Des erreurs et des fautes

Des erreurs et des fautes

22h. Une demi-douzaine de dossiers viennent rehausser la pile déjà colossales des patient.e.s qui attendent de voir un médecin, aux urgences. L’ambiance est typique, livresque, cinématographique : des blouses blanches esseulées courent dans les couloirs de la fourmilière, des portes s’ouvrent et se ferment, des tonalités sonnent en une cacophonie particulière à laquelle viennent se greffer les gémissements plaintifs, les soupirs exaspérés, les apostrophes agacées déclinant en de multiples variantes le même refrain « Ca fait X heures que j’attends ! (On peut mourir !) ».

Je traverse un couloir en esquivant une infirmière pressée, m’arrêtant deux ou trois fois pour répondre aux apostrophes (« Comment ? Cela fait X heures ? Et vous êtes toujours là ? – selon les cas, à ce stade de la réponse, on peut obtenir un rire, un apaisement ou, et c’est le risque, un sursaut d’agressivité si le ton était trop moqueur et non sincèrement impressionné – c’est terrible, croyez bien que je suis désolé, et en même temps, comme vous le voyez, il y a du monde et on met tout en œuvre pour pouvoir vous voir le plus vite possible, dans l’ordre des priorités notamment en termes d’urgence… »). Oui, ça met bien 2 minutes, et paradoxalement, ça fait peut-être 2 minutes (quand on les a) où les patient.e.s se sentent entendu.e.s voire considéré.e.s. C’est pas magique non plus, certes.

Au bout du couloir, j’attrape le dossier suivant. La patiente est installée dans la petite pièce de consultation à l’extrémité du couloir que je viens de traverser. A nouveau, il faudra répondre aux questions, apporter un verre d’eau, transmettre une information à un.e collègue, esquiver une flaque d’eau (dans le meilleur des cas), donner un coup de main à un.e soignant.e pour déplacer un brancard, réinstaller un.e patient.e ou apporter du matériel, et peut-être que j’arriverai au bout du couloir de 20 mètres en moins de 10 minutes.

Avant d’entrer, je toque, et regarde le nom de cette patiente. Madame D. Consulte ce soir pour « asthénie, ne parvient pas à se débarrasser de puces de lit chez elle ». Hummm… je ne suis pas sûr d’avoir révisé cet item des ECNi dernièrement… Je suis définitivement un cancre. Et mes collègues ont probablement levé les yeux au ciel devant un tel motif. Il faut dire, même juste une heure de travail dans nos conditions, pour un néophyte, et lui aussi découvrira le sens du mot asthénie.

Je fais alors face à une femme d’une cinquantaine d’année qui m’accueille en souriant, allongée sur son brancard. Je me présente, m’annonce comme étudiant en médecine parce que ce n’est pas écrit sur le dos de ma blouse, et que sur mon badge, c’est tout petit. J’ai fait ainsi toute la nuit, depuis la cinquantaine de garde que j’ai dû faire jusque-là, et jamais personne ne m’a mis dehors pour ça. Je me demande si ce qui compte, ce ne serait pas simplement la présence. Car même en répétant que je suis étudiant, en disant que je vais solliciter l’avis de mes médecins/chefs/superviseurs, beaucoup de patient.e.s m’appellent docteur (et je n’aime pas ça, mais c’est un autre débat).

Madame D me parle de ses soucis de puces de lit, apportées par son ex-mari, père de ses deux enfants, qu’elle a accepté d’héberger une nuit pour le dépanner, et qui lui a déposé ces charmantes bestioles en récompense. Qu’elle a tout essayé, dépensé la totalité de son maigre budget pour tenter de s’en débarrer, mais que depuis 3 semaines, elle en retrouve toujours, partout, et ne sait plus quoi faire. J’ajoute quelques « hum » « oui ? » « et ? » à mon écoute silencieuse, assis à côté du brancard. Je pose quelques questions parfois, qui n’ont rien de vraiment médical. Peut-être écrirais-je l’item n°363 « infestation de l’habitat par les puces de lits » avec lequel tous les dossiers de l’internat commenceront plus tard, mais pour l’instant, ce qui m’intéresse, c’est où elle est allée chercher des conseils pour lutter contre les puces, si son ex-mari l’a aidé un peu, si ses enfants lui prêtent main forte, et comment va le moral dans tout ça…

Et soudain, les larmes. Toujours aussi surprenantes, toujours aussi émouvantes. Je lui propose quelques mouchoirs. Elle m’explique alors être assez anxieuse, d’autant qu’en ce moment, avec l’un de ses fils, ça ne va pas fort. Autrefois très bon élève et charmant, il est devenu autre du jour au lendemain, vivant la nuit, dormant le jour, fumant et vendant du cannabis, étant régulièrement arrêté au commissariat qui appelait alors madame D pour qu’elle vienne le chercher. A côté de ça, elle a renoué, une nouvelle fois, avec son premier amour, le genre d’amour parfait où tout vous pousse l’un.e vers l’autre, avec cette connivence spirituelle qui résiste au temps et aux évènements. Premier amour interrompu pour des raisons de mariages arrangés et de timing raté, mais premier amour revenu par épisodes, au fur et à mesure de la vie qui avançait, et désormais chacun divorcés, prêt à trouver enfin le temps d’être ensemble. Et pourtant, depuis 6 mois, plus de nouvelles, une balafre sur le cœur déjà bien lourd de madame D. Aucune idée suicidaire, dit-elle en avouant avoir « perdu son sourire », elle qui était autrefois très dynamique, ou encore ne plus dormir de la nuit, l’esprit rongé par d’angoissantes ruminations qu’elle aimerait tant faire cesser. Elle a du mal à sortir avec ses amies sans « gâcher la soirée », elle ne se reconnait plus.

« Je suis désolée, je ne sais pas pourquoi je vous raconte tout ça » me dit-elle.

