Lettre d’un ingrat corporatiste

A l’intention de ces mesdames et messieurs les députés (Mme Fiat, Mme Autain, M. Bernalicis, M. Coquerel, M. Corbière, M. Lachaud, M. Larive, M. Mélenchon, Mme Obono, Mme Panot, M. Prud’homme, M. Quatennens, M. Ratenon, Mme Ressiguier, Mme Rubin, M. Ruffin et Mme Taurine) auteurs de la proposition d’amendement n°1039 de l’article L.4131-6 du code de la santé publique.

Après 6 ans de formation universitaire dont j’ai réglé les droits d’inscription – comme toutes celles et ceux qui, comme certain.e.s d’entre vous l’ont fait, s’inscrivent dans l’enseignement supérieur – comprenant au moins 3 ans d’externat, c’est-à-dire, d’un mi-temps entre les bancs de la facs et plusieurs services hospitaliers (où j’assumais ainsi, entre deux leçons de médecine, le remplacement du déficit en personnel de santé : brancardage, secrétariat, standardiste téléphonique, etc.) tout en préparant un concours redoutable qui allait déterminer mon choix de spécialité et la région de ma formation des 3 à 5 prochaines années, je me suis engagé, de plein gré, dans l’internat de médecine générale.

Je découvre votre amendement avec une franche stupéfaction. Elle vire à une vive indignation en lisant ces lignes putrides : « Cette liberté d’installation constitue une forme d’ingratitude corporatiste envers la collectivité », « la liberté d’installation totale […] les mène à privilégier leur confort de vie présumé sur leur mission de service public ». Je me demande : à quel moment avez-vous commencé à penser qu’un argumentaire basé sur l’insulte et le mépris serait pertinent, d’autant plus pour élaborer une politique de santé ?

Je n’aimerai pas avoir besoin de vous rappeler les conditions de formation en médecine telles qu’elles sont actuellement. Les concours répétés, le climat de compétition perpétuelle, une tradition folklorique malsaine (que je dénonce bien volontiers), des externes payés indemnisés au lance-pierre pendant 3 ans (150€/mois en 4e année, 250€/mois en 6e année[i]), des internes payés de 1300 à 2000€/mois pendant les 3 à 5 ans de formation où ils assurent le fonctionnement de bien des services hospitaliers qui fermeraient sans eux en moyennant une quantité de travail de l’ordre de 60 à 90h par semaine dans le silence le plus méprisant de toute structure institutionnelle, des taux de suicides, d’anxiété et de dépression qui feraient de France Télécom un très petit joueur[ii], des conditions de travail où peuvent s’enchainer parfois plus de 24h sans interruption pour répondre aux besoins de santé à des degrés d’urgences variables faute d’une politique de santé optimale… Voici le confort de vie que les médecins privilégient déjà pendant leur formation, en vertu de principes d’éthique, de règles déontologiques (donc qu’ils se sont donnés eux-mêmes) et d’intégrité, et ce, pour leurs patients.

Je n’aimerai pas non plus vous rappeler l’état actuel du système de santé et plus particulièrement en ce qui concerne les soins primaires. Le résultat d’une politique hasardeuse de restriction du numérus clausus sans évaluation de ses effets à long terme. Le souci, après plus de 50 ans d’hospitalo-centrisme, du « virage ambulatoire », d’autant plus économiquement viable qu’il vise à réduire les durées d’hospitalisation, mais dont les moyens alloués ne permettent pas une réelle politique de prévention pour réduire ces hospitalisations. L’augmentation risible du prix de la consultation de médecine générale en secteur 1 (de 16,90€ en 1996 à 25€ depuis 2017) qui ne tient pas compte de l’inflation, du coût de la vie et des charges, de l’augmentation de la complexité des soins inhérente à l’accroissement constant des maladies chroniques, des polypathologies et du vieillissement de la population (problématiques pour lesquelles rien n’est fait, à part réduire le budget alloué, le personnel et le nombre de structures d’accueil, proposer des tarifs ridicules aux infirmiers libéraux, rembourser l’homéopathie en lieu et place de soins réellement utiles… on attend vos amendement sur ces sujets).

Mais, vous savez parfaitement tout cela, et tout ce que je n’ai pas encore dit, et ce qu’il faudrait ajouter pour dresser un tableau sincère et exhaustif pointant la responsabilité des décisions publiques aboutissant à l’état du système de santé dans lequel il se trouve. Certains médecins ont joué leur rôle dans ce massacre. Pendant ce temps, la plupart des soignants, la majorité silencieuse, s’est contenté de faire ce qu’elle a toujours fait : prendre soin des gens.

