Accompagner

Elles ont la mine grave, les regards bas, et le silence lourd. Une fille à sa droite, l’autre à sa gauche, elles la soutiennent et se consolent à la fois. Les larmes dignes, discrètes, du coin de l’œil. Elle a presque 90 ans, les yeux rougis, cernés, épuisés. Entre un reniflement et un raclement de gorge, elle lutte pour rassembler son énergie en murmurant un « bon », aussi puissant qu’un hurlement de douleur.

Je me souviens. C’était mon premier jour comme interne en médecine générale chez le généraliste. A peine arrivé au cabinet, nous étions grimpés dans la voiture du médecin, et avions traversé quelques routes semi-rurales. Une jolie maison, entourée de fleurs qui ponctuaient un petit jardin cerclé d’un demi-muret. Le portail légèrement grinçant à ouvrir « en tirant vers toi, car la petite pente du jardin bloquerait l’ouverture si tu poussais » m’avait fait remarquer mon maitre de stage. Pragmatique, bienveillant, avec le sens (et l’importance !) du détail.

En haut de l’escalier (le rez-de-chaussée n’étant constitué que du garage), la porte d’entrée n’était pas fermée à clef. Nous sommes entrés dans un petit couloir, respirant l’odeur caractéristique mais toujours singulière des vieilles maisons, scrutant du coin de l’œil les sempiternels tapis, l’imposante table de bois de la salle à la manger, ou les multiples photos souvenirs sur les buffets en chêne massif. Et, tout en entrant, le médecin nous annonçait « Bonjour, c’est le docteur C. ! ».

Pendant le trajet, mon maitre de stage m’avait raconté la situation médicale de l’homme que nous allions visiter. Monsieur R. était un homme de près de 90 ans, souffrant notamment d’une insuffisance cardiaque sévère dont il sortait justement d’une hospitalisation de plusieurs semaines. L’objet de la visite était justement de faire le point sur sa sortie. Et il y avait de quoi faire…

Il était leur médecin généraliste depuis presque 20 ans. Cela se devinait tout de suite au rapport qu’ils avaient, monsieur R, sa femme, et lui. Monsieur R. nous attendait assis dans son fauteuil, habillé, les jambes un peu gonflées et rosées, mais souriant et alerte. Il nous a raconté son hospitalisation, la fatigue, le bonheur mitigé de rentrer chez soi, car, disait-il, il se sentait un peu perdu. Sa femme, inquiète, acquiesçait derrière lui, bien qu’elle était contente qu’il soit de retour. Nous l’avions examiné, entendu les discrets crépitants assez permanents dans les bases de ses poumons (marqueurs de l’atteinte irréversible du cœur), refait les ordonnances, revu la coordination des infirmières, ajusté également les antalgiques de sa femme qui, si elle ne disait rien, souffrait de douleurs articulaires. Et surtout, rassurer, beaucoup, sur le retour à domicile, le temps d’adaptation, les aides qui reprenaient, le cours de la vie qui continuerait.

Avec une petite phrase, une caresse au petit chien d’une des filles en vacances qui venait nous renifler les jambes, nous avons pris congé, en rassénérant une fois de plus Madame R. dans l’entrée. Je me souviens des odeurs printanières du petit jardin, des fleurs et de ces marches d’escaliers. Elles m’avaient fait tristement penser au fait qu’elles ne devaient plus être parcourues très souvent par les habitants de cette maison, comme coincés en haut d’une tour où, toutefois, ils semblaient heureux ensemble.

Nous sommes revenus un mois plus tard. Monsieur R. nous attendait dans sa chambre, tout juste habillé, mais la respiration un peu sifflante, notamment lorsque ses phrases étaient un peu trop longues. Cela recommençait, il avait dû rajouter un oreiller la nuit, et les déplacements étaient un peu difficiles. Les jambes étaient un peu plus grosses, et l’une particulièrement rouge, sans fièvre. Les poumons murmuraient comme toujours, en crépitant un peu, comme de petits pas dans la neige, sans différence flagrante avec la dernière fois. Nous avions proposé une surveillance, réajusté les doses d’un de ses traitements, fait faire une prise de sang, mis en place un antibiotique pour la plausible infection de la jambe et pris rendez-vous pour la semaine suivante. Nous étions un peu hésitants sur le chemin du retour. Nous avions discuté de la place des BNP, un marqueur sanguin, dans le suivi de l’insuffisance cardiaque en ville. Verdict : bof.

