Hey ! Vous auriez une échelle ? C’est pour être objectif !

EVA

EVA

Entre deux tentatives à la première année commune aux études de santé (PACES), j’ai fait un saut dans le grand bain du monde hospitalier. FFAS, RCA, ASH… des acronymes pour simplement dire que j’étais embauché un mois dans un service d’endocrinologie afin de pallier l’absence d’un aide-soignant de nuit pendant ses congés (je n’utilise pas le terme remplacé, car sans formation, autant dire que j’ai plutôt eu une formation éclair aux bases nécessaires pour s’engager dans les métiers de soignants qu’été vraiment un aide-soignant de substitution). En faisant le tour avec l’infirmière, nous prenons les « constantes » (en d’autres termes, les pressions artérielles, les fréquences cardiaques, les températures, les saturations en dioxygène, etc… soient des chiffres qui sont tout sauf constants). Et parmi ces constantes, il y a la fameuse question, correspondant finalement à une entrée du tableau récapitulatif présent dans le dossier de soin de chaque patient : « l’EVA ».

L’EVA, c’est encore un acronyme qui signifierait échelle visuelle analogique. Et là commence le problème. L’EVA, insérée partout, dans le dossier de soin pour le recueil des « constantes » jusqu’à l’examen à l’accueil des urgences par l’IAO (décidément, encore un acronyme pour infirmière d’accueil et d’orientation – aux urgences) ou encore la mesure de l’efficacité d’un traitement antalgique. Par ailleurs, les antidouleurs médicamenteux sont souvent présentés et prescrits selon des « paliers » correspondant à une fourchette de l’EVA. Par exemple, on considère qu’il est recommandé de donner du paracétamol (sauf contre-indication bien entendu) à des gens qui mesurent leur douleur entre 1 et 4 (je vous mets toutefois au défi de trouver une source fiable et documentée faisant un parallèle direct entre les paliers antalgiques de l’OMS et les valeurs de l’EVA – pour les adultes notamment).

Mais alors, l’EVA, en pratique, ça donne quoi ? Dans les livres, et mettons par exemple en référence le référentiel Douleur – Soins palliatifs – Deuils – Ethique (édité par Elsevier Masson) pour la préparation de l’ECNi, vous trouverez la description de l’EVA comme suit : « outil beaucoup plus objectif (que l’échelle numérique) », « ses résultats sont reproductifs et fiables », « il s’agit d’une réglette double face : une face présentée au malade sans aucun repère particulier, en dehors de ses deux extrémités où il est noté « absence de douleur » et « douleur maximale ». Le malade doit déplacer un curseur et le positionner à l’endroit où il situe sa douleur par rapport aux intensités extrêmes. L’autre face, destinée au soignant, graduée de 0 à 10 : quand le malade a positionné le curseur, le soignant lit le chiffre correspondant et le note dans le dossier médical ».

Ça, c’est ce qui se passe dans les livres. En pratique, un magnifique glissement a eu lieu. L’EVA récupérée lors du tour des infirmier.e.s par exemple ou à l’accueil des urgences est en fait… l’échelle numérique. C’est la grande question « Sur une échelle de 1 à 10, avec 10 étant la pire douleur que vous pouvez imaginer, à combien évaluez-vous votre douleur ? ». C’est aussi des patient.e.s qui répondent « 9 » et qui tournent distraitement les pages d’un magazine, ou qui répondent « 3 » et qui se tordent de douleur en chien de fusil terrassé.e.s par une probable pancréatite. Et c’est aussi des soignant.e.s qui, parfois, derrière, écrivent « 4 » sur le dossier au lieu du 9 déclaré.

Comme si, dans la toute-puissance du soignant à pouvoir asséner un chiffre « objectif » par une méthode « quantitative » sur une douleur qui contient tout ce qu’il y a de plus subjectif, le dernier mot ne pouvait revenir qu’au soignant. Combien de fois entend-t-on : « ce patient n’a pas l’air d’avoir si mal que ça, tu ne trouves pas ? ». Combien de douleurs, de fatigues, de tristesses, sont ainsi remises en question, parce que leur présentation ne correspond pas à une image forcément subjective et biaisée du soignant-évaluateur ?

Or, même si la méthode était bien suivie, même si les chiffres donnés ou récupérés étaient bien retranscrits, il faut noter deux choses. La première étant que l’EVA n’a été validée que dans le cadre de la douleur cancéreuse de l’adulte. La seconde, c’est cette phrase issue d’une mise au point de l’ANSM : « Il n’existe pas de lien direct entre la valeur obtenue sur une échelle et le type de traitement antalgique nécessaire ». En gros, c’est chouette, on a inventé une échelle pour un cas précis qu’on utilise bien au-delà du cas d’origine, et en plus, cette échelle, stricto-sensu, ne sert à rien, du moins, en matière de choix de traitement. Elle pourrait constituer une manière de suivre l’évolution de la douleur par des utilisations répétées mais, prendrait-elle en compte les mêmes composantes de la douleur à chaque évaluation (changement de soignant-évaluateur, changement de lieu de soin, changement de dosages, changement de contexte, changement du moment de la journée, etc.) ?

Au-delà des nombreuses critiques qu’on peut faire de cette évaluation dont le but est également d’être simple, rapide, et d’indiquer/orienter les soignants dans la prise en charge de la douleur, j’ai l’impression qu’il y a une forme de honte à l’idée de reconnaître qu’un patient souffre. Surtout s’il souffre d’une façon « hors-norme ». Il semble presque inacceptable pour un soignant d’écrire « 9 » sur la ligne « EVA » d’un patient qui répond en tournant les pages d’un magazine. Or, quels sont les repères de ce patient ? Quels sont ceux du soignant-évaluateur ? Si un traitement antalgique a été entrepris, le soignant prend-t-il ce chiffre comme un échec dans sa capacité à soulager ?

Le parallèle peut surprendre mais je trouve que cela ressemble également à cette gêne qu’on certains soignants à prescrire un arrêt de travail, notamment lorsque l’indication découle plutôt d’une appréciation de la situation. Une femme ayant des enfants à charge, écrasée par son travail, se présentant aux urgences pour un malaise sans étiologie retrouvé se verra peut-être plus facilement remettre un arrêt de travail d’une journée ou deux qu’un homme célibataire consultant aux urgences pour des douleurs abdominales sans cause retrouvée. Il y a là, à l’instar d’un « 9 » qui « devrait être » un 4, quelque chose de l’ordre de l’appréciation subjective des soignants, où ils estiment que la situation ne correspond pas à une idée de l’ordre « normal » des choses. Une forme de honte (peut-être, je dis ça comme ça, majorée par un système de santé qui taperait, éventuellement, sur les doigts des médecins « trop gentils » en termes d’arrêt de travail, disons).

De la même façon, dans les pratiques, on donnera plus volontiers d’emblée des antalgiques de palier 1 et 2 à un.e patient.e à qui l’on diagnostiquera une maladie reconnue comme douloureuse ; alors qu’on commencera par de simples palier 1 chez une personne dont le diagnostic n’est pas « si douloureux que ça » dans les livres ou la présentation, qu’importe sa réponse à l’échelle numérique de la douleur. Comme s’il serait mal de donner « trop » d’antalgiques d’un coup à un patient qui vous dit pourtant qu’il a mal, justement…

L’arrêt de travail, c’est compliqué. La douleur, tout autant. Je ne suis en rien compétent dans l’un ou l’autre de ces deux domaines. Mais il y a, je crois, dans le soin, des images, des représentations, de part et d’autre de la barrière. Un.e patient.e consulte avec celles-ci, qu’iel confronte à ses attentes, ses craintes, ses espoirs. En face, les soignant.e.s répondent à cette demande, non sans pouvoir complètement extraire leurs propres représentations. De ce duel, de cette confrontation, de cette rencontre, peuvent surgir des conflits, des incompréhensions et des maltraitances, pour l’un.e comme pour l’autre (quand un.e patient.e fait un scandale parce qu’un.e soignant.e ne lui délivre pas un arrêt de travail, les mots sont parfois durs, personnels et violents à l’encontre de ce.tte soignant.e).

Le soin a une image, plusieurs images, une infinité d’images. Ces représentations véhiculent du sens, des émotions, et parfois, une honte. Ses résultats sont également porteur d’une signification souvent très forte : d’une évaluation, d’un diagnostic, d’une prise en charge peuvent découler le sentiment d’échec, d’humiliation ou, au contraire, d’un succès encourageant. Les outils à visée « objectivante » constituent une aide précieuse. Mais dans cette médecine de plus en plus technique, ils se supplantent souvent à la réalité. Réfléchir, partager, discuter avant d’agir n’a jamais été aussi important. De même, apprendre à écouter ses émotions et savoir réfléchir et composer avec elles paraît nécessaire, car elles influencent inévitablement nos choix, nos actions et nos relations avec les autres… donc notre capacité à prendre soin. Alors une médecine par des robots ? J’en ris encore doucement, mais de plus en plus jaune. Il n’y a pas que les échelles pour grimper vers un soin plus humain.

ANSM : prise en charge des douleurs de l’adulte modérées à intenses
Aide mémoire pour l’utilisation des antalgiques dans les douleurs aiguës nociceptives

Soign-enragé

Parfois, je me retourne, et sur le court chemin que j’ai à peine tracé, je les vois. Ce jeune homme recroquevillé dans son lit de réanimation chirurgicale, battu à la batte de base-ball, littéralement décérébré. Cette dame épuisée, déprimée, vidée par son épreuve de jeune pour l’exploration de je-ne-sais quelle maladie. Cette mère en devenir qui apprenait devoir renoncer à son futur enfant alors atteint d’une anomalie de formation du corps calleux (sorte de connexion entre les deux hémisphères cérébraux). Cette autre femme que le désir d’être mère poussait jusqu’à lui faire mettre sa propre vie en danger, mais qui, devant la flambée de son insuffisance rénale, n’a pu mener sa grossesse à terme. Cet homme ficelé à son lit, étiqueté « dément », qui me tenait un discours des plus cohérents me suppliant de le détacher. Ce vieil homme qui paniquait à l’idée de sa propre fin en nous lançant de glacials « vous verrez, quand vous serrez à ma place, cela vous arrivera un jour… ». Les noms, les maladies, et parfois même, les visages s’échappent de ma mémoire. Mais leurs détresses, leurs souffrances, elles restent là, bien vivantes, plantées dans ma chair.

