Je. Tu. On.

Tu t’énerves dans la salle d’attente. Les gens s’accumulent depuis deux bonnes heures. Il est pourtant encore tôt. Je traverse en raccompagnant une patiente vers la sortie. Tu m’apostrophes. Deux heures que tu attends. Deux heures que tu souffres. Deux heures qu’aucun médecin ne t’as vu. Deux heures que des gens passent alors même que certains sont arrivés après toi. Deux heures que tu as mal, bon sang !
Je tente la première technique, qui la plupart du temps suffit : accueillir ton agacement et t’expliquer posément que l’ordre d’arrivée n’est pas tout à fait l’ordre des priorités. Je sens bien que cela ne suffira pas avec toi. Tu t’agaces davantage, et avant même que tu ne poursuives, comme j’ai déjà appelé le patient suivant qui vient de nous rejoindre, je m’éloigne pour me consacrer pleinement au patient dont c’est « le tour ». Je sais, pourtant, que je viens de perdre un bon nombre de points qu’il me sera peut-être définitivement impossible de regagner.
Une heure passe, où tu me vois faire des aller-retours entre différentes salles, sollicité ici et là pour des broutilles. Tu as l’impression que je batifole comme une abeille au milieu d’un champ fleuri. Alors que tu es là, sur la chaise roulante (plus ou moins) de l’hôpital, une douleur lancinante au pied que les antalgiques distribués automatiquement à l’accueil n’ont pas suffit à calmer. Tu ne tiens plus, et tu m’interpelles à nouveau, avec ta voix forte et imposante, comme ton gabarit. Si tu n’étais pas assis sur cette chaise, manifestement incapable de te lever facilement, tu me dominerais de trois bonnes têtes…
Tu t’emportes et ton ton monte, tandis que le miens baisse. Je réalise que j’essaye de te calmer, alors même que je ne t’ai pas suffisamment montré que je t’écoutais. Tu commences à dire que tu en as assez, que tu vas aller voir ailleurs. Je me tais, te laisse enfin finir ton discours, que j’écoute avec attention. Tu me promets de partir, mais tu me regardes dans les yeux. Comme un genre de défi. Ou un appel au secours d’une personne peut-être assez fière pour ne pas supplier.
Je te le dis, avec sincérité « c’est inadmissible que vous attendiez aussi longtemps ». Et je le pense. Je pense à ces heures assis, sur une chaise inconfortable, le pied en feu. Je pense à cette vieille dame sur son brancard durcit par les années qui a froid, qui a soif, et qui voudrait aller aux toilettes, mais que, faute de personnel, aucun.e soignant.e n’aura le temps de venir aider. Je pense à ces soignant.e.s éreinté.e.s qui font tant bien que mal pour faire tourner la machine 24h/24, 365 jours par an. Je pense au manque de moyens, aux aberrations politico-démagogiques, et à tout ce qui me permet d’affirmer qu’en effet, ton attente est inadmissible. Pourtant, je rate encore. Et je m’éloigne un bref instant, entendant derrière moi les autres patients essayer… de te raisonner.
Je retourne à l’ordinateur ou je constate que le médecin de garde, désormais parti se reposer, t’as prescrit une radio sans t’examiner (ou l’écrire) et n’a rien dit. Il n’a pas déposé ton dossier à l’endroit où l’équipe pourrait savoir qu’il fallait t’emmener en radiologie. Cela fait donc au moins deux heures que tu attends… pour rien. Ni une, ni deux, j’attrape le dossier, le bon de radio, et je pousse la chaise demi-roulante vers la radiologie. Tu pèses le poids de ta stature et de tes muscles qui, sur un coup de colère, me ferais traverser un mur ou deux d’une pichenette. Mais je ne dis rien, et m’excuse pour le temps d’attente, t’explique le quiproquo, te promet de t’examiner dès ton retour. Un coup d’œil à ta cheville était bien suffisant : on aurait pu faire une omelette avec l’œuf de pigeon qui logeait sur ta malléole.
Un patient plus tard, je te vois réapparaitre dans la salle d’attente. Je t’emmène dans un box. Sans surprise, c’est cassé, dirait brillamment la graine d’ortho qui ne poussera jamais en moi. Je t’explique les grandes lignes de la prise en soin. Le quiproquo me parait d’autant plus inadmissible. Tu me dis que tu ne préfèrerais pas te faire opérer. Je te dis qu’il me faut l’avis du spécialiste, et qu’on en prendra compte avec tous les éléments. Tu acquiesces. Allo l’ortho, que fait-on ? « On mouille et on bande, mouarf mouarf mouarf ». Allo le sénior des urgences, comment on fait une botte plâtrée ? « Viens, je te montre ». Ni une, ni deux, nous voilà à mouiller et bander pour faire le plâtre. A la fin, alors que le chef prend congé, tu le rattrapes par la manche et tu lui dit « ce gars-là » en me désignant, « il faut le garder, c’est un bon ».
Je ne sais pas trop où me mettre, entre la petite fierté, écrasée par le caractère gênant du moment, et le compliment paradoxal entre ma perception et la sienne. L’éternel malentendu. Je te raccompagne en radio. On contrôle le plâtre. Tu me remercie, je te remercie. On se met d’accord pour le retour via un taxi conventionné. Je me fais grogner dessus par la secrétaire qui aurait préféré que je demande une ambulance parce que c’est plus simple. Tu me dis que tu l’as entendu, et que c’est une chieuse. Je te dis que ça ne doit pas être facile pour elle, surtout vu le monde qui l’attend pour s’enregistrer. Tu me dis que c’est bien vrai. On se met d’accord. On peaufine les détails, la surveillance, le contrôle des jours et des semaines à venir. On se sert la main. Et on se souhaite, chacun, bonne continuation.

