Votre avenir ? Grattez Dédé !

Vous vous souvenez probablement de cette publicité de la Française des Jeux sur un fameux ticket à gratter (https://www.youtube.com/watch?v=iMS1Vs30DX8). En réalité, peut-être qu’il s’agit là de l’allégorie la plus parfaite de la problématique du tirage au sort comme mode d’entrée à l’université. Réfléchissons.

(image trouvée sur lequotidiendupharmacien.fr)

Posons le problème :

Pour pallier à l’augmentation constante du nombre d’étudiants qui entrent chaque année à l’université (environ 30.000 supplémentaire par an), et parce que les capacités de formation seraient dépassées dans certaines filières « sous tension » telles que : le droit, la psychologie, STAPS (sciences et techniques des activités physiques et sportives) ou encore la PACES (Première Année Commune aux Etudes de Santé) ; le gouvernement précédent a, semble-t-il, profité de la période électorale pour faire passer une circulaire au bulletin officiel permettant de tirer au sort, en dernier recours, les étudiants qui souhaitaient s’inscrire sur ce genre de filières. Et pourtant, tout le monde, des enseignants aux étudiants s’y opposent, en témoigne par exemple l’action en justice portée par Promotion et Défense des Etudiant, organisation de représentation étudiante. Même Thierry Mandon, alors secrétaire d’Etat à l’enseignement supérieur, qualifiait le tirage au sort d’être le « plus bête des systèmes ». Or, tout début Juin, le Conseil d’Etat valide cette circulaire. Est-ce donc la meilleure action possible ? Est-ce donc… éthique ?

Quelques éclaircissements :

En 2016-2017, le nombre d’étudiants inscrits à l’université est de 1 623 500 (+1,9 % par rapport à 2015-2016 ; +1,1 % soit 16600 inscriptions si on écarte les doubles inscriptions en Classes Préparatoires aux Grandes Ecoles – CPGE). L’augmentation porte sur les inscriptions en licence (environ +30.000 étudiants), en master (+5.000) et on note une diminution du nombre de doctorants (- 1.500). A noter que la différence entre les +16.600 correspond à la part des doubles cursus en CPGE. Plus de chiffres par ici : http://www.enseignementsup-recherche.gouv.fr/cid116946/les-effectifs-universitaires-en-2016-2017.html.

Le système du tirage au sort est déjà effectué par certaines universités dont les capacités d’accueil et de formation sont dépassées (essentiellement STAPS), et il en résulte un flou juridique menant certains étudiants à obtenir gain de cause (ou pas) par le biais d’une réclamation en Justice. Et comment leur en vouloir ? Quand on apprend, dans le dernier article du journal Le Monde, qu’en 2016, « 3 500 candidats qui avaient pourtant opté en premier vœu pour une filière universitaire de leur académie se sont retrouvés sur le carreau. » (http://www.lemonde.fr/campus/article/2017/06/09/resultats-apb-2017-le-tirage-au-sort-a-l-entree-a-l-universite-touche-169-licences_5141359_4401467.html?utm_campaign=Lehuit&utm_medium=Social&utm_source=Twitter).

En Janvier, une première tentative gouvernementale a été désamorcée concernant la solidification du système du tirage aux sorts pour éviter les réclamations. C’est donc bien le contexte de l’élection présidentielle qui a permis cette décision prise de manière unilatérale et presque sournoise, puisque sans concertation avec les universitaires enseignants ou étudiants.

Quels seraient les intérêts d’un tirage au sort ?

On peut imager l’aspect juste en matière de justice égalitaire, puisqu’uniquement dépendant de la probabilité d’être sélectionné, probabilité identique pour tous les candidats. On imagine également la notion de lutte contre l’établissement d’une élite sociale, l’algorithme piochant de fait sans considération socio-économique des candidats (à supposer que cette incertitude encore plus délicate à supporter pour des familles aux conditions socio-économiques défavorable ne conduisent pas ces foyers à dissuader leurs enfants de candidater au profil de cursus plus « sûrs »). Il s’agirait d’une solution facile à mettre en place, peu couteuse, et efficiente en ce sens qu’elle règlerait le problème des capacités de formation, puisqu’ainsi le besoin (nombre d’étudiants) s’aligne sur les moyens (capacité de formation). En matière de morale, il parait acceptable que chacun puisse tenter sa chance, et ne pas avoir plus d’avantages que les autres, tout en résolvant un problème sociétal (ou presque). C’est donc une solution d’allure idéale, pratique et pragmatique, et vraisemblablement efficace. Tentante donc. Gratte donc ton ticket avec Dédé, si ça se trouve, tu vas gagner des sous ! (Ou pas).

Où est Dédé ?

Et si, le problème, ce n’était pas l’afflux d’étudiants souhaitant s’instruire à l’université, mais le manque de moyens pour améliorer les capacités de formation de ces étudiants ? Ahhhh, j’entends déjà les réponses à type d’« idéaliste ! » ou de « oui, mais c’est une solution au long terme et l’urgence est présente maintenant ! ». C’est vrai, il y a urgence. Il y a urgence pour permettre à chacun d’apprendre et de se former. Il y a urgence que la connaissance circule, se transmette, et stimule nos cerveaux avides de savoir. Sommes-nous le pays des Lumières et de l’Encyclopédie, ou celui de l’obscurantisme et de l’ignorance ? D’autant plus aujourd’hui…

Veut-on vraiment sélectionner nos futurs masseurs-kinésithérapeutes, enseignants, juristes, psychologues, sage-femme ou médecins au bon vouloir du hasard ? Il s’agit, pour rappel, de près de 169 licences qui sont concernées ! Pour le cas du médecin, que je connais le mieux bien que l’exemple soit valable pour les autres, alors même qu’on dénonce de plus en plus l’effet d’« élite », fruit d’une sélection longue depuis la PACES jusqu’au statut de PU-PH, en passant par les ECNi, les nominations, la sélection socio-économique, et j’en passe, veut-on vraiment rajouter une sélection sur la chance, histoire que nos grands professeurs puissent non seulement nous dire, « je suis l’élite, mais aussi l’élite officiellement reconnue chanceuse de ce pays » ?

Veut-on vraiment mettre sur la touche l’étudiant malchanceux qui aspire à devenir juriste depuis quelques années, ayant choisi son orientation en seconde, ayant éventuellement pris quelques options (grec, latin, plutôt que musique ou théâtre, par exemple), réfléchi à son cursus en terme d’université, d’ouvrages à lire en pré-requis, de perspectives professionnelles entretenant sa motivation à long terme (car PACES, psychologie, STAPS ou droit sont des filières amenant au moins à un BAC+3 à 5 pour être exploitables a minima, il faut donc un tant soit peu de quoi entretenir son courage à long terme…) ; au profil d’un étudiant candidat qui se serait inscrit « pour voir » (qui n’en sera peut-être pas moins brillant, certes) ? On ne peut pas rester indifférent à ces 857 lycéens, sur le point de passer le BAC, et qui sont, pour l’heure, recalé quant à leur souhait d’entrer en PACES l’an prochain, et qui l’apprennent à l’instant, en pleine révisions de dernières minutes, alors que peut-être certains ont suivi des enseignements supplémentaires, comme cela se fait parfois, pour préparer le concours de la PACES qui n’est pas réputé pour sa facilité…

Si cette solution est mise en place, va-t-on vraiment, comme l’encourage paradoxalement la décision du Conseil d’Etat, mettre en place une réorganisation du système pour permettre à ces étudiants recalés d’accéder à la formation qu’ils espèrent ? Ne va-t-on pas gentiment s’en contenter, voir en profiter comme d’une transition vers des moyens encore plus idiots tels que la sélection sur dossier ? Qui n’a pas cet ami passable au bac, qui s’est révélé dans sa filière universitaire et sa carrière ? Ou cet ami brillantissime au lycée, qui s’est fait briser par une PACES redoutable (ou même le cursus en découlant) alors que tout le monde lui promettait un succès assuré ? Combien de littéraires talentueux, cèdent à la pression sociale et obtiennent un BAC S moyen au lieu d’un BAC L excellent, et se verrait ainsi fermer des portes par une analyse superficielle d’un dossier variable, sujet aux conditions socio-économiques liées à l’établissement fréquenté, aux relations des uns et des autres, à l’aléa de l’alchimie entre une matière enseignée par un enseignant donné qui ne captiverait pas un étudiant donné, et tout ceci gangrénant davantage un système scolaire à repenser ?