Je me souviens de cette PACES, première année absurde où sur des notions mathématiques, physiques et biochimiques, on « sélectionne » les « plus aptes » à s’engager sur le chemin des professions de santé. Je me souviens de cet ami, aux qualités humaines incomparables, recalé pour quelques places quand bien d’autres têtes-à-claques sont passées. Je me souviens de ces premières années d’anatomie, de physiologie, de sémiologie, où l’on se forge des croyances sur ce qu’est la médecine qui se brisent dès nos premiers pas dans l’hôpital…

Je me rappelle amèrement mon incompréhension : moi qui, des maigres cours d’histoire de la médecine et des textes d’éthiques à apprendre par cœur pour le concours de la PACES, pensait que la médecine n’existait pas (ou plus) sans la fameuse relation humaine entre le soignant et le soigné, pourquoi personne ne nous en parlait ? Je me rappelle décidément bien avoir constaté que les mots-clés valaient plus que les notions en elles-mêmes, que le reste viendrait « après, avec le temps, sur le tas ». Je me rappelle tristement, et chaque jour, ce sentiment étrange qu’on est bien peu, dans l’amphithéâtre, à ce demander ce qu’on fout là, à ne pas comprendre que les gens rient de ce qui nous choquent, à ne pas savoir pourquoi ce qui les intéresse le plus nous intéresse le moins…

Alors on se démène. On va chercher où l’on peut ces notions abstraites qui nous paraissent pourtant si cruciales. On s’enguirlande plus ou moins gentiment dans les chemins obscures et abscons de l’administration française et universitaire pour sortir une association qui n’intéresse pas un seizième de sa promotion afin d’encourager le dialogue sur ce qui est trop tut. On fait des pieds et des mains pour jongler entre ses cours, ses stages, son travail d’étudiant et le reste, le crucial : la lecture d’ouvrages qui ouvrent les yeux (Le Chœur des Femmes, pour ne citer que lui), des médecins qui parlent de ce qu’on aimerait entendre entre les murs de la fac (médecins blogueurs, Borée, Jaddo, Gécé, Gélule, les SF, les paramédicaux et tant d’autres…), on se dégote un master de philosophie-éthique qu’on essaye tant bien que mal d’articuler avec son externat…

Mais plus on avance, plus on écoute ces enseignants qui disent nous « apprendre », et plus on se rend compte qu’en réalité, on ne sait rien. Savoir, savoir-faire, et surtout savoir-être. C’est quoi, fichtre, être médecin et, de surcroît, être un médecin le moins mauvais possible ? Je ne sais pas.

Quand je vois ce genre d’idole, ces Dr. Sachs, ces profs rarissimes à la fac mais qui donnent envie… comme ceux qui vous prennent 2h au minimum pour vous parler du pourquoi c’est important de se présenter à son patient et du comment faire pour que ça soit le moins mal possible. Du genre de ceux qui vous disent que « Noblesse oblige » en vous listant une tripotée de vertus. De ceux qui vous filent la boule au ventre qui remonte jusque dans la gorge et qu’alors vous vous dîtes : « Tu n’y arriveras jamais. Comment veux-tu prétendre à la moindre de ces vertus, toi qui ne connais rien, toi qui crois tout pouvoir apprendre, toi qui ne te connais même pas… ». Comment même leur arriver à la cheville, perdu dans tout nos doutes ?

Et alors vous remettez la blouse trop grande de laquelle dépasse un stéthoscope et un marteau-réflexe d’une de vos poches, une échelle d’évaluation de la douleur d’une autre, et des fiches dans celles qui restent. Et vous arpentez les couloirs de l’hôpital universitaire. Et vous les voyez, les autres.

Les médecins qui, sans faire attention, utilisent des mots savants pour expliquer des maladies aux patients, des « artères calcifiées » aux abréviations, et qui ne comprennent pas que les gens ne suivent pas correctement le traitement qu’ils ont passé tant de temps à leur expliquer. Les médecins qui passent moins de cinq minutes dans une chambre, posent leur stéthoscope, demandent à l’interne, aux externes, aux stagiaires d’écouter et s’en vont sans rien dire. Les médecins qui commentent une échographie aux étudiants, sans prendre la peine de rassurer le patient au préalable, pendant et après l’examen qui le concerne pourtant bien davantage. Les médecins qui demandent un MMS dès que le patient, âgé, ne répond pas assez vite et clairement à leurs demandes. Les médecins qui parlent de leur patient à peine sorti de leur chambre avec l’infirmière alors que la porte est toujours ouverte. Les médecins qui ne savent pas parler, qui ne savent pas gérer un refus qu’ils considèrent comme un affront personnel, une remise en cause de leur compétences si durement acquises. Les médecins qui n’écoutent pas, où seulement quinze mots avant de placer leur science. Les médecins pour qui, l’important c’est le protocole, et le reste, du détail.

Plus je vis dans cet univers, moins je suis choqué. A l’aube de ma deuxième année de médecine, tout me révoltait. En plein milieu de ma troisième année de médecine, cela m’énervait. Aujourd’hui, je serre les poings et les mâchoires. Mais qui suis-je pour juger ainsi de l’exercice des autres ?

J’enrage. Beaucoup de ce que je fais, c’est une bataille. Contre moi-même, le potentiel « mauvais médecin » (selon mon propre jugement) que je suis capable de devenir, contre les autres potentiels « mauvais médecin » parmi mes camarades qui avancent dans cette direction que je n’aime pas tant je la crains, contre les médecins qui agissent « mal ». Mes hauts faits d’armes, et tant pis si j’ai l’air prétentieux, c’est d’accepter de me faire engueuler parce que j’ai passé 1h à faire mon observation, à discuter avec le malade. C’est d’accepter de me faire regarder comme si j’étais un extra-terrestre parce que je vais parfois revoir des patients que j’ai vu dans d’autres services. C’est d’accepter d’être réprimandé parce que je pose des questions futiles sur la pratique idéale de la médecine. C’est d’encourager mes collègues à discuter de leurs expériences, des souffrances qu’ils encaissent eux aussi et qu’ils cachent en riant en amphithéâtre sur les blagues qui m’énervent. C’est d’essayer de pardonner aux soignants qui n’agissent pas comme je trouverais plus humain qu’ils agissent. C’est de m’évertuer à toujours rechercher l’humilité par la remise en question. Et ça, c’est particulièrement difficile.

Car j’ai peur… j’ai incroyablement peur de perdre.

NEJM : Nouvelle Etude d’un Journal Maison

Sémiologie du syndrome de l’étudiant en médecine : des éléments nouveaux

Litthérapeute

______Introduction

L’étudiant en médecine est un étudiant un peu particulier. Déjà engagé dans un circuit complexe, difficile, semé d’embuches, on peut réellement parler d’étudiant en médecine à partir de la DFGSM 2 (2ème année). Rappelons brièvement le schéma général de ces études en pleine réforme (pour la signification des acronymes, voir (1) dans les références bibliographiques en fin d’article) :

Schéma Général des Etudes Médicales

Annexe 1 : Schéma Général des Etudes Médicales

Au cours de ces 6 + w + x + y + z + ϵ années d’études (w étant un entier compris entre 0 et 1 correspondant au nombre de PACES effectué, x étant le nombre de redoublement au cours du cursus de l’étudiant dans la filière médecine comprenant également d’éventuelles années sabbatiques, y étant le nombre d’années durant l’internat, et z le nombre d’années suivant l’obtention d’une thèse où le normalement « docteur » peut encore être considéré et se considérer comme un étudiant en médecine, ϵ permettant de prendre compte d’éventuelles erreurs), l’étudiant en médecine développe une symptomatologie qui lui est propre. La variabilité du tableau clinique est assez vaste, mais des éléments semblent converger comme le montrent quelques études (2).
Mon travail suggère l’existence d’un nouveau symptôme dans ce syndrome.

______Matériel & Méthodes

Etude rétrospective portant sur une cohorte d’étudiants en médecine d’une faculté au cœur de la France (promotions : DFGSM 2, DFGSM 3 regroupées sous le nom « DFGSM ») et n’en déplaise à l’ANAES, oui, c’est du niveau 4, preuve de niveau C.

Table 1 : Population étudiée

Table 1 : Population étudiée

Les sondages ont été élaborés selon la technique « fait maison pour faire joli » et les tests statistiques sont basés sur le test « Ca fait joli dans mon gros délire » (abrégé CFJDMGD).

______Résultats

Pour commencer ce travail, il a été demandé aux étudiants sur quel support ils se basaient pour préparer leurs examens (figure 1).

Figure 1 : Source pour réviser

Figure 1 Source pour réviser

On observe une nette tendance à l’utilisation de la « Ronéo » pour réviser ses cours. De quoi s’agit-il ? Il est question d’un système mis en place par les étudiants de la promotion qui attribue à chacun un ou deux cours auxquels il doit obligatoirement assister afin de le retranscrire le plus fidèlement possible. La retranscription est envoyé à un groupe coordonnateur qui se charge de compiler l’ensemble des retranscriptions et d’en faire une impression hebdomadaire qu’il distribue à l’ensemble de la promotion.
Pourquoi la réponse « notes personnelles » n’a-t-elle pas été proposée ? Nous avons demandé aux étudiants s’ils allaient en cours sachant qu’une réponse positive impliquait une présence à au moins 60% des enseignements (figure 2).

Figure 2 - Présence des étudiants en cours

Figure 2 – Présence des étudiants en cours

Ainsi, près de 10% des étudiants sondés assistent à plus de la moitié des cours magistraux. Ceci pourrait s’expliquer par l’existence du système de la « Ronéo » et de son efficacité quand à servir de support à la révision de ses partiels.
L’étudiant en médecine révisant, j’ai suivi le degré de conscience (mesuré par le score Glasgow {Attention ce lien est une référence sérieuse, vraiment}) de la plupart d’entre eux (moi compris) au cours d’une après-midi consacrée à la lecture de la Ronéo (figure 3).