« Je ne sais pas non plus, peut-être que vous en avez besoin ? » dis-je.

Nous échangeons encore un moment, et je lui propose, si elle le souhaite, de rencontrer le psychiatre de garde s’il est disponible afin qu’ils fassent le point et puissent éventuellement trouver les solutions pour un suivi à long terme, ce qu’elle accepte.

De retour dans le bureau médical, j’appelle le psychiatre. Je commence à lui présenter les choses lorsqu’il me coupe après 3 phrases : « et c’est quoi l’urgence ? ». Traduisons-le par « il y a-t-il un risque suicidaire dans l’immédiat ? ». Je fais peut-être l’erreur de lui dire qu’elle n’en verbalise pas, ni ne semble y avoir pensé dans l’immédiat. Il m’interrompt à nouveau « bon, ben pour l’instant je ne vais pas pouvoir la voir avant un bon moment, peut-être demain matin, parce que… parce que je suis indisponible, donc je te propose de lui prescrire une benzo, de lui donner les coordonnées du CMP et elle verra en ville. A plus ! ». Et derrière ses paroles, le bruit d’un microonde qui sonne et d’une émission de télévision.

L’interne hausse les épaules et valide sa prise en charge. On se retrouve devant la patiente, et l’interne l’interroge rapidement. « Bon, on ne va pas pouvoir faire grand-chose pour ces puces de lits, ici, aux urgences ». Soupir intérieur. Il me laisse les ordonnances à donner et s’échappe. On reprend les choses avec madame D. J’explique la raison de l’ordonnance, communique les coordonnés des CMP proches, et lui conseille de prendre RDV avec son médecin traitant si elle le souhaite. Elle sortira avec un sourire fatigué et un « merci docteur ».

Rage. Colère. Désespoir. J’écoute d’une oreille distraite ma co-externe raconter l’histoire d’une patiente, cinquante ans, asthénie avec des troubles cognitifs depuis quelques mois de type ralentissement psychomoteurs et difficultés de lecture, de calcul, de concentration… Etiquetée « dépressive » par un médecin il y a trois mois. Ma co-externe vive d’esprit insiste pour appeler un neurologue. Elle ose devant l’interne vaguement dubitatif. Un scanner plus tard :

Ainsi, pour madame D, a-t-on fait une faute ou des erreurs ?

Partie de cache-cache

Combien de motifs cachés dans cette image ?

18h. Cela fait maintenant une dizaine d’heures, ce dimanche, que je traverse et retraverse les couloirs bondés des urgences. Les patients ne cessent pas d’arriver. La perspective d’un dimanche ensoleillé ne semble pas dissuader les lombalgies chroniques, les troubles fonctionnels depuis quelques semaines ou quelques mois, les dérangements de la vie quotidiennes qui, on ne sait trop pourquoi, ce jour-là, à cet instant, passent le seuil de l’insupportable et conduisent des âmes malheureuses à affronter l’attente, le stress et les odeurs des urgences.

Le motif caché, qui bouscule la capacité à supporter un symptôme quel qu’il soit jusqu’à la dépasser, est parfois bien caché. Les conditions ne réunissent peut-être pas le temps, le calme, les personnages et la situation nécessaire pour qu’il se dévoile enfin. Le/la patient.e iel-même n’en a peut-être même pas conscience, parfois. C’est bien là tout l’aspect mystérieux et fascinant de cette motivation étrange à consulter aux urgences « pour rien ». Et même en temps parfois si usant pour les soignants débordés.

Si bien que quand monsieur U a attendu 4h avant que je ne m’empare de son dossier, après plusieurs heures de travail dans les pattes, j’ai pris mon mal en patience pour ne pas paraitre trop brusque ou trop désintéressé par ses douleurs que je lui ai demandé de m’expliquer, calmement assis, après présentation (en tant qu’étudiant).

« Voilà docteur – sic – ça doit faire au moins 6 mois que j’ai mal au genou, là, vous voyez, quand je plie comme ça, voilà, j’y arrive mais parfois quand je marche, là, par là, oui ici, là, ça fait mal. Mais en plus, depuis deux mois, j’ai mal ici, je ne sais pas comment ça s’appelle là, sur les côtes mais un peu en dessous de l’omoplate, ça tire comme ça quand je lève le bras, là, vous voyez, ou quand je fais ça, comme ça, et que j’essaye de toucher mes pieds pour mettre mes chaussettes par exemple, vous voyez, non pas là, un peu plus à droite, oui, par l… Aïe ! ah oui ici là, c’est ça ! … Vous croyez que c’est grave ? »

Je compatis et l’interroge, précisant les positions douloureuses, effectuant avec lui quelques mouvements, laissant ci-et-là quelques questions sur son mode de vie et ses antécédents. Je prends un air sincèrement impressionné, remarquant que ça fait six mois pour le genou, deux mois pour les côtes, sans consultations chez son médecin traitant, par exemple.

« En fait docteur, si, j’ai vu mon médecin il y 2 mois, et il m’a prescrit un truc pour le genou, une crème, niflu quelque chose je crois, et des médicaments, genre des cachets blancs là, ibupronid, je ne sais plus exactement. Mais j’ai commencé qu’hier et ça me fait encore mal. Je pense qu’il faut faire des radios non ? »
« Ah… qu’est-ce qui vous fait penser ça ? »
« Bah, je me dis que c’est peut-être grave ce que j’ai… »

On reprend, je lui explique, lui suggère de peut-être laisser un peu de temps au traitement prescrit par son médecin, en qui il me dit avoir pleinement confiance, et qui aurait alors surement prescrit les radios si elles étaient nécessaires, si c’était très grave. On discute de sa douleur au niveau des côtes qui semble suivre le trajet du grand dentelé. Depuis 2 mois, date de début des douleurs, il vient de démarrer un poste de technicien où il contrôle toute la journée des leviers de vitesses du même côté que la douleur… Au bout de quelques minutes, sourire aux lèvres, il se lève, me serre la main et déclare : « Et bien merci docteur, merci pour tout, je croyais que j’avais un truc grave, mais là, je suis rassuré, je vais suivre le traitement de mon médecin, merci ! Au revoir, et bon courage ! ».