La semaine suivante, nous trouvions Monsieur R. dans son salon, sur son fauteuil habituel. Nous avions croisé l’infirmière dans l’entrée qui venait de l’aider à se laver, avec laquelle nous avons pris quelques instants pour s’accorder sur la surveillance du poids (un élément très important dans le suivi de l’insuffisance cardiaque dont nous suspections une nouvelle poussée). Monsieur R. parlait relativement bien, l’auscultation était inchangée, les jambes toujours gonflées, mais l’infection semblait passée. Nous temporisions, rassurant juste assez pour le maintien à domicile, mais n’excluant pas non plus la perspective d’une hospitalisation. Cette idée semblait peu enviable pour monsieur R.

Les semaines passèrent, jusqu’au premier épisode de canicule, où la situation médicale de monsieur R. nous a un peu plus alarmés. L’augmentation du traitement ne suffisait pas tout à fait à endiguer les symptômes d’insuffisance cardiaque. Monsieur R. nous accueillait en sous-vêtement, trop fatigué pour s’habiller, les pieds dans des scandales dont les lanières semblaient s’incruster dans ses chevilles tant elles étaient gonflées. Nous lui avons proposé l’hospitalisation, qu’il a refusé, arguant vouloir attendre encore un peu. « J’en ai assez », a-t-il lâché, une fois. Sa femme a frissonné. Au téléphone, elle nous avait confié qu’il mangeait peu, dormait beaucoup, semblait toujours fatigué. Nous avons pris un moment pour discuter, informer, et s’entendre. Pas d’hospitalisation cette fois, mais si les choses ne s’arrangeaient pas, il acceptait d’aller à l’hôpital.

Avec le deuxième épisode caniculaire, les choses ne se sont pas arrangées. Monsieur R. a finalement été hospitalisé en cardiologie pour une poussée d’insuffisance cardiaque sur un cœur par ailleurs déjà très fatigué. Et puis, un jour de montagnes russes émotionnelles du fait de consultations particulièrement chargées, mon maitre de stage m’informa, le cœur lourd, que monsieur R. était décédé. Et que ses filles l’avaient appelé pour lui demander de voir leur mère, au plus mal.

C’est ainsi que nous nous retrouvons, au cours d’une journée déjà intense, au cœur d’un silence assourdissant. Avec les « bon » de contenance de madame R. entre ses deux filles, face aux deux soignants bien impuissants à adoucir la souffrance ultime qu’elle peut ressentir. Avec les propos toujours difficiles, qui essayent de poser des mots sur les maux, de rappeler les souvenirs, d’initier un long travail de deuil. Avec la rencontre d’une douleur immense, et quelques conseils tant que faire se peut, pour laisser entrevoir un apaisement. Pas tout de suite, pas facilement, mais plus tard, peut-être, très doucement. Aujourd’hui, et les prochains jours, seront au recueillement, aux larmes, et aux « bon » qui en diront beaucoup plus long.

Nos propres larmes au bord des yeux, nous ne pouvions qu’accueillir, entendre, deviner presque la tourmente derrière les soupirs et le silence. Amorcer quelques phrases et les laisser trouver un écho quelque part, au-delà du bureau médical. Un peu perdus. Que dire ? Que faire ? Que « soigner » ?

Que voulez-vous dire à une femme de 90 ans, du haut de vos 60, 40 ou même 20 ans, sur ce que c’est de perdre un être avec lequel vous avez traversé presque 70 ans de vie commune ? Que voulez-vous apaiser, moins de 48h après la mort de la personne auprès de laquelle vous avez cheminé la majeure partie de votre existence ? Quels mots entendre, attendre ou prononcer, devant la tragédie la plus universelle, inéluctable et inacceptable de la vie ?