Il existe d’autres moyens que le tirage au sort et son illusion de justice, d’autres moyens que la sélection sur dossier et son allure élitiste. Il faut peut-être, et pardon pour cette notion un peu « prévention primaire », revoir l’aide à l’orientation, la construction d’une motivation en termes de perspective, la formation des conseillers d’orientation (vraiment, pitié). Peut-être faut-il examiner en entretien, au cas par cas, les candidatures des étudiants aux filières pour se rendre compte d’un éventuel projet, pour informer sur des filières peut-être encore plus pertinentes, ou pour revoir, retrospectivement, l’organisation de l’enseignement tel qu’il se présente ? Le nombre d’étudiants en médecine qui ont la tête pleine de rêves sur le métier de médecin, et qui, arrivant dans les années supérieures, se heurtent à l’univers hospitalier dans tout ce qu’il peut avoir de violent, et se détournent alors de la médecine, devenant chercheurs, spécialistes en santé publique (parmi ceux, pas tous, qui n’ont plus grand-chose à voir avec la médecine), ou cessant radicalement leurs études pour faire tout autre chose… Le système scolaire actuel manque-t-il d’accompagnement ? Pas simplement pour faire rentrer les élèves dans des cases et des cursus tout tracés, mais peut-être davantage pour faire émerger des possibilités, éveiller les prémices de quelques vocations, offrir une information actualisée sur les perspectives d’études et de carrières en s’adaptant aux désirs, compétences et volontés de chacun qui, inéluctablement, sauront trouver un sens pour la société toute entière…

Le tirage au sort, même s’il concernerait, tel qu’annoncé, une « petite » proportion d’étudiants désireux de s’inscrire à l’université (mais tout de même au moins 3 500 !) est une solution mirage. C’est une « petite » proportion d’étudiants concernés qui ne devraient pas l’être, qui devraient plutôt avoir le droit de s’inscrire dans leur filière, quitte à subventionner davantage cette filière. Car notre futur dépend d’eux, de l’avenir, de l’éducation. Si nous choisissons d’économiser sur notre capacité à former les esprits de demain, alors nous faisons l’économie de perspective de progrès, d’enrichissement et d’amélioration de notre société.

Il y a deux grandes catégories de réflexions éthiques. L’éthique des grands discours, qui fait chic, qu’on évoque à tout instant pour paraître. Et l’éthique vraie, celle du concret, celle du terrain, celle, presque sale, des mains dans le cambouis, celle qui se demande, compte tenu du contexte, ce qu’on peut faire de mieux. Il y a donc l’éthique grandiloquante du politicien qui croit trouver un remède à bon prix à un problème qu’il enterre et délaisse aux générations suivantes ; et l’éthique pragmatique de l’étudiant à qui l’on demande de plus en plus tôt de construire son parcours post-BAC sans lui offrir un véritable support lors de ce choix et qui devra rajouter une étape pour laquelle il ne pourra rien faire de plus que croiser les doigts pour que ça passe, (pas) merci le Tirage au Sort.

Permettez-moi, pour finir, un parallèle. Chacun sait que les capacités d’accueil de patients à l’hôpital sont saturées. En témoigne l’attente incroyable pour obtenir un rendez-vous chez un spécialiste, la bataille permanente aux urgences pour « trouver des lits » afin d’hospitaliser les personnes qui le nécessitent, les maigres tentatives de promotion de la médecine de ville, de l’hospitalisation à domicile, et l’augmentation à outrance du nombre de lit dans les hôpitaux (sans augmenter bien sûr le nombre de personnel soignant). On a donc, là aussi, un besoin fort, des moyens insuffisants. Qu’est-ce qu’on fait ? On se la joue avec Dédé ? On tire au sort les patients qui seront soignés ?

« L’être humain est surprenant.
Parce qu’il sacrifie sa santé pour faire de l’argent.
Puis il sacrifie son argent pour récupérer sa santé.
Il est tellement angoissé au sujet de son futur qu’il n’apprécie pas son présent.
Le résultat est qu’il ne vit ni dans son présent ni dans son futur.
Au final, il vit comme s’il n’allait jamais mourir et il meurt sans avoir vraiment vécu. »
Dalaï-Lama

« Ahhh bah fallait le dire tout de suite ! Où c’est qu’il est Dédé ? Dédééééééé ?! »
Cochon Stupide

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Hey ! Vous auriez une échelle ? C’est pour être objectif !

EVA

EVA

Entre deux tentatives à la première année commune aux études de santé (PACES), j’ai fait un saut dans le grand bain du monde hospitalier. FFAS, RCA, ASH… des acronymes pour simplement dire que j’étais embauché un mois dans un service d’endocrinologie afin de pallier l’absence d’un aide-soignant de nuit pendant ses congés (je n’utilise pas le terme remplacé, car sans formation, autant dire que j’ai plutôt eu une formation éclair aux bases nécessaires pour s’engager dans les métiers de soignants qu’été vraiment un aide-soignant de substitution). En faisant le tour avec l’infirmière, nous prenons les « constantes » (en d’autres termes, les pressions artérielles, les fréquences cardiaques, les températures, les saturations en dioxygène, etc… soient des chiffres qui sont tout sauf constants). Et parmi ces constantes, il y a la fameuse question, correspondant finalement à une entrée du tableau récapitulatif présent dans le dossier de soin de chaque patient : « l’EVA ».

L’EVA, c’est encore un acronyme qui signifierait échelle visuelle analogique. Et là commence le problème. L’EVA, insérée partout, dans le dossier de soin pour le recueil des « constantes » jusqu’à l’examen à l’accueil des urgences par l’IAO (décidément, encore un acronyme pour infirmière d’accueil et d’orientation – aux urgences) ou encore la mesure de l’efficacité d’un traitement antalgique. Par ailleurs, les antidouleurs médicamenteux sont souvent présentés et prescrits selon des « paliers » correspondant à une fourchette de l’EVA. Par exemple, on considère qu’il est recommandé de donner du paracétamol (sauf contre-indication bien entendu) à des gens qui mesurent leur douleur entre 1 et 4 (je vous mets toutefois au défi de trouver une source fiable et documentée faisant un parallèle direct entre les paliers antalgiques de l’OMS et les valeurs de l’EVA – pour les adultes notamment).

Mais alors, l’EVA, en pratique, ça donne quoi ? Dans les livres, et mettons par exemple en référence le référentiel Douleur – Soins palliatifs – Deuils – Ethique (édité par Elsevier Masson) pour la préparation de l’ECNi, vous trouverez la description de l’EVA comme suit : « outil beaucoup plus objectif (que l’échelle numérique) », « ses résultats sont reproductifs et fiables », « il s’agit d’une réglette double face : une face présentée au malade sans aucun repère particulier, en dehors de ses deux extrémités où il est noté « absence de douleur » et « douleur maximale ». Le malade doit déplacer un curseur et le positionner à l’endroit où il situe sa douleur par rapport aux intensités extrêmes. L’autre face, destinée au soignant, graduée de 0 à 10 : quand le malade a positionné le curseur, le soignant lit le chiffre correspondant et le note dans le dossier médical ».

Ça, c’est ce qui se passe dans les livres. En pratique, un magnifique glissement a eu lieu. L’EVA récupérée lors du tour des infirmier.e.s par exemple ou à l’accueil des urgences est en fait… l’échelle numérique. C’est la grande question « Sur une échelle de 1 à 10, avec 10 étant la pire douleur que vous pouvez imaginer, à combien évaluez-vous votre douleur ? ». C’est aussi des patient.e.s qui répondent « 9 » et qui tournent distraitement les pages d’un magazine, ou qui répondent « 3 » et qui se tordent de douleur en chien de fusil terrassé.e.s par une probable pancréatite. Et c’est aussi des soignant.e.s qui, parfois, derrière, écrivent « 4 » sur le dossier au lieu du 9 déclaré.