4h d’attente… pour ça. Au moins, c’est un patient rassuré et soulagé qui s’échappe de la fourmilière des urgences, et qui, peut-être, aura le réflexe de consulter son médecin pour ce genre de douleurs, la prochaine fois. Peut-être pas. Comment faire entendre à la population que les urgences qui ont beau être à l’hôpital, et ceci se traduisant dans l’imaginaire collectif par une disponibilité technique et médicale infinie, que la gestion de troubles chroniques n’est que peu voire absolument pas efficace ?

A l’inverse, madame M. m’attend dans la salle dédiée aux sutures. La main ouverte sur 4 bons centimètres, elle a les jambes croisées, le regard anxieux. Elle ne soulève rien quand je me présente comme étudiant. C’est la dernière patiente de ma garde, et bien que l’envie de finir rapidement me tente, je prends le temps de m’installer. Je crois en l’importance du conditionnement positif pour réduire la douleur, l’appréhension et l’inconfort de certains gestes. Elle me dit par ailleurs être particulièrement réticente aux points de sutures. Elle souhaiterait davantage un simple bandage et rentrer chez elle.

J’en informe mon superviseur qui me demande d’aller lui faire signer un formulaire de renoncement aux soins, rouspétant qu’ainsi, on ferait comprendre aux patients que « ce n’est pas à eux de choisir comment ils vont être soignés, bon sang ! ». Je ravale ma salive et mon éthique professionnelle au nom du devoir de confraternité (auquel si tu changes pas mal de lettres, tu dois pouvoir trouver quelque chose comme corporatisme ou, dans les traductions les plus cyniques, complicité de maltraitance).

Je retourne voir ma patiente, laisse le papier sur un coin de table et tâche de lui expliquer l’inconvénient du bandage versus l’intérêt des points de sutures. Elle hésite, mais accepte de faire confiance. Je reprends alors le conditionnement positif, tâchant de trouver un peu de matière pour une conversation agréable, cherchant à détourner son attention du geste redouté pour en minimiser les sensations désagréables. J’explique avoir de « bonnes techniques » pour faire en sorte qu’elle ne « sente rien, ou presque ». Je lui parle de l’erreur que font beaucoup de mes collègues en ne laissant pas agir le produit avant de commencer le geste. Je lui parle « trucs et astuces » pour lui expliquer ce que je fais, pourquoi je le fais, comment je le fais, en tournant mes phrases de façon positives et bannissant les mots qui inquiètent ou qui font mal. J’évite les classiques « ne vous inquiétez pas – pourquoi ? il faut que je m’inquiète ? – ça ne fait pas mal – Mal ? il a dit mal ? ». L’anesthésie faite, le temps d’action respecté, je déplie le kit stérile du matériel à suture et pose une question dans le courant de la conversation…

« Vous avez des enfants ? »
« J’en avais un… »

Je bataille avec le fil que je déroule, et, sautant l’étape de la vérification du cortex frontal, je pense tout haut : « Avais ? »

« Oui, elle est morte un jour après sa naissance. Ça fera un an demain… »

Me voilà, pince dans une main, fil dans l’autre, face à des larmes qu’aucun point de suture ne saurait tarir. Le conditionnement positif vient de prendre le large, et les gants stériles ne protègent pas la patiente de la saleté de mon inattention. Benêt, pantois, je cherche avec toute l’énergie du désespoir une pirouette de rattrapage, un pansement pour colmater cette plaie que je viens d’ouvrir, au lieu de fermer la première.

« Excusez-moi… » dit-elle.

J’attrape quelques mouchoirs avec mes gants inutiles. Je regarde ses yeux, sans savoir s’ils me foudroient ou cherchent à s’enfuir.

« C’est à moi de m’excuser, je n’ai pas fait attention. Ça doit être particulièrement difficile pour vous… »
« Non, non, c’est les points… ça me rappelle la césarienne… » me dit-elle, ses yeux glissant sur sa main toujours en place, prête pour la suture.

Son geste ressemble à une invitation.

« On peut y allez, si vous voulez. On peut aussi attendre, on a le temps… »
« Allons-y »

Je change de gants et commence. J’hésite à lui poser des questions. Changer de sujet ? Ou au contraire, parler de son enfant ? N’ai-je pas été déjà suffisamment inquisiteur ?

Finalement, c’est elle qui commencera : « Elle s’appelait Coralie. Mon mari ne veut pas en parler, il a déjà des enfants d’une autre femme et, c’est pour ça qu’on s’est disputé tout à l’heure et… ».

Elle me raconte. Son mari encore tourmenté par son ex-femme. Son mari qui n’en parle jamais. Sa douleur a elle qui n’a pas d’exutoire. Pas de famille, tous morts, pas d’ami.e.s, resté.e.s loin dans son pays natal, elle qui est arrivée en France il y a un peu plus d’un an. Les coups tordus de l’ex-femme, la malédiction, peut-être, qu’elle lui aurait lancé. La dispute, presque violente, où, voulant s’échapper de tout ça, elle bascula à travers la porte-vitrée, se tailladant la main au passage… L’indifférence, autour d’elle, des gens qui la pensait folle. Folle de douleur. Folle de chagrin. Nous parlons, du moins, elle parle, et je l’écoute, la relance un peu, tandis que sous mes doigts se referme petit à petit l’entaille sanguinolente.