Figure 3 - Glasgow au cours d'une séance de révision sur la Ronéo

Figure 3 – Glasgow au cours d’une séance de révision sur la Ronéo

Le point à 15h est dû à une légère somnolence rendant l’ouverture des yeux « à la demande » (E3 V5 M6). Le point à 16h est une petite accentuation de la somnolence rendant la réponse verbale parfois confuse (E3 V4 M6). Le point statistiquement vérifié à 17h montre un endormissement responsable d’une absence d’ouverture des yeux sans stimulation douloureuse, aucune réponse verbale et une réponse motrice (réveil) à la douleur (E2 V1 M5). Le point à 18h s’explique de la même façon que le point de 15h.
Ce graphe a été retrouvé au moins une fois chez l’ensemble de la population étudiée (conformément aux critères d’exclusion cités en table 1), bien que des variations en termes d’heure à laquelle survenait l’endormissement ont été observées. De même, la durée du sommeil s’étendait de 15 minutes à plusieurs heures (figure 4).

Figure 4 - Fréquence du symptôme et durée du sommeil

Figure 4 – Fréquence du symptôme et durée du sommeil

______Discussion

Le tableau clinique du syndrome de l’étudiant en médecine peut donc se compléter d’un symptôme d’endormissement diurne à la lecture de la ronéo. Ce symptôme est particulièrement retrouvé lors de certaines périodes de l’année, notamment à la fin de chaque trimestre de DFGSM. La plupart des sujets expriment une volonté pré-critique de s’allonger un instant sur leur lit ou leur canapé pour « lire confortablement ». La période critique de l’endormissement survient de façon sournoise, et il semble encore plus compliqué d’y résister lorsqu’on prend conscience de son imminence. Quelques cas d’endormissements « sur le bureau, le nez dans la ronéo » ont également été rapportés.
Les biais statistiques absolument minimes de cette étude, pionnière en la matière, ne sauraient en dédouaner de sa qualité (il paraît que les bons scientifiques doivent se vendre, je vise Nature, pas vous ?). Il serait intéressant de comparer la prévalence de ce symptôme avec d’autres populations étudiantes et d’évaluer sa fréquence au cours d’une année scolaire. Outre sa valeur presque pathognomonique, il convient donc de souligner l’importance de cette découverte et la manière dont l’identification de ce symptôme permettra d’améliorer le diagnostic de ce syndrome. Les derniers éléments de cette étude suggéraient une augmentation du phénomène lors de lecture de ronéos portant sur la biophysique, les biostatistiques, et les catalogues microbiologiques. Des tests diagnostiques rapides sur une lecture de la physique quantique en scintigraphie pulmonaire pourront ainsi être proposés à ces patients en vue d’optimiser par la suite leur prise en charge (un brevet est actuellement sur le point d’être déposé, candidats contributeurs, veillez contacter l’auteur).

______Références bibliographiques

(1) – Abréviations de l’annexe 1 :
DFGSM = Diplôme de Formation Générale en Sciences Médicales ;
DFASM = Diplôme de Formation Approfondie en Sciences Médicales ;
ECN = Examen National Classant

(2) – Syndrome de l’étudiant en médecine, publié dans Litthérapie, par Litthérapeute.

Ps : je précise que je n’ai absolument rien contre le NEJM, ni aucun journal en particulier, mais que ça me faisait juste beaucoup rire d’écrire un article « à la manière d’un article scientifique » 😉

Il faut payer les journalistes !

Il y a des journalistes extraordinaires. D’autres qui visent absolument à faire la une, quitte à écrire des articles navrants de sensationnalisme. Parmi leurs domaines de prédilection, il en est un que ces derniers semblent adorer. Peut-être parce qu’il est assez parlant à la société, et en même temps couvert d’un voile blanc très mystérieux qui attise la curiosité des néophytes. Peut-être aussi parce que les opinions sont très diverses, si bien qu’il est facile d’avancer tout et n’importe quoi, ainsi que son contraire. Bien entendu, la médecine fait couler beaucoup d’encre.

photoCe matin, je découvre la première page du Parisien avec un titre accrocheur concernant les médecins intérimaires à l’hôpital publique. Des médecins qui répondent donc à une demande des directeurs d’hôpitaux pour exercer, parfois à peine une journée, afin d’assurer la continuité des soins. L’article dénotait l’inadaptation des fluctuations du numérus clausus au cours du temps, imputant cette inadéquation à l’omission de la prise en compte du papy-boom et de, je cite, « l’appétence des femmes pour les temps partiels » (et leur augmentation sur les bancs de la faculté de médecine ces dernières années). Dit comme ça, ça paraît logique. N’empêche que les sources n’étaient pas mentionnées et les chiffres n’étaient pas indiqués. On est donc obligé de croire le journaliste sur parole.
Sur la deuxième page, je trouve ça. Un témoignage d’un directeur d’hôpital en Rhône-Alpes au cœur duquel, bien en évidence, trône une citation : « La recherche du profil s’installe chez les médecins hospitaliers ». Le sous-titre du témoignage « J’ai dû payer un pédiatre 3000€ la journée ». L’homme dit que ces abus sont redondants, que certains intérimaires vont jusqu’à réclamer de la viande fraiche pour leur chat et l’hébergement de leur maman. Je songerai à demander aux chefs de services si Félix va bien la prochaine fois que j’irai en stage. Un peu plus loin dans l’article, une petite pique, tellement habituelle qu’elle devient presque aussi haut niveau que « c’est toi qui l’a dit c’est toi qui l’y est » en troisième section de maternelle, concerne la règle dite « du tact et de la mesure » (art. R.4127-53 du code de la santé publique) que les médecins auraient un peu oublié. Enfin, pour une fois, ce n’est pas directement le serment d’Hippocrate qui est ciblé. Là, c’aurait été première section de maternelle.

Vous l’aurez compris, c’est l’heure d’un petit coup de gueule. Rayez « petit ».