*

Encore une fois, les lacunes des 6 premières années de la formation médicale apparaissent. Le deuil appartient aux 362 items du programme des ECNi, bien qu’il soit sans doute peu travaillé, et peu interrogé en cas clinique, excepté pour ne pas omettre de le distinguer d’un deuil dit « compliqué » (d’un épisode dépressif par exemple). Le chapitre dans le collège de psychiatrie [1] est assez sommaire (bien que les chapitres de ce collège soient souvent remarquablement rédigés). Il nous encourage à expliquer le processus du deuil, et à laisser entrevoir à la personne qu’elle va petit à petit réorganiser sa vie malgré la perte du proche défunt.

Le processus du deuil est modélisé de différente manière. Michel Hanus, inscrit dans une approche plutôt psychodynamique, propose une description en 3 phases, très actuelle. La phase initiale est marquée par le choc de l’annonce. Elle peut se traduire par un état d’hébétude avec sidération, ou par un état d’agitation à type de fuite. Elle peut comprendre du déni ou de la colère envers le défunt. Elle dure rarement plus d’une semaine. Vient ensuite la phase centrale, correspondant à un état similaire à celui d’un épisode dépressif caractérisé, et pouvant évoluer jusqu’à 6 à 12 mois. Durant cette étape, il n’est pas rare d’observer que la personne endeuillée puisse, plus ou moins consciemment, imiter des comportements ou même des symptômes que présentaient la personne décédée. Enfin, on accède à la phase de résolution, où survient l’acceptation de la perte, l’adaptation à un monde dont le défunt est désormais absent, et un réinvestissement de la personne dans de nouvelles activités (phénomène de décathexis [2] : retirer l’investissement, l’énergie et l’affectivité jusque là consacrés à la personne décédée pour un réinvestissement libidinal).

Un courant plus cognitivo-comportemental explicité par le Dr. Alain Sauteraud détache le deuil d’un processus traumatique ou d’une authentique dépression [3]. Les objectifs de la thérapie cognitivo-comportementale sont de permettre l’acceptation de la réalité de la perte, d’accepter de ressentir la douleur du deuil, de s’ajuster dans un environnement où le défunt est absent, et de relocaliser le défunt et continuer à réinvestir [4]. Le rythme proposé consiste en une séance par semaine en pleine souffrance, puis plus espacé. Les 2 premières séances sont considérées « à risque » et nécessiteraient de « prévoir la suite » en suggérant aux patients qu’ils peuvent être très tourmentés et qu’ils devraient en parler à la prochaine séance, s’ils le souhaitent. Il propose également un feed-back en fin de séance (« ai-je dit quelque chose qui vous ait choqué ou blessé ? ») ainsi qu’en début de séance suivante (« comment vous êtes-vous senti en sortant de chez moi la dernière fois ? »).

Le deuil de la personne âgé se complexifie davantage car il s’articule avec le processus de deuil de la personne quant à l’approche de sa propre mort [5]. Il ramène également avec lui les pertes du passé, parfois non parfaitement « métabolisées ». Il entraine parfois également un certain nombre de vulnérabilités supplémentaires : isolement, précarité, complications somatiques ou psychiatriques, handicap, etc. Si le facteur principal qu’est la personnalité de la personne endeuillée a un impact sur le vécu du deuil, la perte d’un être d’autant plus proche (conjoint, voir enfant) se rajoute à la « douleur morale » que constitue le deuil.

Dans un article de La Revue Du Praticien, il est affirmé que l’accompagnement du deuil n’a pas pour objectif de faire l’économie de la tristesse ou de l’inconfort nécessités par le travail de deuil. Avant le décès, il est conseillé de favoriser la présence des proches tant auprès du patient que dans l’explicitation et la mise en place des soins. Après le décès, une annonce avec tact est toujours de mise, rapportant les paroles et gestes du mourant. Il faut exprimer de l’empathie, présenter ses condoléances en tant que soignant. Il est préconisé d’encourager à annoncer le décès à toute la famille, y compris les personnes supposées « fragiles » (enfants, personnes âgées) notamment pour leur permettre de choisir ou non d’assister aux funérailles. Informer les sujets endeuillés des affects qu’ils peuvent ressentir et des aides qui peuvent leur être proposées. Et prévoir une consultation à distance. Selon l’importance de la détresse, un soutien psychologique individuel ou de groupe peut être proposé, accompagné ou non d’un traitement médicamenteux ponctuel contre une anxiété majeure ou des troubles du sommeil [6].