Je vois monsieur U partir, sans aucune ordonnance, l’esprit apaisé d’un poids inconnu. Je vois madame M partir, un pansement sur la main, le cœur peut-être moins lourds, et l’adresse demandée d’un psychologue en plus. Si le motif existe, si le motif se cache, on se demande toujours à côté duquel on passe…

Hey ! Vous auriez une échelle ? C’est pour être objectif !

EVA

EVA

Entre deux tentatives à la première année commune aux études de santé (PACES), j’ai fait un saut dans le grand bain du monde hospitalier. FFAS, RCA, ASH… des acronymes pour simplement dire que j’étais embauché un mois dans un service d’endocrinologie afin de pallier l’absence d’un aide-soignant de nuit pendant ses congés (je n’utilise pas le terme remplacé, car sans formation, autant dire que j’ai plutôt eu une formation éclair aux bases nécessaires pour s’engager dans les métiers de soignants qu’été vraiment un aide-soignant de substitution). En faisant le tour avec l’infirmière, nous prenons les « constantes » (en d’autres termes, les pressions artérielles, les fréquences cardiaques, les températures, les saturations en dioxygène, etc… soient des chiffres qui sont tout sauf constants). Et parmi ces constantes, il y a la fameuse question, correspondant finalement à une entrée du tableau récapitulatif présent dans le dossier de soin de chaque patient : « l’EVA ».

L’EVA, c’est encore un acronyme qui signifierait échelle visuelle analogique. Et là commence le problème. L’EVA, insérée partout, dans le dossier de soin pour le recueil des « constantes » jusqu’à l’examen à l’accueil des urgences par l’IAO (décidément, encore un acronyme pour infirmière d’accueil et d’orientation – aux urgences) ou encore la mesure de l’efficacité d’un traitement antalgique. Par ailleurs, les antidouleurs médicamenteux sont souvent présentés et prescrits selon des « paliers » correspondant à une fourchette de l’EVA. Par exemple, on considère qu’il est recommandé de donner du paracétamol (sauf contre-indication bien entendu) à des gens qui mesurent leur douleur entre 1 et 4 (je vous mets toutefois au défi de trouver une source fiable et documentée faisant un parallèle direct entre les paliers antalgiques de l’OMS et les valeurs de l’EVA – pour les adultes notamment).

Mais alors, l’EVA, en pratique, ça donne quoi ? Dans les livres, et mettons par exemple en référence le référentiel Douleur – Soins palliatifs – Deuils – Ethique (édité par Elsevier Masson) pour la préparation de l’ECNi, vous trouverez la description de l’EVA comme suit : « outil beaucoup plus objectif (que l’échelle numérique) », « ses résultats sont reproductifs et fiables », « il s’agit d’une réglette double face : une face présentée au malade sans aucun repère particulier, en dehors de ses deux extrémités où il est noté « absence de douleur » et « douleur maximale ». Le malade doit déplacer un curseur et le positionner à l’endroit où il situe sa douleur par rapport aux intensités extrêmes. L’autre face, destinée au soignant, graduée de 0 à 10 : quand le malade a positionné le curseur, le soignant lit le chiffre correspondant et le note dans le dossier médical ».

Ça, c’est ce qui se passe dans les livres. En pratique, un magnifique glissement a eu lieu. L’EVA récupérée lors du tour des infirmier.e.s par exemple ou à l’accueil des urgences est en fait… l’échelle numérique. C’est la grande question « Sur une échelle de 1 à 10, avec 10 étant la pire douleur que vous pouvez imaginer, à combien évaluez-vous votre douleur ? ». C’est aussi des patient.e.s qui répondent « 9 » et qui tournent distraitement les pages d’un magazine, ou qui répondent « 3 » et qui se tordent de douleur en chien de fusil terrassé.e.s par une probable pancréatite. Et c’est aussi des soignant.e.s qui, parfois, derrière, écrivent « 4 » sur le dossier au lieu du 9 déclaré.

Comme si, dans la toute-puissance du soignant à pouvoir asséner un chiffre « objectif » par une méthode « quantitative » sur une douleur qui contient tout ce qu’il y a de plus subjectif, le dernier mot ne pouvait revenir qu’au soignant. Combien de fois entend-t-on : « ce patient n’a pas l’air d’avoir si mal que ça, tu ne trouves pas ? ». Combien de douleurs, de fatigues, de tristesses, sont ainsi remises en question, parce que leur présentation ne correspond pas à une image forcément subjective et biaisée du soignant-évaluateur ?

Or, même si la méthode était bien suivie, même si les chiffres donnés ou récupérés étaient bien retranscrits, il faut noter deux choses. La première étant que l’EVA n’a été validée que dans le cadre de la douleur cancéreuse de l’adulte. La seconde, c’est cette phrase issue d’une mise au point de l’ANSM : « Il n’existe pas de lien direct entre la valeur obtenue sur une échelle et le type de traitement antalgique nécessaire ». En gros, c’est chouette, on a inventé une échelle pour un cas précis qu’on utilise bien au-delà du cas d’origine, et en plus, cette échelle, stricto-sensu, ne sert à rien, du moins, en matière de choix de traitement. Elle pourrait constituer une manière de suivre l’évolution de la douleur par des utilisations répétées mais, prendrait-elle en compte les mêmes composantes de la douleur à chaque évaluation (changement de soignant-évaluateur, changement de lieu de soin, changement de dosages, changement de contexte, changement du moment de la journée, etc.) ?

Au-delà des nombreuses critiques qu’on peut faire de cette évaluation dont le but est également d’être simple, rapide, et d’indiquer/orienter les soignants dans la prise en charge de la douleur, j’ai l’impression qu’il y a une forme de honte à l’idée de reconnaître qu’un patient souffre. Surtout s’il souffre d’une façon « hors-norme ». Il semble presque inacceptable pour un soignant d’écrire « 9 » sur la ligne « EVA » d’un patient qui répond en tournant les pages d’un magazine. Or, quels sont les repères de ce patient ? Quels sont ceux du soignant-évaluateur ? Si un traitement antalgique a été entrepris, le soignant prend-t-il ce chiffre comme un échec dans sa capacité à soulager ?