Tout d’abord, le profil. Puisque de toute façon, c’est ça qui intéresse les médecins. Et les gens aussi manifestement puisque les 2 premières pages du journal parlent salaires. Alors. Quelqu’un peut-il me rappeler pourquoi les êtres humains dans un pays comme le nôtre travaillent ? Par plaisir ? Je suis sûr que si on réalisait un simple sondage, le plaisir n’arriverait pas en première position, je ne sais pas pourquoi … mais bon, je n’ai pas vraiment de sources alors moi je vais m’abstenir de toute affirmation destinée à persuader plutôt que convaincre mes lecteurs. Bon, mettons que selon Pascal « tout le malheur des hommes vient d’une seule chose qui est de ne pas savoir demeurer au repos dans une chambre » (voyez l’argument d’autorité que de citer un personnage célèbre et philosophe de surcroit – j’aurai pu dire « selon M. Duchmol, expert », ça aurait peut-être eu le même effet !). En soi, parasité par notre passé, angoissé par notre futur, on ne peut profiter du présent et on se démène à essayer de sauver notre avenir en le préparant au mieux. Que faut-il faire pour acheter une maison, une nouvelle voiture, assurer le devenir de ses enfants et se concocter une belle retraite ? Ou juste pour vivre ? Travailler pardi ! Pourquoi donc ? Et bien pour gagner de l’argent et survivre. Mettons donc comme affirmation simple de base que travailler permet de gagner de l’argent, car selon l’adage « tout travail mérite salaire » (navré de ne pas pouvoir référencer l’auteur, en principe, c’est un boulot de journaliste et je ne le suis pas). Ce serait un peu réducteur de ne travailler que pour l’argent. Pourtant, c’est assez moteur. Bien sûr, pour les chanceux qui ont la possibilité de choisir leur profession, de faire les études adéquates, de décrocher le poste de leur rêve parce que des motivations plus « nobles » les poussent vers une carrière particulière, il existe d’autres motifs. Le gain d’argent est parfois sacrifié. Mais dans l’optique de réussir à survivre, rares sont ceux qui acceptent de travailler gratuitement. Normal me direz-vous, non ?
Il est vrai que certaines professions touchent plus d’argent que d’autres. Alors qu’il est vrai que certains métiers mériteraient une rémunération beaucoup plus élevée vue la pénibilité du travail, sa complexité physique et psychologique, ses expositions en termes de risque, son empreinte sur la vie familiale et personnelle, les responsabilités engagées … Les aides-soignants par exemple remplissent une mission extrêmement importante sans la moindre reconnaissance et avec un salaire de misère. Ils touchent autant qu’une secrétaire lambda de la fonction publique pour des tâches bien différentes (on ne considère pas le travail de la secrétaire comme plus simple : rester derrière un écran toute la journée, le téléphone scotché à l’oreille pour gérer des demandes dans tous les sens n’est pas chose facile, soyons bien d’accords !). Et ils touchent bien moins que le trader qui fait des paris toute la journée (ça c’est pour aller dans le sensationnalisme, soyons fous, combattons le feu par le feu comme on dit !). Quoi qu’il en soit, tous ces métiers travaillent aussi en vue de gagner une certaine somme tous les mois et ainsi leur permettre de vivre.
Voyons un peu le parcours d’un médecin. Après un concours ultra-débile ultra-sélectif (mais qui en soit ne sélectionne pas du tout les plus aptes à faire de bons médecins étant donnés toutes les suggestions de réformes qui continuent à proliférer…) lors de sa première année, l’apprenti docteur passe deux ans en temps qu’étudiant lambda à la faculté, puis il devient externe, c’est-à-dire demi-étudiant, demi-fonctionnaire à mi-temps (tous les matins) à l’hôpital où il doit emmagasiner le maximum de connaissances pour préparer un nouveau concours idiot : l’ECN. Passé cet examen, il devient interne et choisi une spécialité et une région où il sera formé selon ses résultats à l’ECN. Ensuite, pour 4 à 6 ans encore, il restera un demi-étudiant, demi-salarié, travaillant toute la journée (et parfois la nuit) à l’hôpital et se trouvant quelques créneaux pour suivre des cours et accessoirement pondre sa thèse qui lui permettra de devenir docteur en la présentant devant ses pairs. Mettons donc 10 ans d’études pour devenir simple médecin. A cela, vous rajoutez selon vos goûts 2 ans de clinicat pour devenir Chef de Clinique, quelques années à droite à gauche pour passer quelques concours et devenir maître de conférence ou obtenir un doctorat en science ou encore l’habilitation à diriger des recherches etc. Et bien sûr tout en continuant de vous former via la formation continue. Aller, gardons 10 ans d’études, sachant qu’on ne s’arrête pas là (mais moi, j’essaye d’éviter le sensationnalisme journalistique !).
Bon, 10 ans d’études, c’est bien. Ça vous empêche de faire des projets à long terme quand vous êtes jeunes, ça vous sépare de votre copine qui rêve de s’installer et que vous êtes incapables de rassurer parce que vous ne savez pas exactement où vous allez, et ça peut vous casser vos rêves de devenir un jour médecin spécialiste dans telle branche parce que l’ECN en aura décidé autrement, parce qu’il n’y a plus de place pour faire un clinicat dans tel service et parce que vous n’avez pas de bol, tout simplement (un peu de persuasion quand même, on ne se refait pas !). Mais s’il n’y avait que ça, parce qu’à tout ça, on survit. Non, en plus de ça, si on se trompe dans notre métier, on ne va peut-être perdre des millions tout de suite comme notre trader, ni devoir rappeler quelqu’un parce qu’on a oublié de lui faire remplir un papier au secrétariat. Non. Si un soignant se trompe, il peut tuer quelqu’un. Voilà, c’est dit. C’est un peu mélodramatique (je me sens un peu journaliste de première page) mais quelque part, c’est la vérité. Si ça ce n’est pas pénible, complexe, risqué, marquant sur la vie personnelle et familiale (« salut chérie ! » « Coucou ! Qu’est-ce que tu as fait de beau aujourd’hui ? » « J’ai tué un malade, et toi ? »), et que ça ne constitue pas une responsabilité colossale, alors je vous tire mon chapeau et ravale mon acide. Alors oui, quand on sort d’école de commerce ou d’ingénieur (des parcours pas faciles, on est bien d’accord) avec disons un bac + 5, où l’on peut faire des erreurs sans doute graves mais qui, a priori, ne remettront jamais directement la vie d’un homme en danger, là on peut toucher des sommes coquettes (à la louche via les salaires débutants moyens qu’on trouve sur letudiant.fr environ 3000€/mois) sans que ça ne dérange personne et ne fasse les gros titres. En plus, les ingénieurs ou les commerciaux (par exemple) n’ont pas de serment d’Hippocrate ni de code de déontologie, alors c’est sûr qu’on ne va pas aller leur dire que quand même, le tact et la mesure hein … Qu’on soit bien d’accord, je ne crache pas sur les ingénieurs et les commerciaux (mes proches le prendraient très mal), je crache sur le regard socio-journalistique un peu simpliste qu’on a du monde. Du moins, que les médias semblent vouloir nous faire avoir.
Alors voilà, en tant que médecin, j’imagine qu’on essaye de préserver la vie dans les meilleures conditions possibles. Le respect des enseignants, des politiques et des autres savants se perd, la reconnaissance aussi. La gestion des ressources humaines à l’hôpital est catastrophiques : le numérus clausus est controversé, la formation des professionnels est calamiteuse sur le plan humain, et certains journalistes qui n’y connaissent pas grand-chose rajoutent leur grain de sel et ne font rien de très utile dans ce bazar. Oui, je trouve ça normal qu’un médecin qui a travaillé 10 ans en commençant à vraiment gagner un peu d’argent qu’à partir de la 6ème année (et quel salaire : 1300€ en 1ère année, 1500€ en 2ème, 2100 pour les 3-4-5ème année en moyenne, cf ANEMF) alors qu’à côté de lui, ses amis de lycées sont désormais ingénieurs ou statisticiens à l’INSEE, touchent donc facilement 2000 à 3000€ (auxquels s’ajoute pour l’INSEE par exemple une prime annuelle de 1000€ afin de les motiver à rester dans le public), peuvent commencer à construire leur vie et réaliser leurs projets, fonder une famille, s’installer… je trouve ça normal donc qu’au bout de 10-15 ans d’études, un médecin puisse être payé dignement, connaissant son métier. L’intérim surpayé, c’est un problème, c’est vrai. On en parle de l’intérim dans la fonction publique, à l’INSEE tient par exemple puisqu’on en parle ? Forcément qu’à partir du moment où il y a un besoin, ceux qui peuvent y répondre sont par définition peu nombreux et veulent en tirer profil. Vous n’allez pas vendre à un collectionneur un timbre de 1919 dont vous n’avez  rien à cirer à 3 francs 6 sous quand vous savez que vous pourriez en obtenir un peu plus. Après, on est bien d’accords qu’il faut une limite aux abus. Donc j’approuve la proposition du député qui veut un peu standardiser tout ça.
Ce qui me gêne dans cet article, c’est le côté « ces médecins, tous des nantis » qui empeste les pages du journal. Non, désolé, la recherche du profil, ce n’est pas ce pourquoi j’ai fait médecine, mais on ne va pas se mentir : savoir qu’on se coltine 10 ans d’études pas toujours très drôles pour un métier ultra-prenant bien que passionnant et quand même assez bien payé a priori, c’est intéressant. D’autant que le luxe du choix, beaucoup ne l’ont pas. Après, qu’on ne vienne pas dire que la formation des médecins est payée par le contribuable donc qu’on peut tout leur demander. Toutes les filières universitaires sont payées par le contribuable. Alors ne pointons pas du doigt les blouses blanches comme des profiteurs irrespectueux. Et bien sûr qu’il y en a. Les médecins sont des êtres humains. Et la connerie humaine, avec l’univers, ça fait partie des deux choses infinies selon Einstein, par contre, pour l’univers, il n’en est pas absolument certain. Je vous livre un scoop : il y a autant de cons chez les médecins qu’il y en a partout ailleurs. Ouais, je sais, ça fait beaucoup. Pire, si ça se trouve, c’est un con qui vous écrit !

I had a dream …

Apprenez ça par cœur, et vous aurez peut-être une chance de réussir médecine !

« Apprenez ça par cœur, et vous aurez peut-être une chance de réussir médecine ! »            Professeur de Physique, PACES. 

Pris dans les rouages implacables de la première année de médecine, désormais PACES, il peut vous arriver de vous arrêter un instant pour vous prêter à la rêverie. Vous vous dîtes que si la chance vous sourit, si le destin/Dieu/une force cosmique (rayez la mention inutile) agit en votre faveur, l’an prochain, vous serez en deuxième année de médecine/pharmacie/maïeutique/odontologie/kinésithérapie/autre (précisez laquelle). Vous imaginez alors que les cours sur lesquels vous vous échinez depuis quelques mois, à apprendre par cœur des formules telles que la valeur du champ électromagnétique exercé par une charge q en mouvement autour d’un solénoïde considérée comme infini en appliquant la loi de Biot et Savart, ou le mécanisme réactionnel de chimie organique d’une réaction de crotonisation dans le cadre d’une aldolisation, et je pourrais vous citer d’autres exemples d’une utilité absolument incontestable dans l’exercice des professions sus-citées … bref, vous espérerez avec toute la force du désespoir (force assez impressionnante au fur et à mesure que l’année avance, étrangement) que vos cours de deuxième année soient remarquablement plus intéressant. Vous voyez déjà des enseignants formidables, plein d’amour pour leur métier qu’ils ont dû si difficilement arracher à ce foutu concours, et aux dix milles autres derrière, vous enseigner avec passion les subtilités d’une médecine humaine, enrichie des apports de la science et de l’éthique, s’extirpant du traditionalisme obscur dans lequel elle s’est plongée pendant quelques années avant de devenir ce qu’elle est aujourd’hui. Du moins, ce que vos cours de première année en éthique vous laisse apercevoir du métier. Du moins, pour ceux qui s’orienteraient bien vers la médecine. J’ai succombé aux promesses de ces fantasmes élogieux.

***

Deuxième année. Fin du second semestre. Le cours avait déjà été reporté, déchainant la colère des étudiants qui estimaient que mettre 4h de cours 3 jours avant les examens, c’était peut-être un peu exagéré sachant que nous avions donc 3 journées pour réviser près de 300h de cours qui s’étaient enchaînées non-stop depuis le début du semestre. 4h donc, dont l’intitulé était « physiopathologie des organes reproducteurs féminin ». Plus vague tu meurs, d’autant plus qu’une demi-douzaine d’enseignants étaient inscrits sur le planning pour assurer cette leçon. Deux jours avant la date reportée, l’intitulé se précise. 3 parties : l’examen gynécologique et la sémiologie du sein, la physiopathologie de la grossesse (tiens, la grossesse est une maladie ?), et les troubles de la fertilité. Je dois avouer que la première partie s’avérait intéressante, de vieux rêves de première année refaisant surface, je m’empressai de consulter l’excellent blog du docteur Borée qui avait consacré quelques articles à ce sujet. Mes intentions étaient un peu imprécises, ne sachant trop à quoi m’attendre. J’espérai, sans doute naïvement, que les mentalités changeaient peu à peu, et que de plus en plus, on essayait de faire une médecine plus ouverte aux propositions innovantes comme la position gynécologique « à l’anglaise » (cf : blog de Borée, Le Chœur des Femmes) pour ne citer que cela. Borée lui-même me disait ne pouvoir s’attendre qu’à une bonne surprise.

Le prof, gynécologue, semblait jeune, dynamique et assez fier de pouvoir faire son show devant un amphithéâtre plutôt rempli sans doute du fait de l’imminence des examens (traduction : 25% de la promotion de 100 et quelques élèves que nous sommes). S’il passa complètement outre la réalisation « pratique » de l’examen gynécologique, se contentant simplement de citer la nécessité du toucher vaginal systématique sauf si la patiente était vierge (quand même), il passa l’essentiel de son cours à nous présenter les différents symptômes gynécologiques. Autant les aménorrhées, spanioménorrhées, oligoménorrhées, métrorragies, ménorragies et troubles sexuels furent passées (très) rapidement, autant il s’attarda tout particulièrement sur le chapitre des anomalies physiques, en ponctuant de commentaires qui, à son grand plaisir sans doute, déchainèrent quelques rires chez certains auditeurs.