Je me suis demandé si la coercition que vous prônez, pour de mauvaises raisons (à ma connaissance, les insultes et le mépris, s’ils sont de – mauvais – procédés rhétoriques de spectacle, n’ont rien de pertinent dans un argumentaire d’un Etat de raison), était éthique. Je ne suis pas politicien, c’est-à-dire, je ne suis pas, comme vous, élu pour organiser, protéger et exercer le pouvoir d’une société organisée au service de cette société. Néanmoins, en tant que citoyen, votre démarche m’interpelle. Quels principes, quelle humanité, permettent à des êtres humains en charge des décisions politiques, d’imposer dans l’insulte et le mépris à ceux qui soignent d’aller soigner des territoires plutôt que des personnes ? N’envoie-t-on pas plutôt les médecins soigner des fantasmes, instruments d’un électorat potentiel, en jouant la carte des « déserts médicaux » ?

Parce que la problématique des zones sous-dotées en médecins n’est pas une question de médecine. Non, la « désertification médicale » n’est qu’un symptôme. Le signe d’une urbanisation accélérée, d’une quête de l’emploi qui rencontre plus de succès autour des grandes villes, de familles naissantes qui veulent des écoles, un cinéma, un supermarché et des opportunités de vie modernes, d’une population vieillissante qui s’isole dans l’indifférence générale, et qui, en effet, passé un certain âge et un certain nombre de maladies, demande des soins longs, complexes, et souvent réalisés avec le peu de moyens que la société accepte de mettre en œuvre. Ces « déserts » sont désertés par tout ce qui fait une vie : médecin, écoles, culture, emploi, fonction publique, grandes surfaces, etc. Y poser un médecin ne changera pas la considération ingrate, hypocrite et politique que l’on daigne leur accorder en période électorale ou de clivage social.

Parce que le mythe du médecin nanti, comptant amoureusement ses billets chaque soir, et ne travaillant que deux heures tous les quatre matins entre deux sessions de golf est à abattre. Le médecin travaille en moyenne 50h par semaine[iii], dont beaucoup sont perdues dans des actes administratifs lourdingues ou des consultations aux motifs surfaits : arrêt de travail exigé par l’entreprise pour une ou deux journées, certificat à la pratique de l’aqua-pétanque en balle de mousse de compétition, etc.. A cela, encore, vous répondez par des mesures inappropriées qui altèrent davantage la qualité des soins, mais c’est un autre débat[iv].

Oui, le médecin doit être attentif à son confort de vie. Cet engagement déontologique vient d’être ajoutée à la déclaration de Genève[v] (« Je veillerai à ma propre santé, à mon bien-être et au maintien de ma formation afin de prodiguer des soins irréprochables »), sorte de serment d’Hippocrate mis à jour, proposé par l’OMS et déjà prononcé par les nouveaux médecins du monde entier à l’obtention de leur diplôme. Un médecin déjà maltraité pendant sa formation (qui rend bien plus à la société que ce qu’elle ne lui donne, lui faisant notamment économiser 80.000 à 120.000€ pendant son internat[vi] !), éprouvé par la nature même des situations inhérentes à sa profession, et qui serait d’autant plus contraint d’aller travailler là où il ne pourrait s’épanouir faute d’une problématique non médicale à résoudre, peut-il vraiment apporter un soin de qualité auxquels les français ont le droit ? Faut-il rappeler encore qu’un médecin sur deux connaîtra un burn-out au cours de sa carrière et que le burn-out est à l’origine de nombreuses erreurs médicales[vii] ? Quelle gloire tirerons nos politiques à envoyer des médecins résoudre un problème sociétal plutôt que d’accomplir leur métier, si c’est pour n’offrir que le mirage de soins, fautes de vrais moyens, à une population qui mérite bien mieux qu’une santé dégommée à coups d’économie de bouts de chandelles, de mépris et de coercition ? Il suffit de réfléchir : vous vous rendez compte de l’impact d’un médecin généraliste qui changerait tous les trois ans dans ces régions sur la qualité des soins ? Quel lien ? Quel suivi ? Qui satisfaites-vous dans cette mesure, sinon et seulement vous-mêmes ?

La solution n’est probablement pas dans l’entretien du clivage d’une société déjà bien ébranlée. Il ne s’agit pas de prendre des mesures pour prendre des mesures, ni de rassurer les égos de quelques politiques présents pour ordonner mais absents (souvent) des bancs de l’hémicycles (et du terrain) pour réfléchir, ni encore de renvoyer la patate brûlante de la responsabilité dans les mains de qui voudra bien la tenir. Une réelle politique d’attractivité des territoires doit être portée, au-delà des mots, dans une vraie considération de ces territoires qui souffrent non pas d’un manque de médecins, mais d’un manque de tout, et d’abord, de considération. Qui seront les députés courageux, éclairés et humains qui accepteront ce challenge, pour des soins de qualité, pour tous les français ?

