pour accepter que l’objectif de traiter d’un medecin, bien formé aux cas cliniques typiques de diagnostic à poser, traitement à instaurer, complications à guérir, se mue en souhait de prendre soin, plus incertain, moins tangible, moins guide-liné ? Qu’hormis les situations d’urgences vitales, il y aura toujours un pense-bete pour le protocole, les posologies et la conduite à tenir. Tandis que dans ces cas là, on pateauge avec les moyens du bord pour essayer de ne pas faire trop de mal en essayant d’accueillir une souffrance existentielle, qui met la médecine technique en face de ses limites, de ses craintes, de son impuissance. Est-ce que ça s’apprend, en dehors des trop timides jeux de rôles en simulation, des rarissimes groupes d’echange/debrief de stage d’externes, de la carence abyssale en notions de psychologie/relationnel/communication/éthique (et pas la pseudo-ethique juridico-procédurale qui fait le QCM mord-moi-le-noeud en se targant naïvement de faire de l’éthique) ?

Le champ est vaste, les besoins urgents bien qu’un vent profond de prise de conscience souffle enfin depuis quelques années pour annoncer la tempête. Gardons le cap, ouvrons grand les voiles. Soignants et patients, nous sommes tous dans la même galère !

Le point commun

Quel est le point commun entre la magie, la religion, la science et la médecine ?

Cela n’existe pas. Plus exactement, cela n’existe pas si on n’y croit pas. Si on ne fait pas consciemment l’effort ou non d’y accorder de l’importance, juste assez pour l’entendre au-delà de la « case », du concept, de l’objet d’une pensée calculante, dirait Heidegger. Si notre grande tendance au manichéisme et à la dichotomie idéalisée nous amène à sans cesse opposer démonstration et persuasion, vérité et mensonge ou encore cœur et raison, c’est peut-être en partie parce que nous aurions mal compris un certain Pascal « Le cœur a ses raisons que la raison ne connait point ».

Homéopathie, naturopathie, acupuncture, magnétisme, et tout leurs dérivés. En face, la tribune #Fakemeds, que je n’ai pas signé. Pour différentes raisons, mais annonçons déjà mes liens d’intérêts. Avec l’industrie du médicament et des produits de santé ? Aucun, sauf peut-être une tante qui bosse chez Sanofi, que je vois 2-3 fois par an, et qui m’offre 20 balles en tickets cadeaux du comité d’entreprise de sa boite pour Noël en disant « c’est pas grand-chose, mais c’est pour le geste » que je refile en douce à mes frangin(e)s parce que je sais bien que j’oublierais totalement de m’en servir autrement. J’ai aussi un proche qui travaille dans les pompes funèbres, mais de là à dire que je fais en sorte que les gens décèdent davantage pour mieux vivre, hum, faudrait vraiment avoir l’esprit tordu.

Je suis une formation médicale. Et un truc d’éthique à côté. Pour autant, je suis attaché à l’aspect très scientifique de ma formation. Je me suis lancé récemment dans un mooc de statistiques pour comprendre encore davantage les résultats d’études cliniques et scientifiques sur lesquelles pouvoir baser les décisions que mes futurs patients et moi aurons à prendre. Pour autant, je n’irais pas jusqu’à l’amalgame un peu facile de dire que la médecine, c’est de la science. J’y reviendrais peut-être une autre fois.

Je n’ai pas signé la tribune. Chaque jour, ça me démange un peu. Et puis, quelques éléments me rappellent pourquoi. D’abord, le danger de l’amalgame. Sans vouloir entrer dans les détails, pour me former aux bases de l’hypnose thérapeutique, la voir citer dans les « fakemeds » m’interroge un peu. C’est un exemple. Ensuite, la forme, que je ne cautionne pas. Des détails finalement, qui retiennent mon adhésion totale. Car dans l’esprit, cette tribune me semble absolument fondée.

Le charlatanisme médical existe depuis longtemps. Je ne saurais dire s’ils sont plus nombreux aujourd’hui qu’hier : leur existence même est un sérieux problème. Quand on est capable d’extorquer de l’argent par des promesses folles que l’on ne tiendra jamais auprès de personnes plus ou moins accablées par une souffrance quelle qu’elle soit, on n’est indigne d’être soignant. Ce n’est sans doute pas le cas de tous les homéopathes, naturopathes, machinopathes et trucothérapeutes, médecins ou non. Mais il y en a, et c’est inadmissible. L’existence de ces branches, qui se revendiquent méthode « holistique », « globale », « naturelle », « biologique » ou qu’en sais-je encore, dans l’absence totale de contrôle et de déontologie, est une aberration. Je ne dis pas ça pour l’effet de style. Les AVC post-manipulation d’ostéo-étio-pathes ne sont pas un mythe, et croyez moi pour l’avoir vu, ce n’est pas « beau à voir ». Les pertes de chances par des traitements « alternatifs » non plus.