L’attitude à adopter est une question éternelle et récurrente en médecine. S’il existe des conseils d’ordre général, comme manifester de l’empathie ou savoir justement mesurer la juste proximité avec la personne accompagnée (pour éviter les projections, maitriser une forme de contre-transfert, s’affranchir du jugement, lui laisser un espace de bienveillance où évoluer…), il n’existera jamais de « recette » comportementale, cognitive et relationnelle toute faite, applicable à toutes les situations. Voilà qui repousse probablement les fantasmes d’une intelligence artificielle dans l’état actuel des connaissances. Et qui nous invite à une vision plus intégrative, plus mesurée, et plus méditative de la relation de soin. Comme par exemple avec ces propos de Michel Hanus (dont je mets en gras certains passages) :

« La première base éthique de l’accompagnement de ces personnes est de respecter leur souffrance, ce qui veut dire ne jamais penser devoir ou pouvoir les consoler. D’autres positions éthiques sont requises par les composantes même de l’accompagnement ; nous les envisagerons. Mais peut-on aider efficacement, éthiquement, quelqu’un que l’on ne comprend pas réellement. Si la première base éthique est le respect de l’autre dans sa souffrance, la seconde est la compréhension ce qui signifie une connaissance suffisante, sur le plan intellectuel, cognitif et sur le plan affectif, celui du cœur, des états de deuil. Le deuil et sa souffrance sont des vécus où s’articulent incessamment l’apprentissage des connaissances et la confrontation aux réalités concrètes du terrain qui ne cessent d’interroger ces connaissances, de les enrichir ou de les rectifier.

Ce qui unit ces deux piliers éthiques du respect et de la connaissance est la distanciation intérieure entre son propre vécu de pertes et de deuil et celui de l’endeuillé accompagné. C’est au fil d’un travail psychique intérieur que chaque accompagnant réalise que l’autre n’est pas comme lui, que chaque deuil est particulier du fait que chaque relation – ici celle qui unit le défunt à la personne en deuil – est unique et que c’est la nature de cette relation singulière et ambivalente qui a la plus grande influence sur le déroulement, le vécu et les issues du deuil » [7].

Enfin, le médecin généraliste est probablement l’un des médecins pour lesquels le deuil introduit le plus d’enjeux et d’attentes de la part des proches endeuillés. La formation à l’accompagnement du deuil, puisque le cursus médical est quasi essentiellement hospitalier, ne saurait rendre compte du « déplacement des rôles » [8], de ces attentes particulières en lien avec un suivi et une prise en charge globale qui revient, la plupart du temps, au médecin généraliste.

Le deuil est un phénomène d’une grande singularité à l’échelle individuelle. Il trouve également une résonnance comme phénomène social. Son accompagnement demande ainsi à articuler unicité et collectivité. Il arrive parfois que les soignants eux-mêmes doivent être soutenus. Nous ne sommes finalement, toutes et tous, que des êtres humains.

[1]          Collège national des Universitaires de Psychiatrie (France), Association pour l’enseignement de la sémiologie psychiatrique (France), Collège universitaire national des enseignants en addictologie (France). Référentiel de psychiatrie et addictologie: psychiatrie de l’adulte, psychiatrie de l’enfant et de l’adolescent, addictologie. 2016.

[2]          Bourgeois M-L. Le deuil aujourd’hui. Introduction. Annales Médico-Psychologiques, Revue Psychiatrique 2013;171:155–7. doi:10.1016/j.amp.2013.01.022.

[3]          Sauteraud A. Vivre après ta mort : Psychologie du deuil. ODILE JACOB edition. Paris: Editions Odile Jacob; 2012.

[4]          Worden PhD ABPP JW. Grief Counseling and Grief Therapy, Fourth Edition: A Handbook for the Mental Health Practitioner. 4 edition. New York, NY: Springer Publishing Company; 2008.

[5]          Clément J-P. Quelques considérations sur le deuil de la personne âgée. Etudes sur la mort 2009;n° 135:33–9.