Le parallèle peut surprendre mais je trouve que cela ressemble également à cette gêne qu’on certains soignants à prescrire un arrêt de travail, notamment lorsque l’indication découle plutôt d’une appréciation de la situation. Une femme ayant des enfants à charge, écrasée par son travail, se présentant aux urgences pour un malaise sans étiologie retrouvé se verra peut-être plus facilement remettre un arrêt de travail d’une journée ou deux qu’un homme célibataire consultant aux urgences pour des douleurs abdominales sans cause retrouvée. Il y a là, à l’instar d’un « 9 » qui « devrait être » un 4, quelque chose de l’ordre de l’appréciation subjective des soignants, où ils estiment que la situation ne correspond pas à une idée de l’ordre « normal » des choses. Une forme de honte (peut-être, je dis ça comme ça, majorée par un système de santé qui taperait, éventuellement, sur les doigts des médecins « trop gentils » en termes d’arrêt de travail, disons).

De la même façon, dans les pratiques, on donnera plus volontiers d’emblée des antalgiques de palier 1 et 2 à un.e patient.e à qui l’on diagnostiquera une maladie reconnue comme douloureuse ; alors qu’on commencera par de simples palier 1 chez une personne dont le diagnostic n’est pas « si douloureux que ça » dans les livres ou la présentation, qu’importe sa réponse à l’échelle numérique de la douleur. Comme s’il serait mal de donner « trop » d’antalgiques d’un coup à un patient qui vous dit pourtant qu’il a mal, justement…

L’arrêt de travail, c’est compliqué. La douleur, tout autant. Je ne suis en rien compétent dans l’un ou l’autre de ces deux domaines. Mais il y a, je crois, dans le soin, des images, des représentations, de part et d’autre de la barrière. Un.e patient.e consulte avec celles-ci, qu’iel confronte à ses attentes, ses craintes, ses espoirs. En face, les soignant.e.s répondent à cette demande, non sans pouvoir complètement extraire leurs propres représentations. De ce duel, de cette confrontation, de cette rencontre, peuvent surgir des conflits, des incompréhensions et des maltraitances, pour l’un.e comme pour l’autre (quand un.e patient.e fait un scandale parce qu’un.e soignant.e ne lui délivre pas un arrêt de travail, les mots sont parfois durs, personnels et violents à l’encontre de ce.tte soignant.e).

Le soin a une image, plusieurs images, une infinité d’images. Ces représentations véhiculent du sens, des émotions, et parfois, une honte. Ses résultats sont également porteur d’une signification souvent très forte : d’une évaluation, d’un diagnostic, d’une prise en charge peuvent découler le sentiment d’échec, d’humiliation ou, au contraire, d’un succès encourageant. Les outils à visée « objectivante » constituent une aide précieuse. Mais dans cette médecine de plus en plus technique, ils se supplantent souvent à la réalité. Réfléchir, partager, discuter avant d’agir n’a jamais été aussi important. De même, apprendre à écouter ses émotions et savoir réfléchir et composer avec elles paraît nécessaire, car elles influencent inévitablement nos choix, nos actions et nos relations avec les autres… donc notre capacité à prendre soin. Alors une médecine par des robots ? J’en ris encore doucement, mais de plus en plus jaune. Il n’y a pas que les échelles pour grimper vers un soin plus humain.

ANSM : prise en charge des douleurs de l’adulte modérées à intenses
Aide mémoire pour l’utilisation des antalgiques dans les douleurs aiguës nociceptives

Les vies des urgences

⋆ Salle centrale

Dans le cœur des urgences, il y a une salle. Plusieurs ordinateurs contre les murs, une grande table au centre, des chaises roulantes éparpillées tout autour. Des sonneries aux tonalités différentes sonnent de partout : les bip-bip heureusement incessant des moniteurs cardiaques, les téléphones qui hurlent de tous les côtés, la mélodie crépitante des haut-parleurs qui appellent un soignant à l’accueil. Des gens vont et viennent, leurs pas s’ajoutent au concert électronique. Leurs voix s’accordent à l’ensemble en un tutti presque cacophonique. Le crépuscule s’installe pourtant sans un bruit ce soir.

⋆ Box 7

Fleur est une femme qui a fêté ses vingt ans pour la quatrième fois il y a peu. Elle est assise sur une chaise en plastique, un peu froide en cette saison, au milieu de la salle des urgences. Autour, des hommes et des dames de tous les âges, occupent un siège. Son mari, charmant, lui tient compagnie. C’est avec lui qu’elle est arrivée. Elle n’en pouvait plus. Et malgré une hospitalisation prévue dans quelques jours, elle lui a demandé d’appeler les pompiers pour venir aux urgences. Ils se prennent la main, il la regarde, elle lui sourit doucement.

⋆ Salle centrale

Les dossiers s’entassent sur le bureau. Des pochettes de toutes les couleurs jouent au jeu de la plus grande montagne possible. Les blancs, lettre E, niveau de tri 5, en général peu préoccupant en terme de pronostic vital, sont présents. Les bleus, lettre D, niveau de tri 4, un peu plus stimulants, sont en nombre. Les verts, lettre C, niveau de tri 3, le plus haut niveau de préoccupation pour un externe – pardon, un étudiant hospitalier – ne se laissent pas distancer. Le reste, oranges et rouges, iront directement dans les mains des chefs. Ce qui n’empêchera pas les externes de faire, à la carte, ECG, faisant fonction de brancardier, bandelette urinaire, et/ou autres.