« Croyez-moi ». Voilà la clef de voute de l’histoire. La croyance. Le point commun entre la magie, la science, la religion et la médecine. Pour un « extrémiste », du religieux qui dédie sa vie à son culte au zététicien qui ne jure que par la science, il s’agit d’un choix (conscient ou non) de croire. C’est-à-dire, accepter des vérités certaines comme vérité par adhésion de l’esprit mais également par acte de volonté. Cela est vrai, et je veux que cela soit vrai. Il ne s’agit pas nécessairement d’une foi aveugle où l’on s’en remettrait à la volonté d’un autre, d’une méthode ou de divinité(s), cette image moderne que nous avons de la foi. Il pourrait s’agir, plus « simplement », d’un engagement. Je reconnais que ceci existe, que c’est vrai, parce que cela correspond à mes valeurs/ma façon de penser, et je veux que cela soit ainsi.

Déjà, c’est nier la subtile différence de nature entre ce qui est vrai et ce qui existe. Je vous laisse vous faire votre propre idée de la différence, mais est-il vrai qu’une licorne possède une corne et se pourrait-il qu’une licorne existe ? Ceci était un exemple sponsorisé par le puissant lobby LGBT+ qui supplante depuis longtemps les Illuminati.

La croyance est un phénomène très fort, enraciné au plus profond de l’être humain. Je ne saurais dire précisément les origines de notre capacité à croire, sans doute en lien avec nos capacités émotionnelles, avec nos peurs ancestrales et nos rêves immémoriaux. Si pendant des milliers d’années nous avons pris soin de nos morts, respecté des rîtes et des cultes, construit des merveilles et fait la guerre, c’est peut-être bien également dans la croyance folle que la vie ait un sens qui sans doute nous dépasse mais peut-être se dévoile au moment opportun ?

Mais alors si chacun voit le monde par le spectre de ses croyances, comment organiser tout ce bazar ? C’est ici que, depuis quelques bons paquets de dizaines d’années où les croyances religieuses traditionnelles s’effacent un peu (quoique, les déclarations récentes du Président semblent vouloir les redessiner, pour le meilleur et pour le pire), émerge la croyance en la rationalité. Popularisée par les philosophes, dépoussiérée par les Lumières, dynamisée par les nouvelles technologies et la circulation de l’information, le rationnel a le vent en poupe.

Mais il faut croire que dans l’alchimie subtile entre croyance, rationalité et complexité, les produits du mélange sont variables. Si chacun est libre de penser par lui-même, que valent ses pensées confrontées à celle d’autrui ? Adhésion ? Fusion ? Opposition ? S’il vous manque une pièce du puzzle, allez-vous baisser les bras et en construire un autre ou vous permettrez-vous d’imaginer un peu ce qui serait le plus logique (et le plus plaisant) pour combler les trous ? Et ainsi, satisfaire notre quête éternelle de sens, d’absolu, d’idéal. N’y a-t-il pas plus grande difficulté que d’accepter une histoire qui n’ait ni de début ni de fin parfaitement entendable ?

Alors florissent théories du complot, terre plate, et pseudologies, qui ont le mérite de combiner l’aspect rationnel et séduisant dans une théorie, véhiculée par un mélange d’affect et de raison (le syllogisme n’est-il pas rationnel bien qu’inexact ?), et proposée à qui veut s’en approprier le sens. Car qu’il y a-t-il de plus séduisant que de penser penser par soi-même, grâce à soi ? Alors, il devient bien difficile de proposer une alternative, moins séduisante, peut-être un peu plus rationnelle ou un peu plus imprécise dans la vision du monde qu’elle propose ?