Comme si, dans la toute-puissance du soignant à pouvoir asséner un chiffre « objectif » par une méthode « quantitative » sur une douleur qui contient tout ce qu’il y a de plus subjectif, le dernier mot ne pouvait revenir qu’au soignant. Combien de fois entend-t-on : « ce patient n’a pas l’air d’avoir si mal que ça, tu ne trouves pas ? ». Combien de douleurs, de fatigues, de tristesses, sont ainsi remises en question, parce que leur présentation ne correspond pas à une image forcément subjective et biaisée du soignant-évaluateur ?

Or, même si la méthode était bien suivie, même si les chiffres donnés ou récupérés étaient bien retranscrits, il faut noter deux choses. La première étant que l’EVA n’a été validée que dans le cadre de la douleur cancéreuse de l’adulte. La seconde, c’est cette phrase issue d’une mise au point de l’ANSM : « Il n’existe pas de lien direct entre la valeur obtenue sur une échelle et le type de traitement antalgique nécessaire ». En gros, c’est chouette, on a inventé une échelle pour un cas précis qu’on utilise bien au-delà du cas d’origine, et en plus, cette échelle, stricto-sensu, ne sert à rien, du moins, en matière de choix de traitement. Elle pourrait constituer une manière de suivre l’évolution de la douleur par des utilisations répétées mais, prendrait-elle en compte les mêmes composantes de la douleur à chaque évaluation (changement de soignant-évaluateur, changement de lieu de soin, changement de dosages, changement de contexte, changement du moment de la journée, etc.) ?

Au-delà des nombreuses critiques qu’on peut faire de cette évaluation dont le but est également d’être simple, rapide, et d’indiquer/orienter les soignants dans la prise en charge de la douleur, j’ai l’impression qu’il y a une forme de honte à l’idée de reconnaître qu’un patient souffre. Surtout s’il souffre d’une façon « hors-norme ». Il semble presque inacceptable pour un soignant d’écrire « 9 » sur la ligne « EVA » d’un patient qui répond en tournant les pages d’un magazine. Or, quels sont les repères de ce patient ? Quels sont ceux du soignant-évaluateur ? Si un traitement antalgique a été entrepris, le soignant prend-t-il ce chiffre comme un échec dans sa capacité à soulager ?

Le parallèle peut surprendre mais je trouve que cela ressemble également à cette gêne qu’on certains soignants à prescrire un arrêt de travail, notamment lorsque l’indication découle plutôt d’une appréciation de la situation. Une femme ayant des enfants à charge, écrasée par son travail, se présentant aux urgences pour un malaise sans étiologie retrouvé se verra peut-être plus facilement remettre un arrêt de travail d’une journée ou deux qu’un homme célibataire consultant aux urgences pour des douleurs abdominales sans cause retrouvée. Il y a là, à l’instar d’un « 9 » qui « devrait être » un 4, quelque chose de l’ordre de l’appréciation subjective des soignants, où ils estiment que la situation ne correspond pas à une idée de l’ordre « normal » des choses. Une forme de honte (peut-être, je dis ça comme ça, majorée par un système de santé qui taperait, éventuellement, sur les doigts des médecins « trop gentils » en termes d’arrêt de travail, disons).

De la même façon, dans les pratiques, on donnera plus volontiers d’emblée des antalgiques de palier 1 et 2 à un.e patient.e à qui l’on diagnostiquera une maladie reconnue comme douloureuse ; alors qu’on commencera par de simples palier 1 chez une personne dont le diagnostic n’est pas « si douloureux que ça » dans les livres ou la présentation, qu’importe sa réponse à l’échelle numérique de la douleur. Comme s’il serait mal de donner « trop » d’antalgiques d’un coup à un patient qui vous dit pourtant qu’il a mal, justement…

L’arrêt de travail, c’est compliqué. La douleur, tout autant. Je ne suis en rien compétent dans l’un ou l’autre de ces deux domaines. Mais il y a, je crois, dans le soin, des images, des représentations, de part et d’autre de la barrière. Un.e patient.e consulte avec celles-ci, qu’iel confronte à ses attentes, ses craintes, ses espoirs. En face, les soignant.e.s répondent à cette demande, non sans pouvoir complètement extraire leurs propres représentations. De ce duel, de cette confrontation, de cette rencontre, peuvent surgir des conflits, des incompréhensions et des maltraitances, pour l’un.e comme pour l’autre (quand un.e patient.e fait un scandale parce qu’un.e soignant.e ne lui délivre pas un arrêt de travail, les mots sont parfois durs, personnels et violents à l’encontre de ce.tte soignant.e).

Le soin a une image, plusieurs images, une infinité d’images. Ces représentations véhiculent du sens, des émotions, et parfois, une honte. Ses résultats sont également porteur d’une signification souvent très forte : d’une évaluation, d’un diagnostic, d’une prise en charge peuvent découler le sentiment d’échec, d’humiliation ou, au contraire, d’un succès encourageant. Les outils à visée « objectivante » constituent une aide précieuse. Mais dans cette médecine de plus en plus technique, ils se supplantent souvent à la réalité. Réfléchir, partager, discuter avant d’agir n’a jamais été aussi important. De même, apprendre à écouter ses émotions et savoir réfléchir et composer avec elles paraît nécessaire, car elles influencent inévitablement nos choix, nos actions et nos relations avec les autres… donc notre capacité à prendre soin. Alors une médecine par des robots ? J’en ris encore doucement, mais de plus en plus jaune. Il n’y a pas que les échelles pour grimper vers un soin plus humain.

ANSM : prise en charge des douleurs de l’adulte modérées à intenses
Aide mémoire pour l’utilisation des antalgiques dans les douleurs aiguës nociceptives

Soign-enragé

Parfois, je me retourne, et sur le court chemin que j’ai à peine tracé, je les vois. Ce jeune homme recroquevillé dans son lit de réanimation chirurgicale, battu à la batte de base-ball, littéralement décérébré. Cette dame épuisée, déprimée, vidée par son épreuve de jeune pour l’exploration de je-ne-sais quelle maladie. Cette mère en devenir qui apprenait devoir renoncer à son futur enfant alors atteint d’une anomalie de formation du corps calleux (sorte de connexion entre les deux hémisphères cérébraux). Cette autre femme que le désir d’être mère poussait jusqu’à lui faire mettre sa propre vie en danger, mais qui, devant la flambée de son insuffisance rénale, n’a pu mener sa grossesse à terme. Cet homme ficelé à son lit, étiqueté « dément », qui me tenait un discours des plus cohérents me suppliant de le détacher. Ce vieil homme qui paniquait à l’idée de sa propre fin en nous lançant de glacials « vous verrez, quand vous serrez à ma place, cela vous arrivera un jour… ». Les noms, les maladies, et parfois même, les visages s’échappent de ma mémoire. Mais leurs détresses, leurs souffrances, elles restent là, bien vivantes, plantées dans ma chair.