Les motifs blancs, bleus et verts sont divers et variés. Les internes s’en occupent aussi. Le boulot des externes consiste à prendre un dossier, voir le patient, l’interroger, l’examiner, effectuer des examens tels que ECG, Bandelette urinaire, β-hCG… tout noter sur le dossier informatique et faire une synthèse à l’interne ou au chef pour « gagner du temps ». Autant certains motifs recueilli par les infirmières à l’accueil sont plutôt à la portée des externes « Douleur abdominale depuis quelques jours », « Chute avec traumatisme du coude », d’autres, sont plus … problématiques. Ce soir, on a : « Constipation chronique depuis 2 ans // majoration ce jour », « agression sexuelle ce soir, veut parler à un psychiatre » (quand on parlait de motifs problématiques… quel externe saurait gérer correctement ce genre de cas ?), « Verbalisation de tentative de suicide » (bis repetita placent), « douleur épigastrique depuis 3 jours », « pointe de douleur abdominale à 8/10 à l’EVA », « Plaie de l’arcade sourcilière gauche après agression », « Plaies de la face chez un patient en ébriété », « Adressée par la maison de retraite pour dyspnée », « adressée par son médecin traitant pour douleur abdominale et syndrome inflammatoire », etc.

⋆ Couloir d’attente

Il est déjà tard. Repérant un box libre, j’attrape le dossier bleu. « Douleur épigastrique depuis quelques jours ». A cette heure-là, c’est pas plus mal. Un peu de gastro, je n’aime pas trop ça, mais c’est plutôt facile en général. A supposer que ça soit bien de la gastro. Et à plus-d’heure-du-matin, il vaudrait mieux. Elle est assise dans le couloir. Elle me confirme son nom, je lui demande de me suivre. Je l’installe dans un box. Il n’y a pas de brancard pour qu’elle puisse s’allonger. Je lui dis partir en chercher un.  Elle me demande sans détour « Alors, suis-je enceinte ? », inquiète. Je regarde le dossier. On y lit « β-hCG négatif ». Je lui déclare que non. Elle soupire. La question franchit ma bouche, et sitôt qu’elle est sortie, je réalise : la porte ouverte, cette espèce de conversation rapide où je suis debout, elle assise, ni complètement dans l’intimité d’une discussion, ni complètement à distance… « Vous avez des raisons de penser être enceinte ? ». Ben non bien sûr, c’est pour ça qu’elle te pose la question mon gars… Je vais chercher un brancard. En revenant, ma patiente est chassée du box par une autre patiente nécessitant de l’oxygène. C’est de nouveau la chasse au box libre…

⋆ Salle centrale

La file d’attente ne diminue pas. Les patients affluent en continu. Quelques externes partent et reviennent de blocs opératoires où ils sont parfois appelés. Les internes commencent à revoir les premiers patients de la soirée, cherchant à analyser les résultats des premières prises de sang, à comprendre pourquoi untel n’a pas eu sa radio et unetelle son scanner. Un peu débordés, mais néanmoins très pédagogiques cette nuit-là, ils appellent cependant parfois à l’aide. « L’externe, fait-donc un petit ECG par-ci ». « Ah, tu fais des ECG ? Tu ne veux pas m’en faire un pour le patient box 9 ? Et tant que t’y es, son voisin aussi. Oui, parce que tu vois, avec son motif « douleur thoracique depuis 2-3 jours », ils n’ont pas fait l’ECG à l’accueil ». Oui mais tu vois, peut-être qu’ils sont débordés, autant que nous.

⋆ Box 7

Il arrive dans sa blouse un peu grande aux poches qui débordent. Il n’a pas vraiment l’air très assuré au départ, mais sa voix s’élance clairement dans la salle, sous une douzaine de paires d’yeux qui l’observent avec espoir. Fleur reconnait son nom, se lève. Son mari reste assis tandis qu’elle suit le jeune docteur. En avançant, celui-ci se présente. Ah, ce n’est donc pas le docteur, mais un étudiant. Bon, il semble que c’est pour faire gagner du temps. Après quelques couloirs, ils arrivent enfin dans une petite pièce. Il appelle ça un box. Comme si elle était un genre de cheval. Il lui propose de s’assoir pendant qu’il va chercher un brancard. Pour quoi faire ? Pour qu’il disparaisse et ne revienne que dans une heure ou deux ? Si c’est ça, autant la laisser avec son mari…

⋆ Box 9

Je toque, j’attends, j’entre ensuite. Une vieille dame est allongée, emmitouflée dans un drap jaune sur son brancard. Je m’approche. Je me présente comme l’étudiant en médecine chargé de lui faire un ECG, cet examen où on colle des patchs autour du cœur pour surveiller ce qui s’y passe. Elle n’a pas l’air de comprendre de quoi je parle mais consent à l’examen. J’enlève le drap puis la chemise de l’hôpital. Une odeur désagréable émane de sa bouche. J’essaye de ne rien laisser paraître. De ce que je vois, l’état bucco-dentaire est plus que médiocre. Je colle les électrodes, branche les fils, essayant d’être assez rapide pour ne pas la faire souffrir du froid. Le tracé est imprimé. Je retire les patchs, les branchements. Je suis venu juste pour ça, faire l’ECG, à une patiente que je ne connais pas, et même celui qui m’a demandé de faire cet ECG ne se souvenait plus de son nom. Elle me pose alors La question : « Alors docteur ? ».

⋆ Box 3

J’entre dans un box libre à la suite de la patiente qui n’est pas enceinte. Il convient d’essayer de recréer une atmosphère propice pour discuter. Je ferme la porte, et l’animation bruyante des urgences s’atténue un peu. On discute alors assez facilement. Jeune, mais déjà très consommatrice de tabac et d’alcool, elle ne prend pas de contraception orale, ni d’autres méthodes contraceptives avec son compagnon depuis 4 ans. Elle a déjà fait une interruption volontaire de grossesse il y a quelques mois. Ils « font attention, et surtout autour de l’ovulation ». On aborde les autres alternatives à la pilule ou au préservatif. Quand la porte du box s’ouvre soudainement.