« Voici donc des condylomes génitaux … c’est moche hein ? Diapo suivante … ah, encore des condylomes ! Attendez, regarder bien la suivante, c’est encore pire … voilà, beurk hein ? Je crois que j’en ai mis une encore pire sur la suivante … voilà ! »

Et voilà. La belle médecine tant rêvée qui s’écroule comme un château de cartes dans un courant d’air. Avec ce médecin, enseignant sensé transmettre connaissances et valeurs de la médecine aux générations suivantes qui exposait sa collection de condylomes comme un gosse fier de ses cartes pokémon légendaires, qui donnait du « c’est sûr que l’hypertrophie des grandes lèvres, c’est un peu disgracieux, surtout quand ça dépasse de la culotte l’été sur la plage » en s’esclaffant tout content de son effet, montrant un cas d’agénésie du méat vaginal et devant la flopée de questions de quelques camarades, lâchait un « ah ça, j’étais sûr que ça allait vous intéresser ! ». En deux mots : du voyeurisme. Infections vaginales, mycoses, et autres eurent le droit à quelques images accompagnées de commentaires à l’humour lourd et douteux. Voilà mesdames, voilà messieurs ce qui vient former les médecins de demain. Voilà mesdames, voilà messieurs parmi les quelques bébés docteurs qui viennent en cours, une partie de ceux que la pathologie intéressent plus que l’intérêt du patient. Voilà mesdames, voilà messieurs, le côté « tableau du chasse » du praticien hospitalier qui collectionne les photos « chocs » pour épater la galerie des prochaines blouses blanches en les encourageant à chasser les pathologies rares et à se foutre royalement du « accompagner le patient, lui expliquer, le respecter, même pour une bête histoire de règles trop abondantes ou de problèmes érectiles ». C’est ici que je citerai le tweet du docteur Borée, en réponse à mes jérémiades : « Pas de surprise, pas de déception ».

Deuxième cours, et voilà qu’une gynécologue continue sur la lancée de son collègue, en imitant la femme enceinte et inquiète à l’aide d’une voix criarde et niaise tout en soutenant un ventre imaginaire, en l’introduisant par « et voilà la bonne femme enceinte qui vient vous voir parce que … ». Après quelques imitations, on aborde la question de la dépression post-partum, et nous avons le droit au commentaire suivant « et là, c’est tout pour le bébé, le bébé, rien que le bébé, et vos bonnes femmes deviennent toutes de grosses dondons ». J’ai hésité à lui demander pourquoi elle faisait se métier, puis j’ai vu le sac Chanel, les bijoux et le rouges à lèvres et j’ai peut-être compris. D’aucuns diront que j’ai le jugement facile, à cela je répondrais que vous avez peut-être raison, mais j’ai tendance à croire que lorsqu’on s’exprime face à un public, on essaye plus ou moins de se construire une image de soi qui nous corresponde un minimum en théorie … Mais je me trompe surement.

***

Il y a bien des cours qui désillusionnent, entre ceux qui nous rassurent. Avec des enseignants qui ont à moitié envie d’être là. D’autres qui sont passionnant et passionnés. Parfois, certains ont le sens du contact humain. D’autres vous affirmeront que le toucher rectal se fait à tous les patients dans le cadre d’un examen complet, à quatre pattes avec les fesses en l’air et la joue contre le sol « et vous vous mettez à droite, comme ça, s’ils pètent, vous n’êtes pas dans l’axe » avant de s’esclaffer bruyamment. Parce que vous voyez, c’est quand même nettement plus pratique pour le médecin dans cette position. Par contre, demander le consentement de l’intéressé, lui expliquer l’acte et l’intérêt de cet examen, s’en abstenir lorsqu’il s’avère un peu obsolète étant donné les différentes techniques que la science met à la disposition de la médecine … ça, on peut toujours courir. Et ça, on ne le dit pas dans les premières années de la formation. Comment voulez-vous former des médecins compétents sur le plan technique mais surtout relationnel si d’une, vous ne sélectionnez que les plus grosses mémoires d’entre eux, et de deux, si vous ne leur enseignez que la technique ?

Il est grand temps que les professeurs de médecine ne soit plus que des praticiens hospitaliers. Il est grand temps que les générations évoluent. Il est grand temps que la médecine se concentre vraiment non pas autour du patient exclusivement, mais autour du soin, dans tout ce qu’il implique, sa technique, son contexte, son sens. Et le soin, c’est au moins deux personnes : un soignant compétent, et un patient en confiance. Du moins, c’est ce à quoi je veux croire.

Le jour où la médecine vous attrape …

Vous réalisez que vous êtes en médecine le jour où les vérités clamées en amphithéâtre deviennent tangibles. Il y a plusieurs façons avec laquelle la conscience vous attrape fermement et, en vous glaçant le sang, elle vous déclare que vous avez embrassé cette destinée si subtile qu’elle ne vous laissera pas indemne. J’écrivais il y a quelques temps que je n’avais toujours pas l’impression d’avoir réussi la première épreuve, le rite initiatique de la première année. Les claques de la réalité s’enchainent peu à peu.

Un matin, huit heures sonnant à peine, j’entrai en avance, comme à l’accoutumée, dans le service. Ne manquant pas de saluer l’infirmière qui, quelques jours auparavant, m’avait sciemment laissé entendre qu’il était agréable qu’un étudiant de médecine daigne leur adresser la parole ne serait-ce que pour dire « bonjour », je croisai monsieur Gris qui revenait de promenade sur son fauteuil. Drame : monsieur Gris s’était éclipsé en catimini pour fumer « juste une demie » cigarette alors qu’il devait être strictement à jeun pour son examen ce matin-là. Cris, hurlement, soupir et porte qui claque. Journée mouvementée en perspective.

Une demi-heure plus tard, les externes, internes, médecins et mes collègues DFGSM 2 arrivèrent. Le service se réveillait, si les éclats de voix précédents ne l’eurent pas déjà fait, et s’ensuivirent les activités habituelles. Avec Super-externe, on visitait nos patients, qu’on commençait à bien connaître. Monsieur Noir, toujours « comme d’habitude », le moral dans les chaussettes. Monsieur Beige, inquiet quant à son examen à venir, lequel personne ne lui avait dit qu’il visait à « traiter » son cancer duodénal qui l’empêchait de manger depuis si longtemps. Je réalisai qu’il n’était pas si facile que ça de dire « tout va bien se passer ». Alors que tout ne se passe pas bien. Si tel avait été le cas, monsieur Beige serait déjà au courant. On ne le laisserait pas s’inquiéter comme ça. C’est quelqu’un qui tiendrait le coup, et qui avancerait mieux s’il savait. Puis il y eu madame Rose, plutôt en forme ce matin. Madame Jaune qui n’en revenait pas d’avoir eu une pyélonéphrite (vulgarisation grossière : infection rénale) suite à une infection urinaire et qui pensait que ces diarrhées sanglantes, c’était forcément le cancer du côlon. Forcément. Vu le passif dans la famille …

Et monsieur Bleu. La première fois qu’il se manifesta, ce fut aux environs de huit heure quinze, quand le service était encore plus ou moins sous le règne de Morphée. Avec quelque chose à mi-chemin entre le cri et le grognement. Le cauchemar dura quelques minutes. Puis ce fut le calme salvateur d’un repos mérité. Plus tard, Super-externe voulu lui rendre visite. En entrouvrant la chambre, nouvelle claque dans un flash-back : un enseignant, une diapositive intitulée « quand interroger ? », la cartouche vide du stylo-plume à changer, une phrase « si le patient dort, laissez-le dormir, c’est suffisamment difficile de trouver le sommeil à l’hôpital ». Super-externe acquiesça.

Quelques dossiers dûment rangés et une plainte vociférante de Monsieur Gris plus tard, il sembla que Monsieur Bleu était réveillé. Et sacrément réveillé même. Ses muscles abdominaux et sus-claviculaires s’écharnaient à compenser le liquide qui s’accumulait à la base de son poumon droit. Il avait la bouche grande ouverte. Une fréquence respiratoire à 40 par minute. Des sueurs. Les extrémités des doigts cyanosées (violacées). Il était pourtant sous 5L d’oxygène. Une pompe distribuait de la morphine dans les veines de son avant-bras. Détresse respiratoire aiguë. Dire qu’il y a une semaine, il répondait encore à nos questions, difficilement, mais il y arrivait. La tristesse se lisait pourtant sur son visage fatigué. Un peu confus, il semblait sur le point, à tout moment, de lâcher prise. De se laisser définitivement aller. Quand on devait lui faire un toucher rectal, il se tournait de lui-même, sans un mot, et serrait les dents.

Ce jour-là, dans le dossier, le dernier message affichait en lettres majuscules « En cas d’aggravation, ne pas réanimer ». J’ai demandé à l’interne « c’est une décision du patient ? De sa famille ? ». Elle m’a regardé d’un air grave et m’a dit « Non, ce sont les médecins en concertation avec la famille : son cancer métastatique est inopérable, son état trop délabré pour toute chimio, il n’y a rien à faire ». « On a essayé de savoir ce qu’il en pensait, lui ? ». « Il est très difficile de communiquer avec lui … ». « Mais alors, on n’attend simplement qu’il … ? ». « Oui, on va lui donner des antalgiques pour qu’il ne souffre pas trop en attendant la fin … c’est aussi ça la médecine ». Claque.

J’appréhende la mort d’un patient. C’est presque étrange cette façon dont la vie semble vouloir me préparer. L’autre jour, avec un chef de service, les DFGSM 2 sont allés palper le foie d’un homme. Il ne nous a pas été présenté. Ni qui il était, ni de quoi il souffrait. On nous a appris sa mort à l’occasion d’un autre cours. De lui, je ne me souviens ni de son nom, ni de son visage. Je me rappelle simplement la consistance « balle de tennis » de son foie. Quand j’y pense, je me dégoute un peu. Quelques jours après, un patient est menacé d’une mort imminente. Cette fois, je le connais. C’est pour bientôt, à l’heure où j’écris ces lignes (pas forcément la même date que la publication de ce message). Un jour, la Faucheuse ne préviendra pas et aura un malin plaisir à agir devant moi.