Notre société actuelle doit fixer des repères, poser un cadre, qui certes, peut ne pas plaire à tout un chacun. Elle choisit peut-être que c’est la pomme qui tombe sur terre et non la terre qui remonte à la pomme. Mais aussi parce que ces choix, sans cesse remis en question, en matière de médecine, sur la base des données acquises par la science confrontée à l’expérience du praticien et aux préférences du patient a montré une efficacité, une efficience. On réduit les risques, on augmente les bénéfices, pour tout un chacun et pour tout le monde, quand on raisonne de cette façon. Je pourrais m’étendre, mais à quoi bon : avez-vous déjà essayé de demander à un fervent catholique d’arrêter de croire en Dieu ?

Et à la rigueur, pourquoi pas, si un individu ne souhaite pas croire en la médecine actuelle et ses fondements scientifiques. Tant qu’il n’impose ses croyances à personne, qu’il ne met éventuellement en danger que lui-même, et que la société ne rembourse pas ses actes de foi au détriment de soins qui, eux, ont prouvé leur efficacité, et ne sont toujours pas remboursés.

Pour finir avec légèreté, rabibocher avec les complotistes, et m’offrir une petite sucrerie, permettez-moi de citer le crédo des Assassins de la saga vidéoludique « Assassin’s creed » qui se base sur deux affirmations : « Quand les lois des hommes tentent de te dicter ta voie, souviens-toi qu’aucune voix ne peut prétendre à prévaloir sur la tienne, puisse-t-elle venir de ceux qui disent citer ton Dieu. En cela rappelle-toi que rien n’est vrai. » & « Quand les chaines d’un asservissement quelconque te retiennent, souviens-toi que tu es libre de tes actes, et que personne ne peut retenir l’élan de la liberté. En cela rappelle-toi que tout est permis ».

« Rien n’est vrai. Tout est permis ». Démonstration et persuasion. Vérité et mensonge. Cœur et raison. Entre les deux extrêmes, un infini : l’éthique.

PS : j’apporte tout mon soutien aux médecins signataires attaqués par les syndicats d’homéopathes.

Briser les préjugés

« Vous allez découvrir le patient et son image : l’un ne va pas sans l’autre. Derrière un scanner sur un écran, il y a une personne qui attend dans la salle d’attente, qui a une histoire, une attente, un parcours au moins médical. »

Premier jour de radiologie générale. Après le moment d’accueil privilégié avec le chef de service, les externes se sont dispersés entre plusieurs postes plus ou moins réels pour suivre un radiologue plus ou moins réel. Le service pullule de « bonjour » bienheureux du matin et de gobelets de café fumants.

Je regarde au travers la vitre les manipulateurs radios qui installent une patiente d’une quarantaine d’années au scanner. La cadre débarque, ouvre la porte qui sépare la salle du scanner de celle de l’ordinateur, salue ses collèges. Une porte entre le monde des blouses, et celles des patients.

« Bon, on a un souci ce matin ? »

Pendant plusieurs minutes, les blouses blanches parleront de problème, gênant, embêtant, de « croiser les doigts pour que ça marche », et d’autres termes négatifs pour une histoire de maintenance non effectuée. Sans l’évoquer en tant que tel. Devant une patiente silencieuse, au regard un peu effrayé, et qui a un peu mal au ventre.

« Où est-ce que je mets mes mains ? » demande-t-elle entre deux acquisitions.

Je regrette de ne pouvoir aider, ni d’avoir pu lui expliquer de A à Z ce qui allait se passer. Les temps d’acquisition où elle serait seule dans la pièce, les temps de pauses, l’injection… Je regarde sans rien dire les manipulateurs radio qui savent ce qu’ils font, professionnels, et ne sont pas désagréables avec elle, mais je m’étonne discrètement du peu d’explications.

Puis, l’image apparait. Les manipulateurs s’étonnent dans la salle à la porte close. Ils qualifient d’énorme, de pas normal, d’inquiétant une masse pelvienne. Je me demande si la vitre est teintée, et je pense que non. Allongée dans le scanner, un regard vers ses pieds sans même avoir à bouger la tête pourrait suffire à voir deux blouses blanches en apostropher une qui « ne sait pas, n’est qu’externe et ne connait pas le motif du scanner ».

Retour du chef. Il attrape le bon de radio, charmante petite feuille qui fait le bonheur des externes de médecine à l’heure des visites et des fax au fonctionnement incertain. Il m’entraine à sa suite, et dans une autre pièce à l’ambiance tamisée, nous observons sans la moindre sensualité les entrailles pixelisées en nuances de gris de notre patiente. Elle est sous chimiothérapie pour un adénocarcinome de l’estomac. Le chef soupire.