⋆ Box 1

L’interne sympa et pédagogue est débordé. Il me tend un dossier pour me proposer de faire des points de suture chez un patient très sympathique, parfait pour s’exercer un peu, alcoolisé donc vraisemblablement plutôt anesthésié. On y va ensemble. Deux belles balafres maculent son visage de sang. Une fente frontale, centrale, tranche le front en deux parties égales. Une seconde coupure menace de percer la lèvre supérieure. On installe le matériel. Et surviennent les phrases sympathiques : « Vous êtes la meilleure équipe hein ? Car je ne veux pas n’importe qui, c’est sur le visage, je ne veux pas de cicatrice ! ». On sort chercher du matériel avec l’interne. Sur le devant de la porte du box, il me demande si je veux le faire. Je décline la proposition, compte tenu des plaies, de ce que je viens d’entendre, de mon peu d’expérience, malgré tout conscient que si je ne m’exerce pas un peu, je ne pourrais jamais le faire correctement. Mon unique et dernière expérience en couture in vivo me bloque pourtant un peu. L’interne comprend, accepte, me demande toutefois de l’assister. Avec plaisir. Nous retournons dans le box. Le patient : « Vous comprenez, je ne veux pas de cicatrice, alors si vous n’êtes pas la bonne équipe, allez chercher quelqu’un d’autre ». L’interne : « Ne vous inquiétez pas. ». Le patient : « Je ne m’inquiète pas, mais si vous n’êtes pas les meilleurs, ne le faîte pas, allez les chercher ». L’interne : « De toute façon, vous n’avez pas le choix, c’est nous ou rien ». En douceur, sans colère, mais fermement. Je n’aime pas trop cet argument. On attaque. Le champ stérile est posé, une grande plaque de papier bleu, trouée en son milieu, recouvre le patient, ne laissant apparaître qu’un cercle de peau au centre duquel saigne la plaie. Le patient dira alors : « Ne laissez pas le jeune recoudre hein, je ne suis pas un cobaye ». Rassurez-vous, je n’en avais pas l’intention

⋆ Box 7

« Je n’en peux plus, vous comprenez ? Deux ans que ça dure. Avant les laxatifs marchaient, mais maintenant, ça ne marche plus, ça ne sort plus, j’ai l’impression que c’est serré, ça doit être mon syndrome du canal lombaire étroit, comment voulez-vous que ça ne m’inquiète pas ? ». Il avait l’air sympathique ce jeune, mais il ne semblait pas pouvoir faire davantage que tous les autres médecins qu’elle avait déjà vu, Fleur. Oh, il avait réussi à la faire sourire, même rire quelques fois. Il lui avait même un peu expliqué le canal lombaire étroit dont on lui avait dit qu’elle souffrait, avec un dessin. Il dessinait un peu comme un pied, mais c’était à peu près clair. Apparemment, ça n’avait rien à voir avec l’anus. Mais donc pour ce qui était de son problème de constipation…

Il faut lui faire un toucher rectal. Dès le départ, cette évidence me hantait. Jamais fait, toujours détesté l’idée même de ce geste, non parce qu’il est peu agréable à faire, mais surtout parce qu’il est pour le moins intrusif et humiliant. D’autant plus vu la façon dont on l’enseigne aux étudiants, et comme il est sujet de plaisanteries pas toujours très fines dans le milieu… Je lui explique donc comment ça se passe, pourquoi il faut le faire, je lui demande si elle est d’accord. Elle accepte sans problème et se tourne, un peu trop vite sur le côté. Bon… Gants, vaseline… vaseline… vaseline ?

⋆ Box de suture

Le patient est allongé quand ma co-externe et moi entrons dans le box spécialement dédié aux sutures. Je fais le greffier auprès de l’ordinateur tandis qu’elle s’occupe de l’arcade sourcilière. En ouvrant son dossier informatique, je vois « VIH ». Et c’est ignoble de constater que notre réaction est indéniable : on se lave plus souvent les mains, on fait plus attention, on prend plus (voir trop) de précautions, on évite presque le contact avec le patient, on change de gants toutes les trente secondes… bref : on psychote. Pour prévenir ma coexterne, je profite d’une sortie du box pour aller chercher du matériel. Elle me dit « merci, tu fais bien de me prévenir, je n’aurais même pas pensé à regarder… j’hésite à mettre deux gants ». Retour au box. On commence la suture. Vers le dernier point, l’infirmier passera, tentant de nous prévenir discrètement en signalant le petit gribouillis ‘caractéristique’ sur le dossier vert. Merci. Mais juste en passant, c’est interdit…

⋆ Chambre de garde

Allongé sur un brancard, je laisse mes pensées défiler. L’agitation des urgences s’est estompée derrière la porte. Le plafond blanc de cette chambre de fortune, un box inusité, neuf de quelques mois, est sans tâche. Comme à chaque fois, mon esprit est tendu, occupé, bruyant. Seule la sérénité d’un bon lit chez moi me permettrait réellement de trouver le sommeil. Les derniers évènements me reviennent en mémoire. Je ne suis pas satisfait. Des erreurs traînent partout. Cette discussion, porte ouverte, sur le test de grossesse. Le toucher rectal. Le comportement ultra-extra-trop-précautionneux avec le patient au statut VIH positif. La pauvre dame allongée dans le couloir qui voudrait juste qu’on s’occupe un peu d’elle, et qui demande sans cesse des choses, mais que tout le monde fini par ignorer. La patiente qui hurle « au secours, aidez-moi » depuis plus d’une heure et demie. L’homme qui ne voulait pas de cicatrice, qui a vomit tout son whisky à la fin de la suture, s’est uriné dessus et ne semblait rien sentir sans que personne ne s’en préoccupe plus que ça. L’ECG à une dame à l’histoire inconnue, et au nom oublié. Je soupire. Je voudrais vraiment bien faire. Bien être. Au sens humain surtout. C’est peut-être ce qui me tient le plus à cœur dans ce métier. Pourtant, ce n’est pas facile. Comment, dans cette fourmilière énervée, rester calme, posé, bienveillant en toute circonstance ? Comment ne pas céder à la précipitation, à la pression, à la facilité aussi. Comment rester le plus humain possible ? Je ne suis pas parfait, personne ne l’est vraiment. Mais j’ai peur d’être loin du minimum de rigueur… et pire encore, il m’arrive souvent de faire des erreurs.

