Le retard à tout prix !

Le bras en écharpe, il s’est levé depuis la salle d’attente avec un léger sourire. Il a traversé la pièce, a attrapé avec son bras droit la main tendue du médecin généraliste, puis la mienne.

« Je vous présente Litthé, mon interne. C’est lui qui va diriger la consultation : vous êtes d’accord ? »

Il acquiesce en souriant, et entre dans la pièce de consultation. Je le suis. Son regard fait le tour de la salle, il marque un arrêt de quelques secondes avant de se diriger vers le fauteuil qui fait face au bureau. Je m’installe sur l’imposante chaise, de l’autre côté, et le médecin généraliste prend place sur une autre, plus petite, plus en retrait. Pendant quelques secondes, qu’il me semble toujours intéressantes à laisser, un silence s’invite.

Les regards vont et viennent. Les murs, le bureau, l’ordinateur, le médecin, son interne. Le bras drapé, le visage, l’allure, le positionnement, les affaires. Chacun s’évalue silencieusement. On dit souvent que les 20 premières secondes sont assez prédictives de la qualité de la relation qui va opérer. Autant leur laisser le champ libre pour être, sans autre influence que tout ce qu’on ne pourra peut-être pas changer : les âges, les sexes, et tous les indices qui suggèrent les personnalités qui vont se rencontrer.

Parfois, un sourcil interrogateur du patient se lève, et une question du type « que pouvons-nous faire pour vous ? » ou un plus simple « nous vous écoutons » est prononcé(e). D’autres fois, comme ce jour-là, c’est le patient lui-même qui prend l’initiative d’expliquer ce qui l’amène à consulter. Ou qui s’inquiète, en disant, par exemple : « vous voulez la carte vitale ? ».

Monsieur L. a une quarantaine d’années. Il consulte habituellement un autre médecin généraliste, actuellement en vacances. Il y a une dizaine de jours, il est venu nous consulter pour une vilaine blessure à l’occasion de la reprise du sport en musculation. Le diagnostic de déchirure musculaire a été posé, et un arrêt de travail, se terminant bientôt, a été prescrit. Outre un arrêt récent de tabac et la résolution d’un trouble de l’usage de l’alcool, il ne présente pas d’antécédents particuliers. Il nous explique que malgré les antalgiques et l’immobilisation douce, son biceps lui fait encore très mal. Nous savons qu’il travaille comme préparateur de commande dans une société qui expédie des produits lourds, mais il ne parle pas de son arrêt.

Nous discutons un peu. Je reprends l’histoire de la blessure. Je l’examine : le biceps est douloureux en pleine masse musculaire, à l’écart de toute articulation ou tendon, et les mouvements sont encore très douloureux. La consultation se présente simplement. Nous discutons de la gestion de la douleur et de l’introduction d’autres antalgiques. Monsieur L. parle poliment. Il a l’air presque détendu. Et c’est presque l’air de rien qu’après un moment de silence, il ajoute quelque chose.

« Au fait docteur, je ne sais pas s’il faut que je vous le dise, mais je viens de me séparer de ma femme ».

Et là, la consultation devint tout autre. Nous étions probablement entrés dans « le vif du sujet ». Je ne nie pas l’existence de la déchirure musculaire, ni de la douleur, bien réelles. Mais il y a des douleurs invisibles, impalpables, et que seule la confidence révèle. Nous avons alors pris le temps de l’écouter nous raconter ce passage de sa vie, la rupture de moins d’un jour ou deux, les répercussions qu’il rumine, pour son fils, sa femme, sa vie. Nous n’avons rien fait, rien proposé, rien médicalisé. Il voulait « quelque chose pour se sentir mieux », tout en acceptant l’idée que c’était peut-être normal de ne pas se sentir bien en ce moment, et que peut-être que quelques jours de plus à laisser évoluer les choses seraient justes

On lui a proposé de prolonger son arrêt de travail, notamment parce que son bras était peu compatible avec son métier pour le moment. Il a eu l’air surpris. Il a accepté, bien que ce n’était pas ce qu’il était venu chercher. Il est reparti avec son léger sourire, conscient qu’en cas de besoin, même s’il s’agissait simplement de nous dire comment la situation se transformait, il était le bienvenu. Il a répété, en sortant : « merci, je prendrais rendez-vous ».

Nous sommes bien restés presque 45 minutes avec cet homme qui en avait besoin. Dans la même journée, nous avons passé 1h avec un patient subissant une addiction à l’alcool et voyant sa famille exploser tout récemment. Nous avions écouté une bonne demi-heure une femme à qui nous avions simplement dit « vous avez l’air fatiguée », et qui s’est mise à pleurer. Nous avons pris encore une heure avec la dernière consultation de la journée, une femme percluse de douleurs, à qui d’autres avaient probablement dit « c’est dans la tête, ma bonne dame », et qui venait entendre qu’un être humain, c’est un corps et une tête qui ne font qu’un, et que l’un(e) ne peut exister sans l’autre.