Je me souviens de cette PACES, première année absurde où sur des notions mathématiques, physiques et biochimiques, on « sélectionne » les « plus aptes » à s’engager sur le chemin des professions de santé. Je me souviens de cet ami, aux qualités humaines incomparables, recalé pour quelques places quand bien d’autres têtes-à-claques sont passées. Je me souviens de ces premières années d’anatomie, de physiologie, de sémiologie, où l’on se forge des croyances sur ce qu’est la médecine qui se brisent dès nos premiers pas dans l’hôpital…

Je me rappelle amèrement mon incompréhension : moi qui, des maigres cours d’histoire de la médecine et des textes d’éthiques à apprendre par cœur pour le concours de la PACES, pensait que la médecine n’existait pas (ou plus) sans la fameuse relation humaine entre le soignant et le soigné, pourquoi personne ne nous en parlait ? Je me rappelle décidément bien avoir constaté que les mots-clés valaient plus que les notions en elles-mêmes, que le reste viendrait « après, avec le temps, sur le tas ». Je me rappelle tristement, et chaque jour, ce sentiment étrange qu’on est bien peu, dans l’amphithéâtre, à ce demander ce qu’on fout là, à ne pas comprendre que les gens rient de ce qui nous choquent, à ne pas savoir pourquoi ce qui les intéresse le plus nous intéresse le moins…

Alors on se démène. On va chercher où l’on peut ces notions abstraites qui nous paraissent pourtant si cruciales. On s’enguirlande plus ou moins gentiment dans les chemins obscures et abscons de l’administration française et universitaire pour sortir une association qui n’intéresse pas un seizième de sa promotion afin d’encourager le dialogue sur ce qui est trop tut. On fait des pieds et des mains pour jongler entre ses cours, ses stages, son travail d’étudiant et le reste, le crucial : la lecture d’ouvrages qui ouvrent les yeux (Le Chœur des Femmes, pour ne citer que lui), des médecins qui parlent de ce qu’on aimerait entendre entre les murs de la fac (médecins blogueurs, Borée, Jaddo, Gécé, Gélule, les SF, les paramédicaux et tant d’autres…), on se dégote un master de philosophie-éthique qu’on essaye tant bien que mal d’articuler avec son externat…

Mais plus on avance, plus on écoute ces enseignants qui disent nous « apprendre », et plus on se rend compte qu’en réalité, on ne sait rien. Savoir, savoir-faire, et surtout savoir-être. C’est quoi, fichtre, être médecin et, de surcroît, être un médecin le moins mauvais possible ? Je ne sais pas.

Quand je vois ce genre d’idole, ces Dr. Sachs, ces profs rarissimes à la fac mais qui donnent envie… comme ceux qui vous prennent 2h au minimum pour vous parler du pourquoi c’est important de se présenter à son patient et du comment faire pour que ça soit le moins mal possible. Du genre de ceux qui vous disent que « Noblesse oblige » en vous listant une tripotée de vertus. De ceux qui vous filent la boule au ventre qui remonte jusque dans la gorge et qu’alors vous vous dîtes : « Tu n’y arriveras jamais. Comment veux-tu prétendre à la moindre de ces vertus, toi qui ne connais rien, toi qui crois tout pouvoir apprendre, toi qui ne te connais même pas… ». Comment même leur arriver à la cheville, perdu dans tout nos doutes ?

Et alors vous remettez la blouse trop grande de laquelle dépasse un stéthoscope et un marteau-réflexe d’une de vos poches, une échelle d’évaluation de la douleur d’une autre, et des fiches dans celles qui restent. Et vous arpentez les couloirs de l’hôpital universitaire. Et vous les voyez, les autres.

Les médecins qui, sans faire attention, utilisent des mots savants pour expliquer des maladies aux patients, des « artères calcifiées » aux abréviations, et qui ne comprennent pas que les gens ne suivent pas correctement le traitement qu’ils ont passé tant de temps à leur expliquer. Les médecins qui passent moins de cinq minutes dans une chambre, posent leur stéthoscope, demandent à l’interne, aux externes, aux stagiaires d’écouter et s’en vont sans rien dire. Les médecins qui commentent une échographie aux étudiants, sans prendre la peine de rassurer le patient au préalable, pendant et après l’examen qui le concerne pourtant bien davantage. Les médecins qui demandent un MMS dès que le patient, âgé, ne répond pas assez vite et clairement à leurs demandes. Les médecins qui parlent de leur patient à peine sorti de leur chambre avec l’infirmière alors que la porte est toujours ouverte. Les médecins qui ne savent pas parler, qui ne savent pas gérer un refus qu’ils considèrent comme un affront personnel, une remise en cause de leur compétences si durement acquises. Les médecins qui n’écoutent pas, où seulement quinze mots avant de placer leur science. Les médecins pour qui, l’important c’est le protocole, et le reste, du détail.

Plus je vis dans cet univers, moins je suis choqué. A l’aube de ma deuxième année de médecine, tout me révoltait. En plein milieu de ma troisième année de médecine, cela m’énervait. Aujourd’hui, je serre les poings et les mâchoires. Mais qui suis-je pour juger ainsi de l’exercice des autres ?

J’enrage. Beaucoup de ce que je fais, c’est une bataille. Contre moi-même, le potentiel « mauvais médecin » (selon mon propre jugement) que je suis capable de devenir, contre les autres potentiels « mauvais médecin » parmi mes camarades qui avancent dans cette direction que je n’aime pas tant je la crains, contre les médecins qui agissent « mal ». Mes hauts faits d’armes, et tant pis si j’ai l’air prétentieux, c’est d’accepter de me faire engueuler parce que j’ai passé 1h à faire mon observation, à discuter avec le malade. C’est d’accepter de me faire regarder comme si j’étais un extra-terrestre parce que je vais parfois revoir des patients que j’ai vu dans d’autres services. C’est d’accepter d’être réprimandé parce que je pose des questions futiles sur la pratique idéale de la médecine. C’est d’encourager mes collègues à discuter de leurs expériences, des souffrances qu’ils encaissent eux aussi et qu’ils cachent en riant en amphithéâtre sur les blagues qui m’énervent. C’est d’essayer de pardonner aux soignants qui n’agissent pas comme je trouverais plus humain qu’ils agissent. C’est de m’évertuer à toujours rechercher l’humilité par la remise en question. Et ça, c’est particulièrement difficile.

Car j’ai peur… j’ai incroyablement peur de perdre.

NEJM : Nouvelle Etude d’un Journal Maison

Sémiologie du syndrome de l’étudiant en médecine : des éléments nouveaux

Litthérapeute

______Introduction

L’étudiant en médecine est un étudiant un peu particulier. Déjà engagé dans un circuit complexe, difficile, semé d’embuches, on peut réellement parler d’étudiant en médecine à partir de la DFGSM 2 (2ème année). Rappelons brièvement le schéma général de ces études en pleine réforme (pour la signification des acronymes, voir (1) dans les références bibliographiques en fin d’article) :

Schéma Général des Etudes Médicales

Annexe 1 : Schéma Général des Etudes Médicales

Au cours de ces 6 + w + x + y + z + ϵ années d’études (w étant un entier compris entre 0 et 1 correspondant au nombre de PACES effectué, x étant le nombre de redoublement au cours du cursus de l’étudiant dans la filière médecine comprenant également d’éventuelles années sabbatiques, y étant le nombre d’années durant l’internat, et z le nombre d’années suivant l’obtention d’une thèse où le normalement « docteur » peut encore être considéré et se considérer comme un étudiant en médecine, ϵ permettant de prendre compte d’éventuelles erreurs), l’étudiant en médecine développe une symptomatologie qui lui est propre. La variabilité du tableau clinique est assez vaste, mais des éléments semblent converger comme le montrent quelques études (2).
Mon travail suggère l’existence d’un nouveau symptôme dans ce syndrome.

______Matériel & Méthodes

Etude rétrospective portant sur une cohorte d’étudiants en médecine d’une faculté au cœur de la France (promotions : DFGSM 2, DFGSM 3 regroupées sous le nom « DFGSM ») et n’en déplaise à l’ANAES, oui, c’est du niveau 4, preuve de niveau C.

Table 1 : Population étudiée

Table 1 : Population étudiée

Les sondages ont été élaborés selon la technique « fait maison pour faire joli » et les tests statistiques sont basés sur le test « Ca fait joli dans mon gros délire » (abrégé CFJDMGD).

______Résultats

Pour commencer ce travail, il a été demandé aux étudiants sur quel support ils se basaient pour préparer leurs examens (figure 1).

Figure 1 : Source pour réviser

Figure 1 Source pour réviser

On observe une nette tendance à l’utilisation de la « Ronéo » pour réviser ses cours. De quoi s’agit-il ? Il est question d’un système mis en place par les étudiants de la promotion qui attribue à chacun un ou deux cours auxquels il doit obligatoirement assister afin de le retranscrire le plus fidèlement possible. La retranscription est envoyé à un groupe coordonnateur qui se charge de compiler l’ensemble des retranscriptions et d’en faire une impression hebdomadaire qu’il distribue à l’ensemble de la promotion.
Pourquoi la réponse « notes personnelles » n’a-t-elle pas été proposée ? Nous avons demandé aux étudiants s’ils allaient en cours sachant qu’une réponse positive impliquait une présence à au moins 60% des enseignements (figure 2).