« Et bien sa chimio ne marche pas. C’est un syndrome de Krukenberg. Une métastase ovarienne. 10 cm sur 10 cm. Effectivement, elle a le droit d’avoir mal. »

Silence. Soupir.

« Ah la la… »

Silence. Soupir du chef, du manipulateur radio, et de l’externe mais sans bruit.

« Bon, je crois qu’elle va bientôt dire au revoir à la vie… »

Il serait faux de penser qu’il disait cela avec désinvolture et froideur. D’autant après son accueil des externes emprunt d’humanité, très attaché au patient, paradoxalement pourrait-on dire, pour un radiologue.

Il passe un coup de téléphone au médecin en charge de la pauvre femme.

« On va aller lui dire un mot. » me dit-il.

Une tempête d’émotions m’agite. Depuis tout à l’heure, j’ai les yeux fixés sur l’image. J’essaye de ne pas penser à ma grand-mère qui bataille avec une carcinose péritonéale sur tumeur de l’ovaire. Je tente de ne pas projeter, de rester stoïque, « objectif ». D’un côté, je suis curieux à l’idée d’assister à une telle consultation, étonnante selon ma maigre (et probablement inexacte) représentation du radiologue. D’un autre, je m’inquiète : quelle souffrance allons-nous libérer ? Vais-je pleurer face à la détresse de cette femme ? Je m’imagine, sans doute à tort, une scène dramatique inspirée des grandes séries médicales où le monde s’effondre sur une personne condamnée.

« Vous pourriez installer la dame dans la salle de confidentialité ? »

« Elle est pleine de cartons… »

« Tant pis, ça sera toujours mieux que dans le couloir… »

Le chef signe une demande de scanner. Il reçoit un coup de téléphone pour un avis. Un réanimateur surgit en radiologie, pyjama bleu au milieu des blouses blanches, demandant une relecture d’un autre cliché. De fil en aiguille, les minutes s’écoulent, et si une partie de mon esprit essaye de suivre, une autre semble s’assoir dans une pièce, seule, avec ses angoisses. Pourquoi est-ce si long ? Qu’ont-ils encore trouvé ? Est-ce que c’est grave ?

« On y va ? »

Je me lève et je le suis, étonné, presque dégouté par cette espèce de curiosité morbide à l’idée de découvrir une telle consultation, son intensité dramatique, et d’apprendre peut-être comment, en tant que médecin et/ou en tant qu’humain, on apprend à gérer ces situations si particulières. Nous entrons dans une pièce aux peintures blanches, des dizaines de cartons sont empilés, laissant tout juste la place à trois petites chaises pliables, deux en face d’une. Le chef se présente, je me présente, nous nous asseyons.

Je ne me souviens plus exactement des mots. C’est assez simple et court. Peu de choses sont dites. Il commence par demander l’état de la douleur. Elle la décrit. Il vérifie avec elle son traitement antalgique qu’elle ne supporte pas et trouve peu efficace. Il appelle le médecin référent avec lequel il se met d’accord. Ce dernier verra la patiente immédiatement entre deux consultations pour ajuster le traitement. Et c’est fini. A la fin, nous nous levons, et elle demande :

« Ça a grossi, n’est-ce pas ? »

« Oui, et c’est probablement ça qui explique vos douleurs » répond le chef, simplement, délicatement.

Puis il la dirige vers l’étage des consultations. Et nous repartons.

« Je ne lui en ai pas trop dit. C’est peut-être mieux qu’elle puisse voir ça avec le médecin qui s’occupe d’elle. Plutôt que d’attendre une semaine pour sa consultation… »

Je ne sais pas. Je n’en sais rien. Est-ce au radiologue, « médecin de passage » (sans connaissance approfondie de l’histoire médicale de cette femme), de lui dire ? Fallait-il s’appesantir dans la salle des cartons, au milieu du néant, sans pouvoir lui proposer de solutions concrètes ? Sans même savoir s’il existait une solution concrète ? Etait-ce au contraire pertinent d’ainsi la diriger vers son médecin référent plutôt que de la laisser attendre plusieurs jours dans l’ignorance avant sa prochaine consultation ? Son médecin aura-t-il le temps de lui proposer quelque chose ? Aurait-il mieux fallu ne rien dire et attendre ? Ou la vérité s’exige-t-elle à tout prix sans délai ?