Le sort de monsieur Bleu me hante. Les directives anticipées. Est-ce que quelqu’un, autre qu’un médecin en soins palliatifs, sait que ça existe ? La notion d’assentiment pour les personnes ne pouvant plus consentir … est-ce que ce n’est qu’un discours de bioéthique ? Cette homme qui va mourir, et pour qui on ne va rien faire de plus que d’abréger ses souffrances (ce qui est déjà bien, hors d’un service de médecine palliative), peut-être au prix de raccourcir son existence, a-t-il seulement eu son mot à dire ?

Ce genre de situation dramatique que des millions de films aiment reprendre avec les violons, le piano et les personnages en pleurs, elles sont nettement différentes lorsque la réalité gomme ces ornements futile, et qu’elle présente crue et cruelle les faits et les évènements. La réalité nous attrape fermement, nous glace parfois le sang, et elle nous colle une claque. Elle peut nous laisser béat, désorienté, livré à nous-même. Et quand nous nous remettons debout, elle ressurgit du néant pour nous en coller une autre. La morale ? Tendez l’autre joue, et relevez-vous. De toute façon, il paraît que c’est la plus grande force de l’homme ça, de se relever.

« En fait, c’étaient qui tous ces gens ? »

Las, l’ambiance relaxante d’un amphithéâtre où de jeunes têtes composent en silence sur des questions auxquelles j’ai contribué, je médite. Les lignes, imposantes, s’affichent à l’écran, tandis que du coin de l’œil, j’observe ces visages soucieux, fatigués, concentrés. Parmi eux, quatre ou cinq rangées seulement parviendront au bout de cette aventure, et décrocheront le droit de devenir médecin. Quatre ou cinq rangées récolteront le fruit d’un dur labeur, et arpenteront  les couloirs parfois sinistres de l’hôpital.

Combien se verront comme pour moi il y a peu, au cours d’un stage, errer dans le dédale aux murs blancs, suivant un enseignant formidable qui, lorsqu’il faut entrer dans une chambre, s’arrête, regarde la dizaine de tête encore vide qui trottinent derrière lui et leur demande d’attendre. Il entre alors dans la chambre, referme la porte, et chacun sait qu’il demande calmement et sincèrement au patient s’il accepte qu’une dizaine d’élève, pas un de plus, puisse entrer pour observer un instant l’examen qu’il subit. La plupart du temps, la femme, l’homme ou l’enfant devant tant de bienveillance et de respect accepte. L’enseignant retourner chercher ses élèves, leur demande d’être calmes, sérieux et courtois, et les fait entrer. Ils regardent ce qu’ils devaient voir, et sans plus attendre, s’en vont. Toutes les questions des professionnels en devenir trouveront une réponse, sauf quand elles n’en ont pas, ou pas encore. Puis, délicatement, il leur propose d’aller voir l’autre aile du service, rencontrer un autre professeur.

L’homme en question est un brillant spécialiste. Sa médecine à lui, c’est des patients qui défilent, toute la journée, et dont la source ne tarie jamais. A l’aide d’un long engin, flexible et technologique, il explore les voies aériennes et pulmonaires. Ainsi, devant une ribambelle d’étudiant, il détaille la procédure avec brio et moult termes techniques pour le néophyte. « Et là, nous sommes dans .. ? » « La lingula ». Pédagogue certes. Au milieu de l’examen, 3 autres étudiants entrent « Bonjour, est-ce qu’on peut assister à la fibro professeur ? » « Entrez donc tant qu’il y a de la place ! ». Comme les autres, inconnus du patient, ils s’avancent et prennent place. « Relevez un peu la tête monsieur ». Puis, la démonstration s’achève. Les étudiants qui tous n’ont pas été présentés commencent à sortir. Les suivant, j’entends « Et alors, tout est normal docteur ? » « Ah mais je ne sais pas moi, c’est le labo qui vous dira ». Et le savant entraine sa troupe d’admirateur vers une nouvelle salle voir un autre patient souffler dans des tuyaux pour faire des courbes. Treize qu’ils sont, treize qu’ils rentrent. Le patient en question, plutôt impressionné par la colonie de blouses blanches prends cela avec humour. Il souffle, l’infirmière grimace devant les tracés qui s’affichent sur l’ordinateur « Hum, on va la refaire celle-là ». Et le patient souffle à nouveau. L’exercice s’achève. Les toges blanches sortent. Je prends du retard pour remercier le patient. En quittant la pièce, je l’entends parler à l’infirmière « En fait, c’étaient qui tous ces gens ? ».

Soupir. Combien de ces jeunes premières années avanceront dans les rouages d’un CHU où les patients ne savent même pas à qui ils ont affaire, à cette bande de voyeurs que l’on ne leur a jamais présenté. Ces patients à qui on a vaguement demandé leur avis, sans jamais vraiment leur faire comprendre que oui, ils ont le droit de dire non. Et que non, on ne va pas moins bien les soigner pour cela.

Je vous entends presque penser «  mais pourquoi ne pas t’être présenté toi ? ». A cela, je n’ai pas d’excuses. Que des prétextes bidons. Oui, quand on arrive le premier jour dans un service, on n’aime pas trop faire mauvaise impression en jouant les rabats-joies éthiques à la noix. Oui, quand on est nouveau, on essaye plutôt de faire profil bas. Oui, se la jouer « bonjour, moi c’est machin, étudiant en médecine » devant une foule d’étudiant qui ne se présentent pas, c’est un peu présomptueux. Je crois à tort qu’être plus âgés et plus compétent me permettra de faire cela un jour. Mais soyons franc, ce n’est que de la lâcheté. Il est temps que ça change.

Je souffle. Ils ont bientôt fini de composer. J’espère vraiment que ces quatre ou cinq rangées seront composées de gens dotés de cette intelligence qui me fait défaut, et de ce courage que je n’ai pas. Des gens que je devrais franchement songer à imiter un tant soit peu …

Comment réussir la PACES (Première Année Commune aux Etudes de Santé, dite aussi PAES) ?

Dernier cours de physique-chimie, Terminale Scientifique, quelques semaines avant le BAC.

L’enseignant approchait tandis que les élèves rangeaient leurs affaires en vitesse. C’était la dernière fois qu’ils mettaient les pieds dans cette salle où, notamment, ils avaient passé de longues matinées, le Vendredi, à essayer de finir leur nuit sans trop se faire remarquer, entre 8h et 10h. Je n’étais pas des plus lents à fourrer pêle-mêle cahiers et stylos au fond de mon sac pour quitter les lieux. C’était cependant sans compter l’arrivée du professeur qui s’installa à ma gauche.
« J’ai appris, au conseil de classe du troisième trimestre, que tu voulais faire médecine ? »
Comment dire … ? Oui, ça posait problème ?
« En effet … »
Il cilla, et un petit sourire un brin moqueur vint tordre ses lèvres.
« Tu sais qu’il y a des maths en médecine ? »
Ah ah … Comment ça, moi, le pauvre étudiant soi-disant destiné à faire de la littérature et qui détestait les mathématiques au plus haut point (celles-ci d’ailleurs le lui rendait très bien en l’envoyant
illico presto chez l’infirmière pour cause de spasmophilie) faire médecine ? Non mais dans quel monde vivions-nous ? Depuis l’an dernier, on me répétait que si je le voulais, je pouvais toujours retourner en première, mais en première littéraire cette fois. Que ce n’était pas grave, qu’il valait mieux avoir un très bon bac L qu’un mauvais bac S. Et que pour faire comédien, psychologue, professeur de lettres ou écrivain, c’était quand même plus approprié. Oui mais … pour devenir médecin ?
« Il y en a, il faudra que je fasse avec … »
Le professeur eut un petit rire.
« Moi, je veux te parler franchement. Le conseil de classe dit que tu es un élève sérieux pour lequel on n’a pas trop de crainte concernant l’avenir. Tu auras peut-être ton bac sans trop de problèmes. Mais honnêtement, je ne pense pas que la médecine ça soit pour toi. C’est scientifique. Non, je pense que c’est pas très intelligent de te lancer là-dedans … Tu n’y arrivera pas ».

– – –

Comment détruire un projet, un rêve, une motivation voir une vocation en deux minutes. Je pense à celui ou celle qui, étant peut-être un(e) allergique aux mathématiques, à la physique ou à toute autre forme de calculs abstraits mais qui rêve de faire un métier comme celui de médecin, aurait pris pour saintes paroles le discours d’un enseignant avec si peu de tact. J’enrage quand je constate cette suprématie de la science, du « bac S qui ouvre toutes les portes », sur la littérature. Pythagore avant d’être mathématicien était philosophe. Descartes s’est essayé avec un certain succès à quelques écrits de même nature. Je cite Leibniz comme je pourrais en citer pendant des heures ou on s’arrête là ? Et puis, sans art, sans littérature pour servir de bases à de très bons films, d’excellentes séries ou même de jeux-vidéos, avouez quand même que la vie serait un peu morne …
« Cher professeur, pour votre gouverne : je ne saurais vous suggérer de bien vouloir garder vos commentaires sur le choix d’orientation d’un étudiant pour vous à l’avenir. Car loin de moi l’idée de remettre en questions vos talents divinatoires, prédictifs, quand bien même ils seraient basés sur quelques calculs mais … j’ai eu mon bac S avec mention « Bien ». Oui j’ai eu 7 en maths, et oui j’ai eu 19 en histoire. Et pire encore, j’ai eu médecine. Bien à vous, CQFD ».


PACES ou PAES pour Première Année Commune aux Études de Santé.