Figure 2 - Présence des étudiants en cours

Figure 2 – Présence des étudiants en cours

Ainsi, près de 10% des étudiants sondés assistent à plus de la moitié des cours magistraux. Ceci pourrait s’expliquer par l’existence du système de la « Ronéo » et de son efficacité quand à servir de support à la révision de ses partiels.
L’étudiant en médecine révisant, j’ai suivi le degré de conscience (mesuré par le score Glasgow {Attention ce lien est une référence sérieuse, vraiment}) de la plupart d’entre eux (moi compris) au cours d’une après-midi consacrée à la lecture de la Ronéo (figure 3).

Figure 3 - Glasgow au cours d'une séance de révision sur la Ronéo

Figure 3 – Glasgow au cours d’une séance de révision sur la Ronéo

Le point à 15h est dû à une légère somnolence rendant l’ouverture des yeux « à la demande » (E3 V5 M6). Le point à 16h est une petite accentuation de la somnolence rendant la réponse verbale parfois confuse (E3 V4 M6). Le point statistiquement vérifié à 17h montre un endormissement responsable d’une absence d’ouverture des yeux sans stimulation douloureuse, aucune réponse verbale et une réponse motrice (réveil) à la douleur (E2 V1 M5). Le point à 18h s’explique de la même façon que le point de 15h.
Ce graphe a été retrouvé au moins une fois chez l’ensemble de la population étudiée (conformément aux critères d’exclusion cités en table 1), bien que des variations en termes d’heure à laquelle survenait l’endormissement ont été observées. De même, la durée du sommeil s’étendait de 15 minutes à plusieurs heures (figure 4).

Figure 4 - Fréquence du symptôme et durée du sommeil

Figure 4 – Fréquence du symptôme et durée du sommeil

______Discussion

Le tableau clinique du syndrome de l’étudiant en médecine peut donc se compléter d’un symptôme d’endormissement diurne à la lecture de la ronéo. Ce symptôme est particulièrement retrouvé lors de certaines périodes de l’année, notamment à la fin de chaque trimestre de DFGSM. La plupart des sujets expriment une volonté pré-critique de s’allonger un instant sur leur lit ou leur canapé pour « lire confortablement ». La période critique de l’endormissement survient de façon sournoise, et il semble encore plus compliqué d’y résister lorsqu’on prend conscience de son imminence. Quelques cas d’endormissements « sur le bureau, le nez dans la ronéo » ont également été rapportés.
Les biais statistiques absolument minimes de cette étude, pionnière en la matière, ne sauraient en dédouaner de sa qualité (il paraît que les bons scientifiques doivent se vendre, je vise Nature, pas vous ?). Il serait intéressant de comparer la prévalence de ce symptôme avec d’autres populations étudiantes et d’évaluer sa fréquence au cours d’une année scolaire. Outre sa valeur presque pathognomonique, il convient donc de souligner l’importance de cette découverte et la manière dont l’identification de ce symptôme permettra d’améliorer le diagnostic de ce syndrome. Les derniers éléments de cette étude suggéraient une augmentation du phénomène lors de lecture de ronéos portant sur la biophysique, les biostatistiques, et les catalogues microbiologiques. Des tests diagnostiques rapides sur une lecture de la physique quantique en scintigraphie pulmonaire pourront ainsi être proposés à ces patients en vue d’optimiser par la suite leur prise en charge (un brevet est actuellement sur le point d’être déposé, candidats contributeurs, veillez contacter l’auteur).

______Références bibliographiques

(1) – Abréviations de l’annexe 1 :
DFGSM = Diplôme de Formation Générale en Sciences Médicales ;
DFASM = Diplôme de Formation Approfondie en Sciences Médicales ;
ECN = Examen National Classant

(2) – Syndrome de l’étudiant en médecine, publié dans Litthérapie, par Litthérapeute.

Ps : je précise que je n’ai absolument rien contre le NEJM, ni aucun journal en particulier, mais que ça me faisait juste beaucoup rire d’écrire un article « à la manière d’un article scientifique » 😉

Il faut payer les journalistes !

Il y a des journalistes extraordinaires. D’autres qui visent absolument à faire la une, quitte à écrire des articles navrants de sensationnalisme. Parmi leurs domaines de prédilection, il en est un que ces derniers semblent adorer. Peut-être parce qu’il est assez parlant à la société, et en même temps couvert d’un voile blanc très mystérieux qui attise la curiosité des néophytes. Peut-être aussi parce que les opinions sont très diverses, si bien qu’il est facile d’avancer tout et n’importe quoi, ainsi que son contraire. Bien entendu, la médecine fait couler beaucoup d’encre.

photoCe matin, je découvre la première page du Parisien avec un titre accrocheur concernant les médecins intérimaires à l’hôpital publique. Des médecins qui répondent donc à une demande des directeurs d’hôpitaux pour exercer, parfois à peine une journée, afin d’assurer la continuité des soins. L’article dénotait l’inadaptation des fluctuations du numérus clausus au cours du temps, imputant cette inadéquation à l’omission de la prise en compte du papy-boom et de, je cite, « l’appétence des femmes pour les temps partiels » (et leur augmentation sur les bancs de la faculté de médecine ces dernières années). Dit comme ça, ça paraît logique. N’empêche que les sources n’étaient pas mentionnées et les chiffres n’étaient pas indiqués. On est donc obligé de croire le journaliste sur parole.
Sur la deuxième page, je trouve ça. Un témoignage d’un directeur d’hôpital en Rhône-Alpes au cœur duquel, bien en évidence, trône une citation : « La recherche du profil s’installe chez les médecins hospitaliers ». Le sous-titre du témoignage « J’ai dû payer un pédiatre 3000€ la journée ». L’homme dit que ces abus sont redondants, que certains intérimaires vont jusqu’à réclamer de la viande fraiche pour leur chat et l’hébergement de leur maman. Je songerai à demander aux chefs de services si Félix va bien la prochaine fois que j’irai en stage. Un peu plus loin dans l’article, une petite pique, tellement habituelle qu’elle devient presque aussi haut niveau que « c’est toi qui l’a dit c’est toi qui l’y est » en troisième section de maternelle, concerne la règle dite « du tact et de la mesure » (art. R.4127-53 du code de la santé publique) que les médecins auraient un peu oublié. Enfin, pour une fois, ce n’est pas directement le serment d’Hippocrate qui est ciblé. Là, c’aurait été première section de maternelle.

Vous l’aurez compris, c’est l’heure d’un petit coup de gueule. Rayez « petit ».