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Faisant Fonction d’Imposteur

FFI aux urgences. Fraichement (trop peut-être) sorti de l’ECNi, me voilà endossant le rôle d’interne, prescrivant seul, décidant seul de « conduite à tenir », et parfois même, acceptant de prendre en soin un patient vu par l’externe. « L’externe ». Je commence déjà à dire « l’externe ». Bon sang !

Externe, cette pression d’assumer la responsabilité de ton diagnostic n’était pas tout à fait là. Ou si rare. L’interne validait ta proposition de prise en charge. Il te déchargeait de cette incertitude omniprésente, à t’en faire oublier ton propre prénom. Externe, je profitais de ces moments où, le diagnostic « bénin » posé, il fallait aller donner ses papiers de sortie au patient, le rassurer, lui confirmer qu’il n’y avait rien et que toute exploration supplémentaire serait superflue. C’était sans doute mon moment préféré de la prise en soin : comprendre, rejoindre l’autre dans son angoisse et l’amener progressivement, par l’écoute et des réponses adaptées, à se sentir mieux, tranquille, en sécurité, rassuré. Sentiment d’accomplissement et d’avoir sa place dans la chaine de soin.

Puis aujourd’hui, je suis l’interne (ou équivalent). Je dois décider de trancher, à un moment donné, que chez cette femme de 20 ans, ce malaise n’est qu’une manifestation d’angoisse. Car similaires aux manifestations précédentes, avec un facteur anxiogène déclenchant, une sensation de constriction thoracique, de souffle coupé, d’impression de mort imminente, sans signe avant-coureur, survenant au repos, et qui cédait en quelques minutes. D’autant que ce jour-ci, elle ne consultait « que » pour un reflux gastrique isolé, sans douleur thoracique donc, dont elle craignait la transformation en une énième crise, parce qu’à certaines d’entre elles, il était présent.

Clinique absolument normale. ECG irréprochable. Strictement aucun facteur de risque cardiovasculaire, jusqu’à ce que l’externe n’avance l’infarctus chez le père à 43 ans. Monde fou dans les urgences. Qu’est-ce que j’en fais ? Un bilan, moyennant 2 bonnes heures, avec une troponine devant un ECG absolument normal, une clinique parfaite, une angoisse manifeste et entretenue par la consultation de « sites sérieux hein, pas doctissimo docteur » ? Tiens. Elle a dit docteur. J’ai voulu proposer une rectification, me lancer dans l’explication de l’interne médecin-pas-docteur-encore, ait relativisé devant l’inquiétude déjà prégnante, pesé la balance bénéfice risque, et refusé cette idée.

« L’externe » sur mes talons, nous entrons dans la chambre et je prends la décision de la faire sortir des urgences avec un traitement d’épreuve pour son reflux gastrique et le conseil de visiter son généraliste. J’affronte alors une angoisse sournoise au double tranchant. La sienne, d’abord, me synchronisant à son ressenti pour ensuite lui expliquer la normalité des examens, la non nécessité d’aller plus loin devant l’absence de douleur thoracique actuelle qui plus est, le contexte évocateur, etc. etc.. Et, l’autre face, la mienne d’angoisse qui grandissait proportionnellement à la disparition de la sienne. Avec, le point culminant quand elle assène, par une question-coup de grâce « Donc vous êtes certain que je peux rentrer chez moi et que je ne risque pas de faire un infarctus dans 2 jours docteur ? ». AHEUM.