Une année redoutable, épuisante et difficile à tout point de vue. Néanmoins, j’aimerais profiter de cet article pour en dire deux ou trois mots. Casser des mythes. Briser des idées reçues qui continuent de faire rage parmi les lycéens. Cet article donne mon avis, très personnel, sur ces études. Il ne s’agit là que d’une des quasis sept milliard de vérités potentielles. Mais par pitié, considérez-là dans vos argumentaires, même pour la réfuter, si vous penser à la médecine comme une éventualité pour votre devenir …

  1. La médecine est réservée à une élite intellectuelle.
    Je ferais une sacré tâche dans leur rang. Non, non et non, il n’est pas nécessaire de dépasser Einstein en QI pour avoir une chance de réussir médecine et faire un bon médecin. Ce qu’il faut en priorité c’est une bonne dose d’humanisme, suffisamment pour pouvoir se dire « J’ai envie d’aider les hommes, de les guérir le plus possible, de les soulager au moins le plus souvent, et de les écouter toujours … Même si pour cela, je dois engranger une quantité de cours parfois tous plus inutiles les uns que les autres et dénués de la moindre humanité pendant toute une année, voire plus. ». Car la motivation sera votre plus grande arme, mais également l’alliée la plus difficile à convaincre de rester avec vous. Ne la perdez jamais.
  2. Seuls les bacs S mention « Très bien » peuvent espérer avoir médecine.
    Ce n’est pas pour le plaisir de me citer mais je suis un parfait contre-exemple. Je pourrais même vous parler d’un camarade qui, fort de sa mention très bien, est actuellement occupé à essayer une troisième fois de réussir le concours de la première année. Le bac n’a strictement rien à voir avec votre compétence dans l’enseignement supérieur. L’organisation, la motivation et, il faut l’avouer, la chance, sont les seules choses qui vous permettront ou non de réussir. Oubliez le lycée, retrouvez-vous. Sachez comment vous fonctionnez. Si vous êtes plutôt bon pour retenir ce que vous voyez, ce que vous entendez, ce que vous sentez. Si les maths vous filent des boutons, qu’à cela ne tienne ! Vous démultiplierez vos efforts pour faire la différence sur les sciences humaines, la biologie, la chimie et l’anatomie ! Il est vrai que dans les statistiques, beaucoup de gens ayant eu leur bac avec mention sont retenus. Après, sont-ils entrés en médecine parce qu’ils n’avaient pas peur, du coup, d’y aller ? Les bacs aux mentions inférieures ne sont-ils pas sous-représentés dans le lot d’étudiants qui préparent le concours ? Parlons chiffres, puisque dans ce bas monde, on ne demande que ça. Et bien sur l’ensemble des bacheliers généraux, près de la moitié est en filière scientifique. Parmi ces derniers, en 2011, 57,5% d’entre eux ont reçu une mention et notamment 10,5% le fameux « Très bien » (ici). Voilà qui fait un sacré nombre de mentions aptes à se retrouver dans l’amphi … D’un point de vue plus psychologique, du fait de ce genre de rumeurs, l’étudiant avec un bac mention passable aurait peut-être moins confiance en sa capacité à réussir. Et serait peut-être même moins tenté de s’inscrire.
  3. On ne peut réussir médecine qu’en redoublant au moins une fois.
    Tout dépend, encore une fois, de la triade organisation, motivation et chance. Mais quoi qu’il en soit, il ne faut surtout pas entrer en PACES et se dire que « de toute façon, je ne l’aurais jamais dès la première année ». Il faut profiter de la première tentative pour essayer de s’affranchir de la nécessité de recommencer. Et au pire, il sera toujours bon de profiter de cette première année pour (ré) apprendre à se connaître, acquérir une méthode de travail efficace et s’adapter à l’enseignement supérieur.
  4. Pour réussir médecine, il faut être bon en maths.
    Si vous avez bien lu le début de l’article, vous aurez compris pourquoi cette idée figure dans les mythes à démolir. Je pourrais pousser la blague (et la prétention) et vous dire qu’il faut être bon tout court. Je préfère vous avouer qu’une fois de plus, organisation, motivation et chance seront vos maîtres mots (je pars du principe que le travail est le produit de l’opération « Organisation x Motivation » et que la réussite répond à la loi « Réussite = (Organisation² x Motivation4) x Chance »). J’ajoute qu’il est quand même plus intéressant (si si !) de travailler de la physique quand on voit l’utilité qu’elle peut avoir dans notre pratique de futur médecin (même si parfois, certains chapitres sont effectivement là pour que les professeurs puissent se faire mousser un peu avec leurs magnifiques équations – C’est vrai, esthétiquement, c’est pas toujours moche, une équation !). Si je puis me permettre de vous renvoyer aux livres d’un certain Martin Winckler
  5. La pire de toute : Pour réussir médecine, il est indispensable de prendre une prépa. Alors là, j’enrage. NON NON ET NON ! C’EST FAUX, ARCHI-FAUX, STUPIDEMENT FAUX ! Le principal intérêt de ce système dont sont victimes pas loin de 75% des étudiants inscrits en première année de médecine est de vous voler votre argent. Ils vous vendent du rêve. Leur argument fort est de dire que plus de 75% des étudiants reçus avaient bénéficié de leurs services. Statistiques un peu faciles quand on part du principe que 75% de la promotion y était inscrite. Que donc, par la loi des échantillonnages, on retrouve une proportion semblable dans les reçus ! Mais ça, ils oublient un tout petit peu de vous le dire. Ensuite, il faut savoir que ces entreprises ont quand même un avantage : elles vous font connaître un peu vos camarades. Néanmoins, vous savez déjà que vous n’êtes pas en médecine pour vous faire des amis cette année, par conséquent, ce n’est pas indispensable, surtout si vous avez un ami ou deux qui tentent également le concours cette année. Travaillez en groupe, à deux ou trois, pas plus sinon ça se transforme en discussions infinies et la productivité est faible. Ça, c’est vraiment important, pour le moral entre autre. Certes, les boites privées vous encadrent, vous offre une reprise des cours avec des explications ce qui n’est pas trop mal pour les gens un peu dissipés (qui manquent donc d’organisation) ou qui ont besoin d’aide pour la transition lycée – fac. Cependant, la fac, au travers des séances de travaux dirigés qu’elle vous propose, vous permet aussi des rappels de cours par un autre enseignant, un certain encadrement (les travaux dirigés sont obligatoires en théorie) ainsi que la possibilité de poser vos questions. Il existe par ailleurs une alternative merveilleuse qu’on appelle souvent le TUTORAT. Comment décrire en quelques mots cette perle dans les études de santé ? Pour une somme modique (inférieure à 20€ l’année versus 3000€ pour les prépas privées) vous souscrivez à une association d’anciens élèves de PACES (souvent en deuxième ou troisième année) qui ont réussi leur concours et vous propose des séances de concours blancs, un soutien moral tout au long de l’année, parfois même une pré-rentrée pour vous remettre doucement dans le bain du travail, et surtout, il faut savoir que cette organisation travaille en étroite collaboration avec les enseignants de votre faculté. Oui, ceux qui vous donnent des cours et, plus important encore, ceux qui poseront les questions le jour du concours. Personnellement, quand on m’a donné le choix entre 3000€ et 20€, je ne suis pas du genre près de mes sous, mais je n’ai pas hésité très longtemps. Après, gardez à l’esprit que cela reste votre choix et que vous lisez la critique d’un étudiant complètement « anti-prépa-pour-la-PACES » qui les considère comme des « sales boites pompeuses d’argent qui creusent les inégalités d’accès à la profession médicale en abusant honteusement des inégalités pré-existantes entre les classes sociales et des revenus financiers des familles des étudiants qui tentent leur chance en PACES ». Entres autres.

Voilà. Je vous invite, futurs étudiants en PACES, actuels étudiants en PACES, parents ou proches d’étudiants en PACES, ou toute autre personne, à venir me faire part de vos éventuelles questions/remarques/suggestions concernant cette fameuse PACES en me laissant un petit commentaire sur ce post. N’ayez crainte d’exprimer votre désaccord, je sais que j’ai des avis très tranchés sur la question, mais ma réflexion ne demande qu’à évoluer. Enfin, voyez là les 5 grandes idées auxquelles je tenais à briser le cou sans plus attendre. Il y en a d’autre, faites m’en part, et j’actualiserai sans doute ce message. Je ne donne ici que mon avis, encore une fois. Je n’exposerais pas ma méthode de travail, car cela ne sert strictement à rien, chacun vivant à sa façon la PACES. Les grandes lignes ont été clairement dites : Organisation, Motivation et Chance. La vie, le hasard et le destin feront le reste.

N’oubliez pas : « Qui vivra verra ! ».

Le pouvoir des promesses

J’y passais très souvent. Presque tout les jours lors de ma première PACES. Au départ, c’est un chemin tellement banal que je le parcourais sans autres arrières pensées que celles de mes cours s’accumulant dangereusement dans ma mémoire vacillante. Les équations chimiques dissimulaient les arbres derrière des symboles, les formules physiques se chargeaient du ciel, les récitations de cours de biologie effaçaient les sons environnants et les exercices statistiques ne laissaient aucune chance au reste … s’il restait quelque chose. Je déambulais dans cette espèce de long couloir plus ou moins naturel qui serpentait entre deux ou trois habitations, m’éloignant de la départementale et m’y ramenant un peu plus loin tout en offrant un raccourci appréciable à mon trajet à pied. Mais alors que beaucoup auraient profité du spectacle en grimpant cette petite pente, les yeux rivés devant soi et s’égarant dans une vision plutôt sympathique pour une grosse ville, celle d’un ciel plus ou moins nuageux sur lequel se découpaient quelques arbres du parc à proximité, moi, j’avançais en traînant dans mon sillage mes leçons qui ne semblaient vouloir se résoudre ni à demeurer sur leur papiers, ni à entrer complètement et clairement dans les profondeurs de mon esprit de plus en plus fatigué.

Un jour où le printemps commençait à faire chanter les oiseaux les plus téméraires, je remontais la pente, comme à l’accoutumée, et un rayon taquin d’un soleil que je voyais de moins en moins vint à la rencontre de mon œil. Bien que le myosis s’enclencha, mon organisme m’apprécia pas ce qu’il considérait comme une agression et plissa les yeux. Si un nuage bienveillant n’avait voulu, à cet instant, s’interposer entre le soleil joueur et mes yeux grognons, je serais peut-être passé à côté d’un grand bonheur. Je fus comme soudain frappé par la splendeur de ce que je voyais. Cela n’avait pourtant rien d’exceptionnel, mais ce n’était pas tellement la vue qui m’impressionnait. C’était surtout que mes pensées parasites avaient, l’espace d’un instant, disparu. Et, les yeux fixés vers le lointain, ce morceau de ciel et de verdure, j’avançais en laissant mes rêves prendre leurs aises dans ma petite boite crânienne.