Tout d’abord, le profil. Puisque de toute façon, c’est ça qui intéresse les médecins. Et les gens aussi manifestement puisque les 2 premières pages du journal parlent salaires. Alors. Quelqu’un peut-il me rappeler pourquoi les êtres humains dans un pays comme le nôtre travaillent ? Par plaisir ? Je suis sûr que si on réalisait un simple sondage, le plaisir n’arriverait pas en première position, je ne sais pas pourquoi … mais bon, je n’ai pas vraiment de sources alors moi je vais m’abstenir de toute affirmation destinée à persuader plutôt que convaincre mes lecteurs. Bon, mettons que selon Pascal « tout le malheur des hommes vient d’une seule chose qui est de ne pas savoir demeurer au repos dans une chambre » (voyez l’argument d’autorité que de citer un personnage célèbre et philosophe de surcroit – j’aurai pu dire « selon M. Duchmol, expert », ça aurait peut-être eu le même effet !). En soi, parasité par notre passé, angoissé par notre futur, on ne peut profiter du présent et on se démène à essayer de sauver notre avenir en le préparant au mieux. Que faut-il faire pour acheter une maison, une nouvelle voiture, assurer le devenir de ses enfants et se concocter une belle retraite ? Ou juste pour vivre ? Travailler pardi ! Pourquoi donc ? Et bien pour gagner de l’argent et survivre. Mettons donc comme affirmation simple de base que travailler permet de gagner de l’argent, car selon l’adage « tout travail mérite salaire » (navré de ne pas pouvoir référencer l’auteur, en principe, c’est un boulot de journaliste et je ne le suis pas). Ce serait un peu réducteur de ne travailler que pour l’argent. Pourtant, c’est assez moteur. Bien sûr, pour les chanceux qui ont la possibilité de choisir leur profession, de faire les études adéquates, de décrocher le poste de leur rêve parce que des motivations plus « nobles » les poussent vers une carrière particulière, il existe d’autres motifs. Le gain d’argent est parfois sacrifié. Mais dans l’optique de réussir à survivre, rares sont ceux qui acceptent de travailler gratuitement. Normal me direz-vous, non ?
Il est vrai que certaines professions touchent plus d’argent que d’autres. Alors qu’il est vrai que certains métiers mériteraient une rémunération beaucoup plus élevée vue la pénibilité du travail, sa complexité physique et psychologique, ses expositions en termes de risque, son empreinte sur la vie familiale et personnelle, les responsabilités engagées … Les aides-soignants par exemple remplissent une mission extrêmement importante sans la moindre reconnaissance et avec un salaire de misère. Ils touchent autant qu’une secrétaire lambda de la fonction publique pour des tâches bien différentes (on ne considère pas le travail de la secrétaire comme plus simple : rester derrière un écran toute la journée, le téléphone scotché à l’oreille pour gérer des demandes dans tous les sens n’est pas chose facile, soyons bien d’accords !). Et ils touchent bien moins que le trader qui fait des paris toute la journée (ça c’est pour aller dans le sensationnalisme, soyons fous, combattons le feu par le feu comme on dit !). Quoi qu’il en soit, tous ces métiers travaillent aussi en vue de gagner une certaine somme tous les mois et ainsi leur permettre de vivre.
Voyons un peu le parcours d’un médecin. Après un concours ultra-débile ultra-sélectif (mais qui en soit ne sélectionne pas du tout les plus aptes à faire de bons médecins étant donnés toutes les suggestions de réformes qui continuent à proliférer…) lors de sa première année, l’apprenti docteur passe deux ans en temps qu’étudiant lambda à la faculté, puis il devient externe, c’est-à-dire demi-étudiant, demi-fonctionnaire à mi-temps (tous les matins) à l’hôpital où il doit emmagasiner le maximum de connaissances pour préparer un nouveau concours idiot : l’ECN. Passé cet examen, il devient interne et choisi une spécialité et une région où il sera formé selon ses résultats à l’ECN. Ensuite, pour 4 à 6 ans encore, il restera un demi-étudiant, demi-salarié, travaillant toute la journée (et parfois la nuit) à l’hôpital et se trouvant quelques créneaux pour suivre des cours et accessoirement pondre sa thèse qui lui permettra de devenir docteur en la présentant devant ses pairs. Mettons donc 10 ans d’études pour devenir simple médecin. A cela, vous rajoutez selon vos goûts 2 ans de clinicat pour devenir Chef de Clinique, quelques années à droite à gauche pour passer quelques concours et devenir maître de conférence ou obtenir un doctorat en science ou encore l’habilitation à diriger des recherches etc. Et bien sûr tout en continuant de vous former via la formation continue. Aller, gardons 10 ans d’études, sachant qu’on ne s’arrête pas là (mais moi, j’essaye d’éviter le sensationnalisme journalistique !).
Bon, 10 ans d’études, c’est bien. Ça vous empêche de faire des projets à long terme quand vous êtes jeunes, ça vous sépare de votre copine qui rêve de s’installer et que vous êtes incapables de rassurer parce que vous ne savez pas exactement où vous allez, et ça peut vous casser vos rêves de devenir un jour médecin spécialiste dans telle branche parce que l’ECN en aura décidé autrement, parce qu’il n’y a plus de place pour faire un clinicat dans tel service et parce que vous n’avez pas de bol, tout simplement (un peu de persuasion quand même, on ne se refait pas !). Mais s’il n’y avait que ça, parce qu’à tout ça, on survit. Non, en plus de ça, si on se trompe dans notre métier, on ne va peut-être perdre des millions tout de suite comme notre trader, ni devoir rappeler quelqu’un parce qu’on a oublié de lui faire remplir un papier au secrétariat. Non. Si un soignant se trompe, il peut tuer quelqu’un. Voilà, c’est dit. C’est un peu mélodramatique (je me sens un peu journaliste de première page) mais quelque part, c’est la vérité. Si ça ce n’est pas pénible, complexe, risqué, marquant sur la vie personnelle et familiale (« salut chérie ! » « Coucou ! Qu’est-ce que tu as fait de beau aujourd’hui ? » « J’ai tué un malade, et toi ? »), et que ça ne constitue pas une responsabilité colossale, alors je vous tire mon chapeau et ravale mon acide. Alors oui, quand on sort d’école de commerce ou d’ingénieur (des parcours pas faciles, on est bien d’accord) avec disons un bac + 5, où l’on peut faire des erreurs sans doute graves mais qui, a priori, ne remettront jamais directement la vie d’un homme en danger, là on peut toucher des sommes coquettes (à la louche via les salaires débutants moyens qu’on trouve sur letudiant.fr environ 3000€/mois) sans que ça ne dérange personne et ne fasse les gros titres. En plus, les ingénieurs ou les commerciaux (par exemple) n’ont pas de serment d’Hippocrate ni de code de déontologie, alors c’est sûr qu’on ne va pas aller leur dire que quand même, le tact et la mesure hein … Qu’on soit bien d’accord, je ne crache pas sur les ingénieurs et les commerciaux (mes proches le prendraient très mal), je crache sur le regard socio-journalistique un peu simpliste qu’on a du monde. Du moins, que les médias semblent vouloir nous faire avoir.
Alors voilà, en tant que médecin, j’imagine qu’on essaye de préserver la vie dans les meilleures conditions possibles. Le respect des enseignants, des politiques et des autres savants se perd, la reconnaissance aussi. La gestion des ressources humaines à l’hôpital est catastrophiques : le numérus clausus est controversé, la formation des professionnels est calamiteuse sur le plan humain, et certains journalistes qui n’y connaissent pas grand-chose rajoutent leur grain de sel et ne font rien de très utile dans ce bazar. Oui, je trouve ça normal qu’un médecin qui a travaillé 10 ans en commençant à vraiment gagner un peu d’argent qu’à partir de la 6ème année (et quel salaire : 1300€ en 1ère année, 1500€ en 2ème, 2100 pour les 3-4-5ème année en moyenne, cf ANEMF) alors qu’à côté de lui, ses amis de lycées sont désormais ingénieurs ou statisticiens à l’INSEE, touchent donc facilement 2000 à 3000€ (auxquels s’ajoute pour l’INSEE par exemple une prime annuelle de 1000€ afin de les motiver à rester dans le public), peuvent commencer à construire leur vie et réaliser leurs projets, fonder une famille, s’installer… je trouve ça normal donc qu’au bout de 10-15 ans d’études, un médecin puisse être payé dignement, connaissant son métier. L’intérim surpayé, c’est un problème, c’est vrai. On en parle de l’intérim dans la fonction publique, à l’INSEE tient par exemple puisqu’on en parle ? Forcément qu’à partir du moment où il y a un besoin, ceux qui peuvent y répondre sont par définition peu nombreux et veulent en tirer profil. Vous n’allez pas vendre à un collectionneur un timbre de 1919 dont vous n’avez  rien à cirer à 3 francs 6 sous quand vous savez que vous pourriez en obtenir un peu plus. Après, on est bien d’accords qu’il faut une limite aux abus. Donc j’approuve la proposition du député qui veut un peu standardiser tout ça.
Ce qui me gêne dans cet article, c’est le côté « ces médecins, tous des nantis » qui empeste les pages du journal. Non, désolé, la recherche du profil, ce n’est pas ce pourquoi j’ai fait médecine, mais on ne va pas se mentir : savoir qu’on se coltine 10 ans d’études pas toujours très drôles pour un métier ultra-prenant bien que passionnant et quand même assez bien payé a priori, c’est intéressant. D’autant que le luxe du choix, beaucoup ne l’ont pas. Après, qu’on ne vienne pas dire que la formation des médecins est payée par le contribuable donc qu’on peut tout leur demander. Toutes les filières universitaires sont payées par le contribuable. Alors ne pointons pas du doigt les blouses blanches comme des profiteurs irrespectueux. Et bien sûr qu’il y en a. Les médecins sont des êtres humains. Et la connerie humaine, avec l’univers, ça fait partie des deux choses infinies selon Einstein, par contre, pour l’univers, il n’en est pas absolument certain. Je vous livre un scoop : il y a autant de cons chez les médecins qu’il y en a partout ailleurs. Ouais, je sais, ça fait beaucoup. Pire, si ça se trouve, c’est un con qui vous écrit !