⋆ Box 3

J’allais dégainer le stéthoscope lorsque la porte du box s’est ouverte. Le médecin sénior est entré, sans saluer personne. Il me demande une synthèse, comme ça, en face de la patiente interloquée. Pris de court, je lui récite le motif d’admission aux urgences, précise que les β-hCG sont négatifs, et à mon grand regret, parle de la patiente à la troisième personne du singulier. Le médecin murmure des « Mm Mm » évasifs en regardant mes notes sur l’ordinateur. Il laisse échapper un « Ah quand même » en regardant les consommations d’alcool et de tabac. Il s’approche de la patiente, palpe le vendre, se renseigne brièvement sur la douleur, se retourne vers l’ordinateur. Il me dit prescrire une échographie abdominale, une prise de sang et un ECG. Il sort. La patiente me regarde, étonnée : « Qu’est-ce qu’il se passe ? Il y a quelque chose de grave ? ». Je lui explique la procédure, essayant de trouver une raison à cette échographie à lui expliquer. Elle refuse les prises de sang, épileptique, ayant déjà eu une crise à la suite d’un prélèvement. Un silence s’installe. La patiente : « Souvent, les médecins qui ne disent rien, même pas bonjour, comme ça, c’est mauvais signe. Le dernier que j’ai vu comme ça, ça ne s’est pas très bien passé après… c’était pour mon IVG… ». Je la regarde. Je ne sais pas si c’est la pression, l’agitation des urgences, le surmenage, ni même s’il y a vraiment une excuse pour justifier ce comportement. La porte d’ouvre de nouveau. Le médecin revient, fait son écho en 5 minutes, n’explique rien, imprime les photos, et s’en va sans ajouter un mot. La patiente : « Alors, c’est grave ? ».

⋆ Couloir

J’ai un dossier dans une main, un ECG dans l’autre, une information à transmettre à l’interne en tête, et une infirmière à prévenir pour un autre patient à ne pas oublier. Une dame, allongée sur un brancard au milieu d’une dizaine de patient alignés contre le mur m’interpelle. « Qu’est-ce que je fais encore là ? J’attends depuis longtemps, vous savez… ». C’est dit gentiment. Je l’avais déjà examinée. Plus de quatre-vingt-dix ans, une hypoacousie majeure, adressée par la maison de retraite pour décompensation cardiaque à prédominance droite sur probable bronchopathie. Je ne sais pas pourquoi elle attend encore. Je lui parle un peu, lui prend la main, froide. Je remonte un peu ses draps. Puis je lui explique qu’il faut que je retourne travailler. Du moins j’essaye, car elle n’entend pas très bien. En m’éloignant, une autre voix m’appelle. Une autre dame. « Excusez-moi, est-ce que je pourrais avoir un verre d’eau, s’il vous plait ? ». Je lui apporte. Je l’aide à se redresser dans son brancard. Elle boit à petites gorgées. Un petit sourire se dessine sur ses lèvres. Et tandis qu’elle boit, je vois. Le service des urgences, animé comme toujours. Des patients allongés, assis, un peu partout. Des blouses blanches, des pyjamas verts, parfois. Des sonneries, des pas, des bruits. Une femme qui avale un verre d’eau, et qui sourit un peu. « Merci, merci beaucoup ». Je la réinstalle, son sourire ne faiblit pas. Je ne la connais pas, ni ne sait pourquoi elle est ici. Mais j’ai le sentiment d’avoir fait un petit truc, et ce sourire me met du baume au cœur. Comme un reste, une subsistance de l’humanité, dans le simple fait de donner un verre d’eau, au milieu des urgences. Je repars en partie ragaillardi : dossier, ECG, information, infirmière. J’arrive.

Les urgences, ça bouge, ça se presse, ça déshumanise parfois. J’ai l’espoir d’essayer de rester vigilant, de ne pas tomber dans la banalisation. Chaque dossier est un patient, une aventure, une rencontre. Certaines rencontres sont des trésors, d’autres, de très mauvaises surprises. Tout ne se passe pas toujours bien. Il me semble qu’il suffit de peu pour obtenir une relation saine, tranquille, confiante. Un salut, une poignée de main, une présentation, des explications, de l’écoute. C’est vrai que parfois, il y a un élément qui saute, et je m’en mords les doigts. Mais quitte à tout protocoliser, pour ceux que les procédures rassurent, essayons un peu d’y mettre tout ça aussi. J’ai l’impression que ce n’est pas plus difficile qu’un soin, qu’un geste, et ça fait partie du soin. C’est comme un toucher rectal. En métaphore, si vous n’avez pas préparé votre matériel avant, vu que vous avez expliqué le pourquoi et le comment du geste, vous pourrez toujours chercher la vaseline, si elle n’est pas dans le box, vous aurez le dilemme : sortir en exposant les fesses de votre patiente déjà prête, ou supposer qu’un doigt ganté mouillé fera l’affaire. C’est du vécu, toutes mes excuses Fleur…