[6]          Angladette L, Consoli SM. Deuil normal et pathologique. LA REVUE DU PRATICIEN 2004:7.

[7]          Hanus M. Éthique et accompagnement des personnes en deuil | article | Espace éthique/Ile-de-France. Espace Ethique Île de France 2010. http://www.espace-ethique.org/ressources/article/ethique-et-accompagnement-des-personnes-en-deuil.

[8]          Ladevèze M, Levasseur G. Le médecin généraliste et la mort de ses patients. Pratiques et Organisation des Soins 2010;Vol. 41:65–72.

Un point pour refermer les plaies

Salle d’attente des urgences

Il est presque huit heures. J’entame la quatorzième heure de garde, la vingt-quatrième heure de veille. La soirée aux urgences a été longue et mouvementée. Pas une minute de répit, pas même aux alentours de 2 ou 3h du matin, où il y a, en général, comme un moment d’accalmie. Toute la nuit, les brancards ont roulés, les dossiers en attente se sont entassés, les soignants ont fourmillés d’un endroit à un autre. Comme si le service des urgences ne dormait jamais, comme si le jour ne s’était jamais couché. C’est donc en retenant un bâillement que nos regards se sont croisés.

 Service de cardiologie

Je suis arrivé un peu en avance, comme souvent. Alors j’ai entamé la tâche par excellence de l’externe en médecine : le rangement des examens complémentaires. L’hôpital est parfois bien curieux. Dans les sous-sols de l’édifice, des machines ultra-complexes, supra-perfectionnées, et extra-chères sont prisés par l’ensemble des services, et aux mains des radiologues et biologistes. Les listes d’attentes sont parfois longues, mais ces machines monstrueuses tournent sans arrêt. Alors que l’ère de l’informatique impose son règne comme Alexandre le Grand a élargi son empire, les résultats des examens sont imprimés sur des feuilles de papier bon marché, recto uniquement, et entassés pêle-mêle dans des pochettes. Chaque pochette est adressé au service correspondant, si bien que, tous les matins, des types à BAC + 3, + 4, voir + 5 sont engagés pour ranger chaque feuille dans le dossier du patient correspondant (que personne ne regardera puisque tout est informatisé). Ces types là, ce sont les externes en médecine. Ce matin donc, je range avec application les papiers, car, vraisemblablement, c’est comme ça que l’on devient un bon médecin, et c’est plus important que ça soit bien fait dans l’ordre chronologique plutôt que de nous expliquer comment bien réaliser un entretien au nom barbare « d’éducation thérapeutique ».

Salle d’attente des urgences

Je me présente en lui serrant la main.

« Bonjour, je m’appelle Litthérapeute, je suis étudiant en 4ème année de médecine. Mon rôle consiste à vous examiner pour faire gagner un peu de temps au médecin auquel je ferais mon rapport et avec lequel je reviendrais vous voir afin de vous faire gagner du temps au final. Est-ce que vous êtes d’accord ? ».

A ce stade de la garde, le discours est un peu automatique, mais j’essaie de parler lentement. J’attends sa réponse avant de continuer. Il est assis sur une chaise. Il doit avoir vingt ans, peut-être un peu moins. Il est bien habillé, mais sa chemise blanche est parsemée de tâches de sang. Sur son visage, une mèche de cheveux clairs est rabattue sur le côté. Une compresse est appliquée par-dessus l’un de ses sourcils.

Nous discutons brièvement, il m’explique comment s’est arrivé. Je soulève, avec son accord, la compresse. Il va falloir recoudre…