La coercition n’est pas une solution, c’est au mieux un mirage, au pire, une politique ingrate de politiciens privilégiant leurs perspectives électorales sur les besoins en santé de pauvres gens qu’ils méprisent. Rendre aux territoires leur attractivité, guérir les blessures sociétales de ces régions carencées, retrouver une collectivité humaine renversant la tendance à l’individualisme, n’est-ce pas une mission fondamentalement politique qui donnerait envie, librement, de venir à n’importe quel citoyen, soignant, et pas seulement ?

Je ne suis pas politicien. Je suis un médecin généraliste en formation. Mon métier, c’est prendre soin. Et je ne sais pas soigner avec les mains liées.

[i] https://www.legifrance.gouv.fr/affichTexte.do?cidTexte=JORFTEXT000032795945

[ii] https://www.anemf.org/blog/2017/06/13/enquete-sante-mentale-des-jeunes-medecins-2/

[iii] https://drees.solidarites-sante.gouv.fr/IMG/pdf/article201015.pdf

[iv] https://www.change.org/p/agn%C3%A8s-buzyn-non-%C3%A0-l-abattage-en-m%C3%A9decine-g%C3%A9n%C3%A9rale

[v] https://fr.wikipedia.org/wiki/D%C3%A9claration_de_Gen%C3%A8ve

[vi] https://www.egora.fr/actus-pro/etudes-de-medecine/17420-120-000-euros-par-cursus-ce-que-fait-economiser-un-carabin-a-l?page=0%2C1

[vii] https://jamanetwork.com/journals/jamainternalmedicine/article-abstract/2698144

 

PS : Etant donné les nombreux retours quand à cette lettre, je souhaite juste préciser certaines choses. Il s’agit d’une réaction essentiellement sur la forme d’un amendement qui insulte et méprise toute une profession. Il semblerait que ce texte ait été retiré car « comportant des erreurs ». Il m’arrive rarement de traiter qui que ce soit d’ingrat corporatiste par erreur. Et c’est bien dommage si les députés à l’origine ne sont pas suffisemment informés des réalités de la situation. Réinvestir les territoires sous-dotés en médecin, dans un contexte de manque global de médecins en France, ne peut se faire sans une politique plus large d’attractivité des territoires. Cette politique ne peut être une simple recette universelle. Chaque territoire doit faire le point, identifier les besoins et manquements particuliers qui le caractérise, et proposer des solutions adaptées. Et les médecins, comme les autres citoyens, viendront. De nombreuses organisations (ANEMF, ISNAR-IMG/ISNI, REAGJIR…) de médecins et de jeunes médecins proposent des solutions incitatives, qui sans coercition, offre de belles perspectives pour charmer des médecins qui, naturellement, librement, viendront s’installer là où on en a besoin. 

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Le petit Esprit Critique attend ses parents à l’accueil, merci !

Voilà un billet d’humeur qui risque encore de m’attirer quelques foudres, mais tant pis. Car dans la déferlante émotionnelle de ces derniers jours, ou de ces dernières heures même, l’esprit critique prolonge ses vacances qui ne cessent de s’éterniser.

Le peuple Français a donc choisi, au terme d’élections ayant parfaitement répondu aux textes législatifs et règlementaires que ce même peuple a accepté par le passé par des procédés tout aussi établis, son nouveau Président. Emmanuel Macron a été élu par 43,63% des inscrits sur les listes électorales, devant un bloc abstention + votes blancs + votes nuls concernant 33,98% des inscrits et Marine Le Pen qui n’a été choisie que par 22,39% des inscrits. Point à la ligne, on s’arrête ici, et on va s’activer pour préparer la suite.

Mais non. Immédiatement, les médias, les militants, les réseaux sociaux… nous inondent d’informations facultatives, biaisées, orientées, et mal présentées. Le devoir d’information se heurte à un esprit critique absent, et la collision entretient le tumulte passionné qui anime les (in)consciences. On peut ainsi lire que le nouveau président n’a pas été vraiment choisi, que tant de pourcent ont voté pour lui pour « faire barrage au FN » ou « pour le renouveau politique » et qu’ainsi, sa légitimité à diriger est remise en cause parce que seuls X% des électeurs l’ont désigné dans ce but.