Ce sont probablement les consultations qui me fascinent le plus. Elles sont particulièrement difficiles. De temps en temps, elles nous mettent à genoux, patients comme soignants (et alors peut-être sommes-nous au même niveau ?). Elles nous renvoient à notre impuissance, parfois. A notre condition humaine, si vulnérable, si subtile, et pourtant toujours écartelée entre nos désirs, les contraintes et la contingence.

Lorsqu’il faut lier le corps et la tête : palper le muscle d’un bras, entendre le couple qui se déchire (lui aussi…). Gérer les traitements de douleurs diffuses, et d’un moral en souffrance. Accompagner un homme brisé par l’alcool à tenter de se reconstruire avec (et contre) sa propre ambivalence. Dépasser les pauvres 15 à 20 minutes de consultation, pour une somme proprement dérisoire, pour ne pas faire d’abattage, mais rassembler les morceaux, tenter de comprendre le puzzle, encourager les pièces à se retrouver, accompagner vers l’unité, le tout, le global. Quand on y parvient.

Je ne sais pas si nos décideurs en santé et nos politiques connaissent cet exercice si subtil de la médecine générale. Je ne sais pas ce qu’ils imaginent en proposant un forfait « consultation longue », une ROSP aux objectifs parfois bien étranges, et quelques gratifications ridicules au regard de la réalité du métier. Car notre journée de consultation, avec tout ce retard, c’est le généraliste qui m’encadre, très investi dans la prise en charge de ses patients (puisqu’il prend du retard sans se poser de question) qui m’a affirmé d’un air triste : « ce n’est pas rentable ».

Comment voulez-vous être global et rentable à la fois ?

Bien sûr que la santé se pratique à perte. C’est un investissement sans fin. On ne rentabilise pas la santé. On limite les dépenses, en éduquant les gens, en les rendant plus puissants face à la maladie, en prévenant intelligemment la maladie avant qu’elle ne s’installe, en accompagnant réellement les troubles de la santé mentale qui toucheront 1 personne sur 4 sur toute la vie (selon l’OMS). Bien sûr que la santé n’est pas le seul secteur à perte : l’éducation, la justice, la sécurité… ne sauraient être rentables non plus.

Mais la rentabilité, mot clé du XXIe siècle, s’est retrouvée déifiée, laissant la raison dans son ombre. Comme on détache la tête du corps pour l’accabler, comme on dépiaute le corps de chaque organe qu’on scrute à la loupe sans s’occuper du reste, comme on demande aux généralistes d’enchainer les consultations toutes les 10 minutes sous prétexte d’un assistant médical, de 8h à 20h, sans se rendre compte qu’on leur demande simplement de ne plus pratiquer ni de médecine, ni de médecine générale. Mais qu’on leur impose d’être politiquement rentable : tout le monde aura un médecin, même s’il ne le croise que 3 minutes chaque trimestre, et qu’il ne pourra pas, en cas de besoin, compter sur un soignant qui saura dépasser la contrainte du temps pour prendre soin.

On ne prend pas soin quand on a l’impression de ne pas pouvoir pratiquer son métier à la hauteur de sa complexité, de son exigence, et de sa part d’humanité. On ne prend pas soin quand on pense à rentabiliser un système ou son activité avant de penser à soigner correctement. On ne prend pas soin quand on voudrait forcer les soignants à dépasser les limites de ce qu’ils sont capables de faire correctement, avec passion, mais sans soumission à une autorité prescriptrice qui ne regarde que les chiffres, le budget et sa notoriété.

Alors je m’interroge. L’évolution « rentabiliste » du système m’interdira-t-elle de pratiquer une médecine générale comme celle-ci ? Une médecine générale indépendante, libre et humaine. Une médecine générale où chaque décision ne se fait pas parasitée par des objectifs ROSP questionnants, des contraintes de prescriptions motivées par des influences étonnantes, ou des aberrations d’un système trop rigide qu’on apprend malgré nous à tenter de contourner. Une médecine générale où chaque chose prend son temps, de l’entrée dans le cabinet, à la prise de parole, à l’examen, à l’exposé des autres « vrais motifs », à leur écoute, à l’accompagnement, à la « consultation de pallier », et à la poignée de main avant de se dire au revoir.

Et dans l’état actuel des choses, pas sûr qu’en psychiatrie ce soit plus idyllique…

11 réflexions au sujet de « Le retard à tout prix ! »

  1. désolée, je voilais mettre 5 étoiles et cet abruti d’ordi a tapé trop vite . C’est ça le métier de médecin !! bravo à vous , et hélas pour ceux à qui autre chose est imposé !