Service de cardiologie

Les chefs, médecins et internes arrivent. Ils s’installent gentiment sur les piles de papiers en cours de rangement. On fait le point sur les patients du service. Chacun prend ses missions. Appeler la radiologie pour un examen. Prélever untel pour son potassium. Demander une échographie aux entrants. Faire les ECG des sortants. Evaluer cliniquement les gens, en deux mois de stages, jamais entendu encore. Le plus proche serait : « faire le test d’hypotension orthostatique ». Notez qu’il y a quand même un brassard électrique, quand même. Cette fois-ci, cependant, je suis chargé de faire le BMI (Bilan médical initial) d’une patiente arrivée pendant la nuit. Je dois donc aller l’interroger, reprendre un peu ses antécédents médicaux, son parcours, sa vie, son problème. Et faire un examen clinique complet. Notez que les termes « examen clinique complet » ont une signification vraiment variable selon celui qui les prononce. En cardiologie, un examen clinique qui, à la retranscription sur le dossier informatique, fait plus de 10 lignes sans citer d’échographie (qu’est-ce que ça vient faire dans l’examen clinique d’ailleurs ?), est jugé beaucoup trop long. Et dire que j’ai encore des restes de mon stage de médecine interne… Tant pis, ils n’auront qu’à effacer mes lignes si ça leur déplait. Je toque à la porte de la chambre. Une petite voix m’invite à entrer…

Box des urgences

On m’a demandé de recoudre. Je n’ai encore jamais fait ça. Du moins, jamais sur un vivant. Et si l’entrainement sur des peaux synthétiques est parfait pour apprendre le geste, si l’entrainement sur les cadavres, bien que morbide l’est également… sur un jeune homme de vingt ans, au beau milieu de son visage, si près des yeux… c’est pas pareil. J’ai demandé à l’interne de m’assister, au moins. Elle est présente, mais fatiguée. C’est sa première garde, à elle aussi. J’installe mon matériel, lentement, avec cette falsification du comportement, du genre « j’ai fait ça toute ma vie, soyez tranquille ». Ce côté comédien que les soignants développent tous. Parce qu’on leur apprend que l’erreur est inhumaine, interdite et impardonnable dans ce métier. Parce qu’on a peur que le patient ressente notre trouble alors qu’il voudrait simplement être soigné. Je suis ganté, une paire de pince dans les mains, et avec un petit crochet au bout duquel pendouille un long fil entortillé. Le champ stérile ne me laisse apercevoir que quelques centimètres de peau sanguinolente. Il va falloir y aller.

Service de cardiologie

« Bonjour, je m’appelle Litthérapeute, je suis en 4ème année de médecine… ». J’ai encore mes trucs et astuces, quelques phrases un peu toute faites mais qui, au moment de les prononcer, prennent un sens toujours un peu différent. Je m’efforce de ne pas les réciter, mais bien de les redire. Je demande à m’assoir. Ils me disent souvent oui, un peu étonné. Je rappelle qu’il s’agit de leur chambre, leur espace, leur intimité. On discute. La patiente est âgée. Des rides profondes parcourent son visage. Qui est cette femme derrière les mots savants gribouillés sur un dossier ? Que disent ces yeux bleus que les mots ne laissent entendre ? Quel sens a le mal dont elle souffre ? Je n’en sais rien. Et j’en sais encore moins lorsqu’à l’évocation de son mari décédé quelques années auparavant, elle se met à pleurer.

Box des urgences

J’anesthésie. Une seringue de produit surmontée d’une anguille dans la main, j’essaye de ne pas trembler. Je tente de percer la fine couche transparente mais coriace qui semble déjà recouvrir un peu la plaie. Je n’ose pas enfoncer davantage, de peur de glisser vers l’œil. J’ai lu qu’il ne fallait pas piquer dans la plaie. On me dit justement de le faire. Je fais comme je peux, et je ne sais trop comment, sans inquiéter le patient. Faut-il laisser le produit agir ? Vraisemblablement, personne ne sait. Ni l’interne, ni ma co-externe, ni l’autre interne venu voir. Je soupire. Tout le monde connaît le geste du point. Personne ne sait comment fonctionne l’anesthésie. Et qu’est-ce que les gens redoutent avec les points ? La douleur… Est-ce que le soin répond aux bonnes attentes des soignés ?