« On ne sait jamais vraiment faire ça, je crois… » dit-il.

Étrange quand les représentations se brisent. On découvre un radiologue qui rencontre ses patients, une annonce qui n’en est pas une, et des patients qui en savent bien souvent beaucoup plus qu’on ne le croit.

Tumeur de Krukenberg (image tirée de radiopaedia.org)

Pas de veine

A nouveau, le fourmillement des urgences. Les internes sont tous neufs. L’un d’eux vient d’ailleurs, en stage en France pour 6 mois, il découvre, amusé, que nous regardons encore les négatifs des radiographies de thorax à la lueur des néons. Chez eux, tout est numérisé d’emblée.

J’ai une drôle de posture. Je commence à bien les connaître ces urgences, pour y passer bien plus de temps que le quota minimal de garde à accomplir pour valider son 2e cycle des études médicales. J’y ai passé tout un stage. Les différentes équipes de paramédicaux connaissent mon prénom, et je serre des mains et fais des bises avec plaisir. Certains me prennent pour un interne. C’est étonnamment dérangeant, comme si cela renforçait un syndrome de l’imposteur anticipé.

Les internes en sont à leur première garde ici. Alors forcément, je leur montre : les lieux, le logiciel, le fonctionnement, les petites astuces en matière de cache de matériels et autres subtilités que seules, peut-être, plusieurs nuits de gardes entre ces murs peuvent apprendre. Au cours de la garde, l’un des internes m’a appelé pour l’aider à faire une ponction lombaire. L’infirmière qui nous assistait s’est spontanément tournée vers moi pour savoir qui procédait au geste. Rires, blague à l’interne, je passe la main, j’espère ne pas le vexer ou le mettre mal à l’aise. Imposture… Au cours du geste, dilemme : comment lui faire remarquer délicatement (et sans stresser le patient) qu’il essaye de piquer en ayant malencontreusement laissé le trocart dans le sachet de l’aiguille ?

L’un des chefs, jeune, pressé, sans nouvelle de son co-chef, m’apostrophe. Il me demande de le prévenir lorsqu’un jeune patient suivi en gastro-entérologie arriverait aux urgences. Le dit patient arrive. 20 ans, diagnostiqué d’une maladie de Crohn il y a 5 ans, il présente la symptomatologie typique d’une migraine depuis presque 72h. Il vient d’initier un traitement immunosuppresseur. Toute la partie droite de son crâne n’est que douleur. Le moindre son l’agresse. J’éteins la lumière en entrant dans le box de consultation. Il est, je crois, sensible à cette petite attention. J’essaye de parler doucement. Pas de raideur de nuque. Pas de fièvre. Pas d’autres signes neurologiques. Le haricot et l’interrogatoire confirment quelques vomissements.

Je retourne au chef pour le prévenir et faire le bilan de mon examen clinique. Il me charge du dossier, me demandant de prescrire les médicaments (il évoque un AINS… hum…) et les examens complémentaires, ayant été averti par les gastro-entérologues du risque de thrombophlébite cérébrale, un genre de phlébite du cerveau dirons-nous pour les néophytes. Il s’agit de toute façon d’un premier épisode de migraine chez ce patient, ce qui justifie un scanner cérébral. Il est 12h, je prescris le scanner, une perfusion de paracétamol et de métoclopramide, informe le patient qui m’explique que l’infirmière de coordination qui la suit lui a justement demandé d’aller aux urgences pour réaliser un scanner en urgence. Les infirmières des urgences sont prévenues, l’info apparaît sur leur tableau, la régulation du brancardage est informée, le radiologue est convaincu et il attend. Tout est en place.

Deux heures plus tard, dans le flot continu des patients qui arrivent, je jette un œil à l’ordinateur qui m’informe que le scanner cérébral de mon patient est « en cours ». En attendant, je réexplique à un pauvre interne un peu perdu comment conclure le dossier d’un patient sur le logiciel, comment débloquer l’accès au dossier médical de l’autre logiciel, où trouver les numéros des spécialistes de garde, et où se trouve la salle de repos où, s’il a de la chance, un déjeuner est prévu pour lui. Manque de bol pour tous les internes et externes de ce jour, les plateaux repas ont, une fois de plus, mystérieusement disparu. C’est donc avec un vieux pain durci et une barquette de chou-fleur d’allure louche que nous repartons affronter l’afflux croissant de patients.