Et quel rêve peut faire l’étudiant en médecine qui tantôt galère, tantôt croit que la réussite est possible ? Je me voyais en face d’un panneau où une foule se pressait, s’écrasait, jouait des coudes pour y lire quelques feuilles. Dans cette vision prodigieuse, les gens s’écartaient, sans m’adresser un seul regard, continuant de lutter les uns avec les autres. Mais un passage se formait devant moi. J’approchais, le cœur battant à tout rompre. Je voyais la fatale liste de nom avec, sur la même ligne, deux mots selon les cas : « Reçu » ou « Échec ». Mon doigt tremblant se posait avec délicatesse sur mon nom de famille, en vérifiant les lettres, le nombre de lettres, comme pour retarder l’instant où mes yeux, inéluctablement, viendrait à la rencontre du verdict. Et un mugissement de joie, bestial, explosif comme un feu d’artifice du 14 Juillet, illuminait mon cerveau, mon esprit et mon âme. A côté des quelques lettres qui me désignaient, le simple mot « Reçu » s’affichait en un vert flamboyant. Je tournais mon regard vers mon camarade de galère avec qui j’ai passé deux années difficiles. Et il me regardait, indéchiffrable. Nous avancions, l’un vers l’autre. Pas de baiser, non, mais un frémissement au coin de nos bouches. Un rire qui s’échappe, de l’un ou de l’autre. Et nous comprenions dans une embrassade chaleureuse que nous étions pris, que nous allions passer en deuxième année de médecine !

Et tandis que je rêvais tout éveillé, je montais la pente avec une peur irréaliste. Je me disais que si mon regard quittait le ciel, alors ce rêve ne se réaliserait pas. C’était difficile, car un escalier aux larges marches m’attendait à la fin du chemin. Mais comme un idiot, un croyant fou, un illuminé, je m’efforçais de ne regarder que le ciel, et les images que mon esprit animait. Et ainsi, chaque soir en rentrant chez moi, je faisais le même rêve. Chaque soir, j’arrivais chez moi l’esprit enjoué, motivé à travailler, comme si je venais de recevoir la promesse que c’était possible, que ça allait arriver.

J’ai échoué à 14 places du dernier pris, lors de ma première tentative. Déception. Envie de s’arrêter, de tout envoyer valser, de dire « non, stop, j’arrête, je n’en peux plus ». J’aurais presque pu en vomir tant j’étais dégoûté d’avoir tant travaillé, tant espéré, tant cru … pour rien. Et puis, au cours de l’été, je suis repassé par ce sentier. Et ce n’était plus vraiment la joie qui m’envahit lorsque l’habituelle vision rencontra mon esprit tourmenté. Et pourtant, j’ai décidé de tenter à nouveau ma chance. Quelle folie …

Permis en poche, changement de site pour suivre mes cours. Je ne passais plus aussi souvent par ce chemin, pour ne pas dire que je n’y passais plus du tout. Sauf très occasionnellement, pour aller complètement ailleurs qu’à la fac. Mais à chaque fois, la vision était plus forte, plus motivante. Et c’est une énergie combative, la « niac » comme ils l’appellent, qui venait faire bouillir mon sang.

La promesse n’était pas parfaite. Mon camarade n’est pas passé cette fois là. Moi si. Mais la joie, la véritable joie du véritable moment en était comme amputée d’un bon morceau de son essence. Un espoir subsiste toujours pour lui. Quand à moi, pas plus tard qu’aujourdhui, je suis à nouveau passé par ce chemin. J’ai levé les yeux au ciel, comme un bon vieux réflexe. Le vélo ne s’oublie pas. Les rêves non plus. Et puis, j’ai réalisé qu’il était réalisé. Et mon soupir s’est transformé en un bel éclat de rire …

Seule parmi les autres

« – Elles sont là ! Elles me veulent du mal, je le sais ! Je les ai vu je vous dit ! Au secours … »

J’attendais. Dans la pénombre de la petite chambre, Mme Perdue s’évertuait à me raconter des horreurs. Elle venait de crier. Selon elle, sa sonnette était cassée. Et elle criait depuis des heures. L’infirmière a regardé le mécanisme, l’a activé devant elle sans problème et est repartie. Cela faisait un long mois qu’elle était dans ce service. L’équipe soignante avait tout essayé. Ils ne pouvait pas la garder. Elle aurait même giflé une aide-soignante quelques jours plus tôt. Était-ce vraiment de sa faute ? Est-on vraiment soi-même lorsqu’on vient d’un autre pays jusqu’en France, pour subir une chirurgie cérébrale ? Est-ce qu’on reste vraiment soi-même lorsqu’on vit cela, et qu’on stagne, plusieurs semaines, dans la chambre d’un hôpital, désorienté, parlant juste ce qu’il faut de français pour se faire comprendre, cloué au lit car handicapé par sa maladie et ne sachant pas pourquoi on ne peut pas manger quand on le voudrait, ce que veut dire diabétique, ni pourquoi on ne peut pas rentrer chez soi.

J’avais peut-être un peu plus de patience que les autres soignants. Ou alors, et c’est plus probable, cela ne faisait que quelques jours que je m’occupais d’elle. Par conséquent, je n’avais pas encore baissé les bras. Je lui accordais même une attention particulière, bien que chacun des patients que je côtoyais était particulier pour ma part. Avec elle, je veillais à bien choisir mes mots. A me poster, posément, à quelques pas du lit et à la regarder dans les yeux pour y lire la petite étincelle de compréhension quand je lui parlais. A ne pas avoir de gestes brusques, et à répondre à toutes ses questions, toutes ses demandes, en lui expliquant pourquoi, à deux heures du matin, il n’était pas vraiment utile de se brosser les cheveux et qu’elle ferait mieux d’essayer de dormir un peu.

Quelque part, à cause de ses origines peut-être, ou sa coiffure, elle me rappelait ma grand-mère. Bien que cette dernière soit en très bonne santé, je ne pouvais me défaire de cette impression étrange et, chaque fois que Mme Perdue me parlait, je l’imaginais dans une maison, entourée d’enfants et de petit enfants, un sourire aux lèvres, la vie heureuse … Ainsi, ce soir, quand elle s’adressait à moi, je remerciais les ténèbres de dissimuler mon visage pâlissant.

« – Elles sont venues ensembles. Elles étaient en bandes. Je vous jure. Elles me font mal. Elles m’ont fait mal. Des bâtons … elles m’ont mis des bâtons. Et je criais. J’ai mal. Elles sont là, je les ai vu passer ! Mais pourquoi vous ne m’écoutez pas ?
– Je vous écoute, Mme Perdue.
– Vous les avez vues ? Elles me veulent du mal !
– Qui vous veut du mal ?
– Les filles ! Elles prennent des bâtons, ô j’ai mal …
– Il n’y a personne, à part les infirmières et les aides soignants, je vous assure …
– Mais elles sont là, je les ai vue ! Vous ne me croyez pas ? Pourquoi vous ne me croyez pas ? Je ne suis pas folle, vous savez ! Je ne suis pas folle. Non. J’ai mal. Je crie. Pourquoi personne ne vient quand je crie ?
– …
– Pourquoi vous ne répondez pas ? Vous ne m’écoutez pas ? Pourquoi personne ne m’écoute ?
– Je vous écoute, Mme Perdue.
– Je peux vous raconter ? Elles m’ont fait du mal ! »

J’échangeais avec elle un regard. Ou plutôt, je plongeais mes yeux dans un abîme de détresse. Une sorte d’ « Au secours, j’existe, et j’ai mal ». Elle ne semblait pas pleurer. Mais peut-être que l’obscurité dissimulait ses larmes, comme elle étouffait mes battements de cœurs. Incroyablement puissants. Incroyablement forts. Presque douloureux.

Alors elle me raconta. A grands renforts de gestes explicites pour me faire comprendre que les bâtons, c’était là qu’elle les prenait. C’était là que ces barbares les lui enfonçait. Qu’elle avait mal, ici et là. Qu’elle criait, mais que personne ne l’entendait. Qu’elle ne pouvais rien dire. Que c’était les filles du village. Qu’elle lui en voulait. Que l’une d’elle s’appelait Bienveillance. Bienveillance était aussi le nom d’une aide-soignante du service qui était, je trouve, assez « expéditive » avec Mme Perdue. Violée, humiliée, livrée à elle même, elle me raconta pendant plusieurs minutes. Et je me taisais. J’ouvrais grand mes oreilles et je souffrais avec elle. Je vis une ou deux larmes perler sur son visage. Puis son récit s’acheva et le silence de la nuit prit sa juste place. J’approchais alors, lui tendis un mouchoir et passait quelques temps à lui dire qu’elle était en sécurité ici, que nous allions vérifier qu’il n’y avait personne et que nous ferions le nécessaire pour qu’elle ne risque rien. Et au fond de moi même je me demandais : était-ce un cauchemar, ou était-ce un souvenir ?

Mme Perdue a fini par partir avec sa famille. Mme Perdue a laissé une trace indélébile dans mon esprit. Parfois, on peut répondre aux besoins des patients. Parfois, on peut savoir ce qu’ils veulent. D’autre fois, on ne peut pas. Pour différentes raisons. Mais quand ce que l’on pense être la folie vient prendre le pas sur la raison, et quand l’être humain se retrouve perdu dans sa chambre d’hôpital, sans savoir où il est, sans savoir où il vit, sans même savoir ce qu’il a été, que peut-on faire, nous, soignants, pour qu’ils se retrouvent eux-mêmes ? Peut-on vraiment juger et dire qu’untel est fou car le psy l’a affirmé et renvoyer le patient chez lui ? Comment peut-on distinguer les éclairs de lucidité ? Comment peut-on saisir l’importance d’une demande venant du patient se trouvant dans un tel état ? Écrire « folie » ou toutes les expressions similaires, médicales ou non, sur un dossier, nous autorise-t-il à prendre en charge le patient comme on irait prendre soin du chat du voisin en le nourrissant 2 ou 3 fois par jours, en passant en un coup de vent et « à la prochaine ! » ?

Moi je n’ai pas pu. Et j’espère que je ne serais jamais un courant d’air. Mais peut-être que la réalité du métier viendra toquer à ma porte. Et peut être que je ne lui ouvrirai pas. Toutefois, j’essayerais quand même de fermer la fenêtre. Dès fois que le courant d’air, un instant, s’arrête, et forme un calme tourbillon.