S’il vous plait… un peu, un tout petit peu, de notre si cher esprit critique.

D’abord, on peut tout faire dire aux chiffres. Pour la petite blague, rappelez-vous de cette étude publiée dans le NEJM sur l’augmentation du nombre de prix Nobel d’une population en fonction de sa consommation de chocolat (lien : http://www.nejm.org/doi/full/10.1056/NEJMon1211064). Pour en revenir à notre sujet, entre les sondages, les résultats des élections, les estimations, il y a déjà bon nombre de biais potentiels… et avérés.

En effet, le sondage sur lequel certains chiffres visant à expliciter les raisons animant les électeurs de Macron sont basés provient d’un échantillon (dont on peut déjà interroger la représentativité) et la question sur la motivation du vote Macron n’entendait manifestement qu’une réponse unique. Or, on peut voter Macron pour son projet ET/OU sa personnalité ET/OU le renouveau politique ET/OU faire barrage au FN etc.. De fait, j’ai voté au moins pour toutes ces raisons. Où me rangerait-on dans ces chiffres ? Biais de classement.

Le vote blanc peut-être comptabilisé à partir des données gouvernementales. Macron est choisi avec 43

63% de la population inscrite sur les listes électorales, avec la part regroupant vote blanc + abstention + vote nul. Versus MLP qui arrive en 3e position derrière cette part de vote blanc/nul/abstention. C’est tout ce qu’on peut dire, toute interprétation est nécessairement biaisée. Biais d’interprétation.

Ce qu’il se passe dans l’isoloir, ou avant, relève de multiples facteurs qu’il est quasi-impossible d’interpréter. Pourquoi ne découpe-t-on pas MLP en « adhésion au projet » « vote contestataire » vote xéno/homo/choco/gaucho/etc-phobe » « soutient de NDA » etc. ? Voilà une belle source de biais de confusion. C’est la conjonction de plusieurs influences, de plusieurs objectifs, de plusieurs mécanismes conscients et inconscients qui dictent notre choix. Et je ne crois pas faire de scoop avec une telle affirmation : faîtes-vous toujours dans la vie des choix pour une seule et unique raison en dehors de tout contexte, sans prendre en compte vos aspirations, vos croyances/valeurs/principes/philosophies et votre passé ? Les médias ou spécialistes en marketing sont spécialisés dans ces trucs et astuces pour vous faire conclure vous-même le message qu’ils souhaitent transmettre. Ils flattent l’égo de leur cible, et ils savent à qui ils s’adressent. Ils prennent volontairement une position basse pour vous faire penser que votre esprit est meilleur, et que vous voyez clair en la situation. Tel est pris qui croyait prendre.

De fait, ces affirmations sur la légitimité à gouverner d’Emmanuel Macron sont non seulement anti-démocratiques, mais surtout fausses. Il a été élu, les règles ont été respectées, il est désigné par le peuple français comme nouveau président de la République. Affirmer le contraire, c’est dédaigner notre système, et les 43% de ses électeurs. C’est manquer un peu de respect aux autres, et envers soi-même : vous vous insurgiez peut-être contre ce système auparavant, mais qu’avez-vous tenté pour proposer de le transformer ? Qu’allez-vous proposer désormais ? Mais oui, peut-être, qu’apparaitre protestataire ou opposant au système est un peu à la mode. N’oublions quand même pas que nous sommes toutes et tous responsables du système que nous fabriquons, proposons, votons et appliquons. La critique est aisée, dit-on.  Rappelons aussi la définition du droit, pour le plaisir : ensemble des règles qui régissent les rapports entre les membres d’une même société. Société que nous formons pour éviter de nous entretuer aux moyens de ces droits que nous élaborons (merci Hobbes, merci Locke, merci Rousseau).

Une chose qu’on peut peut-être soulever, c’est cette occasion, cette offre de renouveau du système politique pour apporter sa pierre à l’édifice et ne pas crier dans le vide, mais mettre la main à la pâte. Etre citoyen, ce n’est pas seulement voter. C’est participer activement à la vie sociétale, éventuellement politique et surtout à la vie Française… Ça peut commencer par la protestation, que je ne condamnerais jamais, au contraire, mais ça ne doit pas s’arrêter à ça.

Ce n’est que mon avis, et j’entends que le vôtre soit différent. Cette diversité des points de vue donne toute sa profondeur à notre société humaine. Cette différence nous renforce toutes et tous, tant que le dialogue est possible, à la lumière de nos valeurs (respect, dignité, et tutti quanti), et que nous exerçons avec justesse, humanité et indépendance notre esprit critique.