  2. Pas les mots pour vous exprimer mon ressenti en vous lisant. Votre humanité/humanisme me bouleverse. La profondeur de vos écrits est émouvante et force le respect. Vous êtes prodigieux de bonté. Merci pour tout ce que donnez si bien.

  3. Merci pour ce billet superbement écrit; ravie de vous compter parmi la communauté de la MG! Le fond comme la forme me donne à penser à un humain et à un soignant admirable, merci de continuer à nous faire partager ce haut niveau de réflexivité.

  4. Magnifique billet!
    oui c’est possible d’exercer une medecine du prendre soin, émancipée, joyeuse,
    non soumise à rentabilité dans mon exercice de ville sous reserve d’accepter un faible revenu

  5. Tu touches juste, comme d’habitude.
    Les consultation complexes, les vraies, pas celles de la sécu, sont à la fois les plus beaux et les plus poignants moments de ce métier.
    La rentabilité en pâtit en effet.
    Quoi qu’en disent beaucoup, nous ne sommes pas là pour devenir riches en espèces sonnantes et trébuchantes.
    Mais nous ne sommes pas là non plus pour la gloire, et nous ne vivons pas d’amour et d’eau fraîche. Comme tout le monde nous nous attendons à vivre décemment de notre métier.
    Une juste rémunération ne serait que le strict nécessaire.
    Or, ce n’est pas le cas, on le voit bien ici.

    Alors parfois je me sens moi-même en proie à une dissociation. cognitive douloureuse.
    Car le carcan de l’assurance maladie est tel que j’en viens à me demander si l’avancée sociale décisive pour la société dans son ensemble et la santé publique qu’elle a constituée n’est pas aussi ce qui est en train de tuer les soignants.
    Je me demande, moi le petit-fils de communiste et le convaincu des bienfaits de la sécu pour tous, si l’exercice non conventionné ne serait pas l’une des clefs de mon épanouissement au travail. Et pas pour gagner plus, hein… mais simplement pour gagner ma vie honnêtement, sans ressentir la pression du nombre de patients à voir chaque jour pour payer mes factures…

    Je n’en suis pas encore là. Mais le simple fait que je puisse y penser m’horrifie…

  6. Quel beau texte simple mais évoquant bien notre quotidien! Permettez vous qu’il soit affiche en salle d’attente en citant la source?

  7. Ping : Le retard à tout prix !

  8. Bonsoir,

    Au gré des articles glanés ici ou là sur le réseau , je suis tombé un peu par hasard sur votre texte. J’ai pris beaucoup de plaisir à le lire et je peux vous confier qu’il m’a rassuré quant aux généralistes en devenir que vous êtes pour exercer ce métier fabuleux, mais surtout à poursuivre sans relâche la diffusion d’une pratique telle que vous l’avez décrite alliant rigueur scientifique évidemment, mais aussi patience , bienveillance et écoute !

    Je vous joins le lien vers le blog de « l’école dispersée de santé européenne , EDSE » crée dans les années 80 par un groupe de médecins généralistes ,psychologues, psychiatres , infirmiers , assistants sociaux qui ont élaboré une réflexion autour du soin, avec le travail d’écriture notamment du Dr Jean Carpentier, groupe que je continue d’animer avec quelques collègues sans malheureusement alimenter le blog comme il le faudrait faute de temps.

    Comme vous l’avez écrit il y ait aussi question de rencontre entre deux sujets , un médecin et un patient, rencontre qui ne prend sens que s’il y a l’espace et le temps suffisant. La maladie n’est parfois qu’un prétexte pour venir rencontrer l’autre , en l’occurrence le médecin…
    Comme vous aurez peut être le loisir de lire les textes regroupés sur le blog , il est fait état de ces nouvelles mesures qui vont à l’encontre d’une pratique attentive de la médecine générale pour en faire un modèle calqué sur l’hospitalier avec non plus une tarification à l’acte mais plutôt au temps ,et surtout au rendement : 3 mn pour un panaris , 7 mn pour une angine, 7mn30 pour la bronchite … et si vous voulez parler … allez chez le psychiatre , rendez vous en télévisioconférenceultramoderne pendant 8mn connexion incluse dès demain ….

    A nous de montrer en pratique , et avec l’aide de tous , qu’une médecine humaniste , attentive et bienveillante est possible et salutaire.

    CM.

    https://ecoledisperseedesante.wordpress.com/

  9. Triste constat mais énorme plaisir de partager au delà des générations un exercice de soin véritable. Bravo et on ne lâche rien.

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