Une grippe (« on fait des prélèvements grippes aux urgences ? »), une pneumopathie (« tu mets de l’amoxicilline acide clavulanique sur une pneumopathie aigue communautaire ? »), un bilan de chute (« on fait comment pour conclure le dossier sur l’ordi déjà ? »), un patient multipathologique de la greffe rénale à la néphropathie diabétique en passant par une cryptococcose méningée entre un Kaposi et une gastrite à Hélicobacter pylori (« tu connais le DECT du chef ? ») plus tard, je croise mon patient endormi sur un brancard dans le couloir des urgences. La perfusion de paracétamol et de métoclopramide semble lui avoir offert le répit dont il avait besoin pour dormir. Je vérifie sur l’ordinateur : le scanner cérébral est toujours dit « en cours ». Inquiet et à contre-cœur, je le réveille : il n’a toujours pas passé son scanner.

Infirmiers débordés, chefs débordés, internes dépassés, brancardiers surdemandés, ni une, ni deux, moi et ma hernie discale, on lutte contre un brancard usé par le temps qui dévie plus à gauche qu’il n’avance tout droit. Les infirmières me regardent passer avec un regard qui mélange un remerciement et une impuissance, débordées qu’elles sont. Quelques instants plus tard, je regarde les premières images se matérialiser sur la console du radiologue…

Le radiologue, surpris : « ah oui, bravo. Le nombre de premières migraines qu’on ne scanne pas forcément… Thrombophlébite du sinus latéral jusqu’à la jugulaire extra-cranienne ».

Je m’éclipse pour informer le chef. Le patient est raccompagné par les manipulateurs radio. Le chef me demande de le conduire à lui. Il arrive devant le brancard : « il est au courant ? ». A son visage, il comprend que non. Il dira « thrombophlébite cérébrale, caillou dans le cerveau, médicament pour le dissoudre, appel du neurochir ou neurologue, je te laisse prendre le relai ». Et il partira. 20 secondes top chrono.

Je reste, avec une infirmière (merci à elle), je reformule, je prends le temps. Au premier silence qui dure plus de quelques secondes, je ne demande pas s’il a des questions : « j’imagine que vous avez mille questions. Je vous propose de prendre le temps d’y réfléchir, je vais organiser la suite, et je reviens immédiatement pour essayer d’y répondre dans la limite de mes connaissances, ok ? ». C’est l’infirmière qui assure le service après annonce catastrophique.

Je procède. Coup de fil, organisation, montée prévue en USINV (unité de soins intensifs neurovasculaires) dans les deux prochaines heures (le neurologue de garde attend une autre urgence), rapport au chef, guerre d’égo lorsqu’il râle en disant qu’il va rappeler le neurologue pour savoir quelle anticoagulation commencer plutôt que de laisser le neurologue l’initier tranquillement (et ainsi perdre le bilan de thrombophilie qui s’égarera dans les transmissions des urgences ?), esquive de la prise de partie, retour au patient. Il est tard, ma garde est terminée depuis un moment.

Son père est là. A peine ont-ils le temps de commencer une question que soudain, le père s’interrompt. Une sphère immatérielle, pleine de larmes, d’angoisse et d’impuissance se loge dans sa gorge et l’empêche de finir sa phrase. Ses lèvres se pincent, son regard tombe sur le sol et un frisson ouvre les vannes. Son fils pose sa main sur son épaule, son père l’imite. Face à moi, deux visages pleurent.

S’ensuivent une heure de questions, de réponses, d’échange. On rassure sans mentir. On essaye de donner un peu de sens. On rit un peu parfois, notamment quand il dit, avec un sourire « j’ai vraiment pas de veine ». Malgré la fausse assurance, je marche sur des œufs. Je n’ai jamais appris ça. Je n’ai jamais vu un médecin à ma place, dans ce genre de situation. Je suis en 6e année. Mais on discute, j’écoute, et quand je sais, j’écarte des inquiétudes, sinon j’encourage à interroger le neurologue. On parle de la suite. Et on se quitte.

Quand pourra-t-on échanger ? Au-delà de la formation, au-delà des obligations morales, au-delà des attentes de chacun : la contingence. Le manque de moyens. Les moyens finis pour des besoins infinis. Le paradoxe absolu, entretenu, aberrant, d’un système de santé dont les progrès et les exigences justifient des fonds, mais dont des impératifs d’économie (plus ou moins pertinents) veulent justifier des postes en moins. Certain.e.s patient.e.s qui attendent 5h un examen urgent. Certain.e.s patient.e.s qui ne comprennent pas l’attente et s’en prennent aux soignant.e.s. Et des soignant.e.s qui voudraient soigner mais qui n’ont plus le temps.