Si elle est sortie des urgences mieux qu’elle n’était entrée, mon sentiment d’imposture aussi a remporté la partie. Ai-je loupé quelque chose ? Ai-je manqué l’« alarme bidale » ? Ai-je manqué de prudence ? Ai-je débordé d’égo à ne pas solliciter encore un sénior débordé ? Vais-je la retrouver quelques heures ou jours plus tard au « déchoc » (secteur de surveillance rapprochée des urgences), une onde de Pardee sur le tracé, la mort dans l’âme ? Combien d’autres en tuerai-je par excès de zèle ou crainte de déranger (le sénior) ? Je rêve déjà de reconnaître, au moins à peine, un jour, ce fragile et si subtil équilibre instable entre imprudence dangereuse et incertitude avisée qui colore, semble-t-il, tout l’exercice de la médecine…

Le premier jour du reste de ta vie

Après la dernière garde, c’est le dernier jour de stage de ma vie d’externe. L’externe. Cet étudiant hospitalier qu’on désigne souvent de cette façon : « l’externe » (le « l’ » est important). Pour le héler ou proposer un candidat pour une tâche généralement peu enviable mais nécessaire. Du genre « bon, il faudrait reprendre un peu l’histoire rénale de ces 20 dernières années-là, on va demander à l’externe d’éplucher le dossier » ou encore « bon, ils font chier la radio là à ne pas répondre… dis l’externe, tu peux descendre/traverser tout l’hôpital pour aller demander (ndlr : à tout prix) un scan pour madame machine ? ». Pas toujours. Parfois, c’est dans un réel désir de formation : « il va falloir faire une PL à monsieur bidule, l’externe, t’es prêt.e ? ».

L’externe. Son nom n’existe juridiquement même plus. « Etudiant hospitalier » c’est un peu long, certes. Allant de services en services où il mène une vie aux rôles variés, l’externe peut tout aussi bien être l’invisible non remarqué, l’élément indispensable (pas forcément qu’au rangement des examens complémentaires mais souvent quand même), secrétaire-brancardier-standardiste téléphonique de substitution (comme tout un chacun à l’hôpital), souffre-douleur ou bouc-émissaire (ne sous-estimez pas sa capacité à aligner les planètes), et parfois soignant, membre de l’équipe, pair, voire encadrant de néophytes.

L’externe est sensé développer plusieurs compétences au cours de son cursus. C’est sans doute le résultat d’une réflexion méta-pédagogique qui, à force de conceptualisation à outrance, s’est lentement élevée du sol pour planer dans les hautes sphères et aboutir à un extrait du texte législatif régissant les études médicales en quelques formulations pédagogologiques. Ces compétences sont : « communicateur, clinicien, coopérateur, membre d’une équipe soignante pluriprofessionnelle, acteur de santé publique, scientifique, responsable au plan éthique et déontologique, réflexivité ». Jusque-là, pourquoi pas. Mais dans le détail, on s’embourbe un peu. Notamment parce que dans la logique académique actuelle, formation va de pair avec évaluation, et je vous demande bien comment juger du niveau d’acquisition d’une compétence telle que « membre d’une équipe soignante pluriprofessionnelle » ou « acteur de santé publique » chez un externe. Certains s’y essayent, proposant des objectifs tels que, pour « acteur de santé publique » : « utilise le système de santé aux échelons local, régional et national et connaît les principaux systèmes de santé dans le monde ». Moui, on va dire que cela dépend un peu (beaucoup) de qui nous encadre et dans quel service. Ou encore, dans la catégorie « réflexivité », ce problématique objectif à mon sens : « prend conscience de ses limites personnelles et matérielles et tend à les repousser ». Vas-y mon grand, tu vas être dôôôôcteur, tes limites on s’en moque.

Etonnamment, les bonnes choses font peu de bruit. Typiquement, sous la rubrique « scientifique » : « démontre sa capacité d’acquérir des concepts relatifs à la médecine factuelle et à les  utiliser dans diverses situations cliniques » (certains, manifestement, l’oublient en grandissant) ou encore, sous la rubrique « responsable au plan éthique et déontologique » : « est sensibilisé à l’éthique de la santé et de la recherche en matière de divulgation, conflits d’intérêts, protection des personnes et relation avec l’industrie » (vous le sentiez venir non ?). Et encore, je pourrais vous citer toute cette dernière rubrique, mais ce n’est pas pleinement le sujet ici.

Revenons à ce dernier jour d’externat. Dans un service de pneumologie quelconque, le vendredi, c’est le jour de la grande visite. Cette fameuse procession de docteurs et leurs étudiants sur les talons qui passent de chambre en chambre. Sauf qu’aujourd’hui, c’est le dernier jour du stage des étudiants hospitaliers de 6e année qui vont bientôt passer leur concours. C’est aussi le dernier jour du stage des internes. Et enfin, c’est aussi le dernier jour du stage des jeunes 2e année de médecine qui font leur 1er stage de sémiologie (science des signes cliniques des maladies) à l’hôpital. Sauf que la chef est seule. L’interne a pris sa semaine de congé. Et l’étudiant de 2e année attend d’être évalué. Ni une, ni deux, elle se tourne vers votre serviteur pour lui demander d’accompagner le « P2 » (Marc) faire l’observation d’une patiente entrée dans la nuit dans le service, de le regarder faire sans rien dire et de débriefer après. « Participe à l’acquisition des savoirs par les plus jeunes au sein de l’équipe soignante pluriprofessionnelle », rubrique « coopérateur, membre d’une équipe soignante pluriprofessionnelle ».