I had a dream …

Apprenez ça par cœur, et vous aurez peut-être une chance de réussir médecine !

« Apprenez ça par cœur, et vous aurez peut-être une chance de réussir médecine ! »            Professeur de Physique, PACES. 

Pris dans les rouages implacables de la première année de médecine, désormais PACES, il peut vous arriver de vous arrêter un instant pour vous prêter à la rêverie. Vous vous dîtes que si la chance vous sourit, si le destin/Dieu/une force cosmique (rayez la mention inutile) agit en votre faveur, l’an prochain, vous serez en deuxième année de médecine/pharmacie/maïeutique/odontologie/kinésithérapie/autre (précisez laquelle). Vous imaginez alors que les cours sur lesquels vous vous échinez depuis quelques mois, à apprendre par cœur des formules telles que la valeur du champ électromagnétique exercé par une charge q en mouvement autour d’un solénoïde considérée comme infini en appliquant la loi de Biot et Savart, ou le mécanisme réactionnel de chimie organique d’une réaction de crotonisation dans le cadre d’une aldolisation, et je pourrais vous citer d’autres exemples d’une utilité absolument incontestable dans l’exercice des professions sus-citées … bref, vous espérerez avec toute la force du désespoir (force assez impressionnante au fur et à mesure que l’année avance, étrangement) que vos cours de deuxième année soient remarquablement plus intéressant. Vous voyez déjà des enseignants formidables, plein d’amour pour leur métier qu’ils ont dû si difficilement arracher à ce foutu concours, et aux dix milles autres derrière, vous enseigner avec passion les subtilités d’une médecine humaine, enrichie des apports de la science et de l’éthique, s’extirpant du traditionalisme obscur dans lequel elle s’est plongée pendant quelques années avant de devenir ce qu’elle est aujourd’hui. Du moins, ce que vos cours de première année en éthique vous laisse apercevoir du métier. Du moins, pour ceux qui s’orienteraient bien vers la médecine. J’ai succombé aux promesses de ces fantasmes élogieux.

***

Deuxième année. Fin du second semestre. Le cours avait déjà été reporté, déchainant la colère des étudiants qui estimaient que mettre 4h de cours 3 jours avant les examens, c’était peut-être un peu exagéré sachant que nous avions donc 3 journées pour réviser près de 300h de cours qui s’étaient enchaînées non-stop depuis le début du semestre. 4h donc, dont l’intitulé était « physiopathologie des organes reproducteurs féminin ». Plus vague tu meurs, d’autant plus qu’une demi-douzaine d’enseignants étaient inscrits sur le planning pour assurer cette leçon. Deux jours avant la date reportée, l’intitulé se précise. 3 parties : l’examen gynécologique et la sémiologie du sein, la physiopathologie de la grossesse (tiens, la grossesse est une maladie ?), et les troubles de la fertilité. Je dois avouer que la première partie s’avérait intéressante, de vieux rêves de première année refaisant surface, je m’empressai de consulter l’excellent blog du docteur Borée qui avait consacré quelques articles à ce sujet. Mes intentions étaient un peu imprécises, ne sachant trop à quoi m’attendre. J’espérai, sans doute naïvement, que les mentalités changeaient peu à peu, et que de plus en plus, on essayait de faire une médecine plus ouverte aux propositions innovantes comme la position gynécologique « à l’anglaise » (cf : blog de Borée, Le Chœur des Femmes) pour ne citer que cela. Borée lui-même me disait ne pouvoir s’attendre qu’à une bonne surprise.

Le prof, gynécologue, semblait jeune, dynamique et assez fier de pouvoir faire son show devant un amphithéâtre plutôt rempli sans doute du fait de l’imminence des examens (traduction : 25% de la promotion de 100 et quelques élèves que nous sommes). S’il passa complètement outre la réalisation « pratique » de l’examen gynécologique, se contentant simplement de citer la nécessité du toucher vaginal systématique sauf si la patiente était vierge (quand même), il passa l’essentiel de son cours à nous présenter les différents symptômes gynécologiques. Autant les aménorrhées, spanioménorrhées, oligoménorrhées, métrorragies, ménorragies et troubles sexuels furent passées (très) rapidement, autant il s’attarda tout particulièrement sur le chapitre des anomalies physiques, en ponctuant de commentaires qui, à son grand plaisir sans doute, déchainèrent quelques rires chez certains auditeurs.

« Voici donc des condylomes génitaux … c’est moche hein ? Diapo suivante … ah, encore des condylomes ! Attendez, regarder bien la suivante, c’est encore pire … voilà, beurk hein ? Je crois que j’en ai mis une encore pire sur la suivante … voilà ! »

Et voilà. La belle médecine tant rêvée qui s’écroule comme un château de cartes dans un courant d’air. Avec ce médecin, enseignant sensé transmettre connaissances et valeurs de la médecine aux générations suivantes qui exposait sa collection de condylomes comme un gosse fier de ses cartes pokémon légendaires, qui donnait du « c’est sûr que l’hypertrophie des grandes lèvres, c’est un peu disgracieux, surtout quand ça dépasse de la culotte l’été sur la plage » en s’esclaffant tout content de son effet, montrant un cas d’agénésie du méat vaginal et devant la flopée de questions de quelques camarades, lâchait un « ah ça, j’étais sûr que ça allait vous intéresser ! ». En deux mots : du voyeurisme. Infections vaginales, mycoses, et autres eurent le droit à quelques images accompagnées de commentaires à l’humour lourd et douteux. Voilà mesdames, voilà messieurs ce qui vient former les médecins de demain. Voilà mesdames, voilà messieurs parmi les quelques bébés docteurs qui viennent en cours, une partie de ceux que la pathologie intéressent plus que l’intérêt du patient. Voilà mesdames, voilà messieurs, le côté « tableau du chasse » du praticien hospitalier qui collectionne les photos « chocs » pour épater la galerie des prochaines blouses blanches en les encourageant à chasser les pathologies rares et à se foutre royalement du « accompagner le patient, lui expliquer, le respecter, même pour une bête histoire de règles trop abondantes ou de problèmes érectiles ». C’est ici que je citerai le tweet du docteur Borée, en réponse à mes jérémiades : « Pas de surprise, pas de déception ».

Deuxième cours, et voilà qu’une gynécologue continue sur la lancée de son collègue, en imitant la femme enceinte et inquiète à l’aide d’une voix criarde et niaise tout en soutenant un ventre imaginaire, en l’introduisant par « et voilà la bonne femme enceinte qui vient vous voir parce que … ». Après quelques imitations, on aborde la question de la dépression post-partum, et nous avons le droit au commentaire suivant « et là, c’est tout pour le bébé, le bébé, rien que le bébé, et vos bonnes femmes deviennent toutes de grosses dondons ». J’ai hésité à lui demander pourquoi elle faisait se métier, puis j’ai vu le sac Chanel, les bijoux et le rouges à lèvres et j’ai peut-être compris. D’aucuns diront que j’ai le jugement facile, à cela je répondrais que vous avez peut-être raison, mais j’ai tendance à croire que lorsqu’on s’exprime face à un public, on essaye plus ou moins de se construire une image de soi qui nous corresponde un minimum en théorie … Mais je me trompe surement.