Time is money.

Time is care.

Je vous laisse conclure.

Brèves sémio-poétiques – Partie II

Sur un visage las et au regard tragique,
Des yeux portent des flammèches hémorragiques.
Se trace son vague à l’âme hémodynamique,
En traits agités par un orage rythmique.

Et le regard fuyant vers un ciel trop serein
Le tonnerre omis pour une lune de miel
Où fuitent les idées et naissent sur son sein
Angiomes stellaires et silence sépulcral.

Son thorax en carène où son cœur en carafe
A arrêté, enfin, la torsade de pointe.
La vie, sans valeur, quitte des genoux marbrés.

Carapace vide d’un Cotard exaucé,
Où reposent en paix deux cents os de cristal,
Quelques taches rubis et un collier de perles.

De nouveau, merci twitter pour tes suggestions d’expressions médicales. Surtout, continuez de m’en envoyer !

L’ombre des doutes

Un temps. Tu inspires. Tu souffles. Le monde derrière toi n’est qu’un tas de batailles. Celui devant toi plein de guerres à venir. Certains jours te semblent être d’immenses champs de ruines. L’éclats de quelques victoires peinent à les éclairer. Dans la mi-ombre où tu te trouves, le temps parait aussi court qu’infini. Et tu t’enlises dans de sombres ruminations où les lumières d’espoir sont beaucoup trop rares à ton goût.

Les fantômes du passé ne s’effacent jamais. Ils rôdent, ils hantent avec délectation, guettant ces instants d’étrange conscience, aux heures les plus blanches de la nuit et parfois même du jour, où la vie parait si fragile et l’existence si incertaine. Ils sont là, flottant, sournois, aspirant délicieusement ton énergie, te rappelant combien tu fus si nul, si malhabile, si désemparé.

Tu souffles. Car à mi-chemin sur le flanc pentu d’une montagne aux contours indistincts, la pente grimpante est parfois rude. Surtout ces jours grisâtres, où de noirs nuages d’orages se perdent à l’infini, dissimulant la vue habituellement si belle sur le paysage-monde. Ces jours où ce temps peu clément te brouille la vision, parfois, il serait tentant de s’arrêter un bref instant… ou pour l’éternité. Se plonger dans le vide gris, cotonneux, imprécis. S’abandonner au destin peut-être funeste, à l’Après sans rien, au néant éternel. Cesser de grimper cette pente, qui, on le sait bien, un jour finira par s’aplanir… puis par redescendre, pour arriver au même but insaisissable, flou, éternel. Cette fin inéluctable de tous les êtres vivants.

Pourquoi te battre ? Pourquoi charger ton sac à dos de toutes ces pierres, ruines de batailles précédentes, armes de jet de plus ou moins bonne facture pour les combats à venir, ou pour chasser les fantômes ? Pourquoi certaines blessures font-elles si mal et ne se ferment jamais, quand d’autres te transpercent et s’oublient bien vite, sans séquelle ? Pourquoi ces lendemains te font si peur, ces destinations demeurent-elles imprécises et changeantes, ou ta motivation varie-t-elle comme une flamme vacillante, sujette aux caprices incessants de vents tempétueux, qui tantôt la ravivent et tantôt menacent de l’éteindre ? Pourquoi ces questions ? Pourquoi ces pourquoi ?

Tu inspires. Derrière chaque nuage, chaque tempête, chaque blessure, tu le sais. Le soleil se cache, se mérite, se devine. Derrière nos batailles et nos guerres à venir, nos rêves et nos espoirs le font vivre, cet astre d’or. Et quand la fin sera là, quand le destin se nouera, quand l’instant éternel, peut-être, sonnera le glas de cette randonnée montagnarde, l’important, peut-être, est de se demander ce qui aura compté. Combien de soleils auras-tu esquissé dans les moments obscurs ? Combien de soleils auras-tu allumé dans les esprits embourbés ? Combien de soleils auras tu fais flamber dans les cœurs assombris ?

Il est difficile à voir, parfois, ton Soleil. C’est pour ça que parfois, tu as besoin que quelqu’un te montre le sien. C’est un peu ça, aussi, être humain.