J’attaque. Du bout de mon porte aiguille, j’insère le petit crochet incurvé dans la peau. La main du patient se crispe. J’essaye de ne pas l’imiter. Une voix intérieure m’exhorte au calme. Mon aiguille traverse la plaie, ressort de l’autre côté de la peau. Je tire sur le fil. Je le coince, boucle, l’attrape et recommence deux fois. Je coupe. « Et de un, plus que deux ! Ça va ? ». Il me répond qu’il ressent davantage la douleur qu’à la piqûre de l’anesthésie. L’interne prend les devants et propose une explication selon laquelle l’anesthésie ne fonctionne pas toujours sur tout le monde. Elle m’incite à continuer pour que ça « soit vite fini ». Mon aiguille s’échappe de la pince et sort du champ stérile. Je vais en chercher une autre, avec mes gants trop petits qui me comprime les mains et la sueur qui perle sur mon front…

Service de cardiologie

Elle pleure. Je l’écoute. Je ne sais pas quoi faire. A chaque fois qu’une nouvelle larme humidifie ses joues, je sens en moi cette boule qui remonte. Le souffle court. Les yeux qui se troublent. Je ne peux rien faire. Personne ne peut rien faire. Qui connaît le secret qui ramène les morts ? Qui sait chasser le chagrin de nos amours partis ? Je prends sa main, je la regarde, je l’écoute. Mais je suis impuissant. Je finis par prendre congé après avoir parlé d’autre chose. Elle a encore le visage un peu triste lorsqu’elle me dit « merci ».

Quand j’arrive à la fin de mon compte rendu, le chef vient me trouver. Je lui propose de demander l’avis d’un psychiatre, car, en ayant discuté avec la patiente, il nous a semblé que ça serait bien. Il me répond de le faire si je pense que c’est une bonne idée. Je m’exécute. Il faudra que je renouvelle ma demande le lendemain pour que quelqu’un passe la voir…

Box des urgences

J’entame le deuxième point. Lorsque je plante mon aiguille neuve, une coulée de sang se met soudainement à s’échapper de la plaie. Mon cœur s’emballe. Et si j’avais percé un vaisseau ? Et si c’était un vaisseau capital ? Et si mon jeune patient perdait la vue en plus de son joli visage ? La voix intérieure hurle pour me tenir calme. Je deviens méthodique. Et dire qu’on me disait que la technique suffisait à écarter les émotions, qu’à agir, on ne perdait pas de temps à ressentir… J’attrape une compresse, je comprime un peu. Le saignement s’arrête. Je poursuis mon travail, lentement, méticuleusement, sentant le patient souffler quand il souffre. « Et de deux. Courage, c’est bientôt fini ». J’effectue le troisième point avec un peu moins d’imprévu. J’ai peur de serrer trop fort. L’interne qui me supervise discute allègrement avec les autres. Je lui demande de vérifier. Elle y jette un œil distrait, acquiesce. Je range. Tout le monde s’en va. Le patient me regarde, me serre la main et me remercie chaleureusement. J’ai le sentiment de l’avoir roulé, d’avoir bâclé mon travail et que son généraliste va lui dire que les points sont terriblement mal faits.

Service de cardiologie

Je suis retourné voir la patiente à plusieurs reprises. A chaque fois, elle pleurait. A chaque fois, elle m’en disait plus sur son mari. Le psychiatre est passé un après-midi, lorsque je n’étais pas là. Il a laissé un mot dans le dossier, un peu vague. La patiente sera adressée dans un autre service bientôt. En attendant, je retourne lui parler. Elle pleure, je ne dis pas grand-chose, j’écoute. Je nage dans un immense bassin en me noyant à moitié. J’essaye de garder la tête hors de l’eau. Je ressors parfois de ces discussions avec l’esprit lointain, méditant sur la vie et son achèvement, sur le rôle du soignant, sur les limites de l’empathie que j’ai franchi sans la moindre prudence… comme d’habitude. A la fin, elle me demandera « Est-ce que vous me trouvez méchante ? ». Non madame, je ne vous trouve pas méchante. Je vous aime bien.

Technique, pratique, théorique. L’art médical nous plonge parfois au plus profond de l’humain, de nous-même, de l’Autre. Sort-on indemne de tous ces plongeons ? Savons-nous vraiment quand on flotte et quand on se noie ? Sommes-nous, soignants, des Titanic en puissance, qui percutent en permanence des icebergs titanesques si bien que certains ne prennent plus la peine de naviguer dans les eaux dangereuses de la relation de soin, quand d’autres têtes brûlées s’y aventurent… au risque de sombrer ?