***

Il y a bien des cours qui désillusionnent, entre ceux qui nous rassurent. Avec des enseignants qui ont à moitié envie d’être là. D’autres qui sont passionnant et passionnés. Parfois, certains ont le sens du contact humain. D’autres vous affirmeront que le toucher rectal se fait à tous les patients dans le cadre d’un examen complet, à quatre pattes avec les fesses en l’air et la joue contre le sol « et vous vous mettez à droite, comme ça, s’ils pètent, vous n’êtes pas dans l’axe » avant de s’esclaffer bruyamment. Parce que vous voyez, c’est quand même nettement plus pratique pour le médecin dans cette position. Par contre, demander le consentement de l’intéressé, lui expliquer l’acte et l’intérêt de cet examen, s’en abstenir lorsqu’il s’avère un peu obsolète étant donné les différentes techniques que la science met à la disposition de la médecine … ça, on peut toujours courir. Et ça, on ne le dit pas dans les premières années de la formation. Comment voulez-vous former des médecins compétents sur le plan technique mais surtout relationnel si d’une, vous ne sélectionnez que les plus grosses mémoires d’entre eux, et de deux, si vous ne leur enseignez que la technique ?

Il est grand temps que les professeurs de médecine ne soit plus que des praticiens hospitaliers. Il est grand temps que les générations évoluent. Il est grand temps que la médecine se concentre vraiment non pas autour du patient exclusivement, mais autour du soin, dans tout ce qu’il implique, sa technique, son contexte, son sens. Et le soin, c’est au moins deux personnes : un soignant compétent, et un patient en confiance. Du moins, c’est ce à quoi je veux croire.

Le jour où la médecine vous attrape …

Vous réalisez que vous êtes en médecine le jour où les vérités clamées en amphithéâtre deviennent tangibles. Il y a plusieurs façons avec laquelle la conscience vous attrape fermement et, en vous glaçant le sang, elle vous déclare que vous avez embrassé cette destinée si subtile qu’elle ne vous laissera pas indemne. J’écrivais il y a quelques temps que je n’avais toujours pas l’impression d’avoir réussi la première épreuve, le rite initiatique de la première année. Les claques de la réalité s’enchainent peu à peu.

Un matin, huit heures sonnant à peine, j’entrai en avance, comme à l’accoutumée, dans le service. Ne manquant pas de saluer l’infirmière qui, quelques jours auparavant, m’avait sciemment laissé entendre qu’il était agréable qu’un étudiant de médecine daigne leur adresser la parole ne serait-ce que pour dire « bonjour », je croisai monsieur Gris qui revenait de promenade sur son fauteuil. Drame : monsieur Gris s’était éclipsé en catimini pour fumer « juste une demie » cigarette alors qu’il devait être strictement à jeun pour son examen ce matin-là. Cris, hurlement, soupir et porte qui claque. Journée mouvementée en perspective.

Une demi-heure plus tard, les externes, internes, médecins et mes collègues DFGSM 2 arrivèrent. Le service se réveillait, si les éclats de voix précédents ne l’eurent pas déjà fait, et s’ensuivirent les activités habituelles. Avec Super-externe, on visitait nos patients, qu’on commençait à bien connaître. Monsieur Noir, toujours « comme d’habitude », le moral dans les chaussettes. Monsieur Beige, inquiet quant à son examen à venir, lequel personne ne lui avait dit qu’il visait à « traiter » son cancer duodénal qui l’empêchait de manger depuis si longtemps. Je réalisai qu’il n’était pas si facile que ça de dire « tout va bien se passer ». Alors que tout ne se passe pas bien. Si tel avait été le cas, monsieur Beige serait déjà au courant. On ne le laisserait pas s’inquiéter comme ça. C’est quelqu’un qui tiendrait le coup, et qui avancerait mieux s’il savait. Puis il y eu madame Rose, plutôt en forme ce matin. Madame Jaune qui n’en revenait pas d’avoir eu une pyélonéphrite (vulgarisation grossière : infection rénale) suite à une infection urinaire et qui pensait que ces diarrhées sanglantes, c’était forcément le cancer du côlon. Forcément. Vu le passif dans la famille …

Et monsieur Bleu. La première fois qu’il se manifesta, ce fut aux environs de huit heure quinze, quand le service était encore plus ou moins sous le règne de Morphée. Avec quelque chose à mi-chemin entre le cri et le grognement. Le cauchemar dura quelques minutes. Puis ce fut le calme salvateur d’un repos mérité. Plus tard, Super-externe voulu lui rendre visite. En entrouvrant la chambre, nouvelle claque dans un flash-back : un enseignant, une diapositive intitulée « quand interroger ? », la cartouche vide du stylo-plume à changer, une phrase « si le patient dort, laissez-le dormir, c’est suffisamment difficile de trouver le sommeil à l’hôpital ». Super-externe acquiesça.

Quelques dossiers dûment rangés et une plainte vociférante de Monsieur Gris plus tard, il sembla que Monsieur Bleu était réveillé. Et sacrément réveillé même. Ses muscles abdominaux et sus-claviculaires s’écharnaient à compenser le liquide qui s’accumulait à la base de son poumon droit. Il avait la bouche grande ouverte. Une fréquence respiratoire à 40 par minute. Des sueurs. Les extrémités des doigts cyanosées (violacées). Il était pourtant sous 5L d’oxygène. Une pompe distribuait de la morphine dans les veines de son avant-bras. Détresse respiratoire aiguë. Dire qu’il y a une semaine, il répondait encore à nos questions, difficilement, mais il y arrivait. La tristesse se lisait pourtant sur son visage fatigué. Un peu confus, il semblait sur le point, à tout moment, de lâcher prise. De se laisser définitivement aller. Quand on devait lui faire un toucher rectal, il se tournait de lui-même, sans un mot, et serrait les dents.

Ce jour-là, dans le dossier, le dernier message affichait en lettres majuscules « En cas d’aggravation, ne pas réanimer ». J’ai demandé à l’interne « c’est une décision du patient ? De sa famille ? ». Elle m’a regardé d’un air grave et m’a dit « Non, ce sont les médecins en concertation avec la famille : son cancer métastatique est inopérable, son état trop délabré pour toute chimio, il n’y a rien à faire ». « On a essayé de savoir ce qu’il en pensait, lui ? ». « Il est très difficile de communiquer avec lui … ». « Mais alors, on n’attend simplement qu’il … ? ». « Oui, on va lui donner des antalgiques pour qu’il ne souffre pas trop en attendant la fin … c’est aussi ça la médecine ». Claque.

J’appréhende la mort d’un patient. C’est presque étrange cette façon dont la vie semble vouloir me préparer. L’autre jour, avec un chef de service, les DFGSM 2 sont allés palper le foie d’un homme. Il ne nous a pas été présenté. Ni qui il était, ni de quoi il souffrait. On nous a appris sa mort à l’occasion d’un autre cours. De lui, je ne me souviens ni de son nom, ni de son visage. Je me rappelle simplement la consistance « balle de tennis » de son foie. Quand j’y pense, je me dégoute un peu. Quelques jours après, un patient est menacé d’une mort imminente. Cette fois, je le connais. C’est pour bientôt, à l’heure où j’écris ces lignes (pas forcément la même date que la publication de ce message). Un jour, la Faucheuse ne préviendra pas et aura un malin plaisir à agir devant moi.

Le sort de monsieur Bleu me hante. Les directives anticipées. Est-ce que quelqu’un, autre qu’un médecin en soins palliatifs, sait que ça existe ? La notion d’assentiment pour les personnes ne pouvant plus consentir … est-ce que ce n’est qu’un discours de bioéthique ? Cette homme qui va mourir, et pour qui on ne va rien faire de plus que d’abréger ses souffrances (ce qui est déjà bien, hors d’un service de médecine palliative), peut-être au prix de raccourcir son existence, a-t-il seulement eu son mot à dire ?

Ce genre de situation dramatique que des millions de films aiment reprendre avec les violons, le piano et les personnages en pleurs, elles sont nettement différentes lorsque la réalité gomme ces ornements futile, et qu’elle présente crue et cruelle les faits et les évènements. La réalité nous attrape fermement, nous glace parfois le sang, et elle nous colle une claque. Elle peut nous laisser béat, désorienté, livré à nous-même. Et quand nous nous remettons debout, elle ressurgit du néant pour nous en coller une autre. La morale ? Tendez l’autre joue, et relevez-vous. De toute façon, il paraît que c’est la plus grande force de l’homme ça, de se relever.