Nous y allons. Nous entrons dans la chambre. Nous nous présentons. Je le laisse faire, je m’assoie dans un coin et me fait oublier. Murielle, 75 ans, autonome, adressée des urgences pour une pneumopathie d’allure infectieuse sur un terrain asthmatique allergique. Je l’observe. Marc s’embourbe un peu dans un schéma standardisé d’interrogatoire, il oublie notamment de demander le nom du médecin traitant et autres spécialistes éventuels, ou le mode de vie. Il tombe dans le « piège » classique de demander le « motif d’hospitalisation » d’emblée et se laisse embarquer dans l’anamnèse (histoire de la maladie). Il tente de revenir aux antécédents. Nous apprenons que Murielle a été traitée d’un cancer du sein et a une hypertension. Murielle est si bien organisée que lorsque Marc pense enfin à demander ses traitements, elle lui donne une petite fiche plastifiée qu’elle a écrite elle-même pour « rassembler toutes les ordonnances ». Marc me regarde avec un désespoir proportionnel aux nombres de spécialités écrites en nom commercial : « il faut vraiment que je recopie tout ça ? ». J’y jette un œil, j’y vois quelques médicaments qui pourrait lui faire évoquer d’autres antécédents, je lui réponds « à toi de voir, fais comme si je n’étais pas là ». Il recopie, scrupuleusement, mais ne pose pas de question supplémentaire. « Démontre sa capacité d’explorer les antécédents du patient et de les consigner de façon exacte, concise et organisée dans divers contextes cliniques », rubrique « clinicien ».

Je reconnais l’interrogatoire policier que les enseignants martèlent aux tout jeunes étudiants pour leur faire comprendre qu’ils doivent poser toute une série de questions et « cadrer » la discussion. Marc semble vaciller entre deux postures : celle de l’écoute, dont je perçois l’envie, et celle d’appliquer strictement les consignes quitte à couper la parole à Murielle, qui, il faut le reconnaître, pourrait disserter sur une question fermée. Si je me rends bien compte que certains éléments importants de l’interrogatoire pour la pneumopathie infectieuse ne sont pas demandés, je constate que je fais d’autant plus attention à sa manière de communiquer, d’être présent, de l’écouter. J’admets ne jamais avoir respecté ce schéma d’interrogatoire au cours du dit interrogatoire, ayant l’habitude de questions ouvertes et d’ainsi « remplir les cases » au fur et à mesure de la discussion, même si les informations ne viennent pas « dans l’ordre ». Je ne suis ni policier, ni juge, juste apprenti soignant. Je note, sur mon petit papier, les mots et tournures qu’il utilise comme « donc vous venez juste parce que vous toussez ? », prononcé sans animosité mais peut-être plus pour lui-même afin de tenter de trouver les questions spécifiques à poser face à une toux. Il se montre peut-être un peu dirige lorsqu’il souhaite passer à l’examen clinique proprement dit : « Bon, je vais vous examiner ». « Respecte la confidentialité des patients et fait preuve de sensibilité et de respect par rapport aux droits, aux opinions et à la diversité des patients », rubrique « responsable au plan éthique et déontologique ».

Alors qu’il me semblait déjà pas très à l’aise, lorsque la patiente s’est installée sur le lit, ravivant une dyspnée modérée mais potentiellement impressionnante pour un 2e année qui n’aurait pas l’habitude de voir des personnes ayant du mal à respirer, je le sens hésiter davantage. Il ausculte très rapidement les poumons (« Respirez… lentement et tranquillement… mais pas trop… Et en gonflant les poumons et, heu, sans parler »), s’interrompt, manipule son stéthoscope, me regarde, écoute le cœur avec les embouts du stéthoscope à l’envers dans les oreilles. Puis, manifestement perturbé par la dyspnée, m’explique qu’il ne sait pas trop quoi faire d’autre. Pour essayer de l’aider à poursuivre son examen clinique, je lui demande ce qu’il aimerait faire et de quoi il aurait besoin comme informations pour cela (pensant à la fréquence respiratoire, le caractère habituel/supportable ou non de la dyspnée etc.). Avec la plus belle candeur du monde, il me répond : « Je ne sais pas, mais je voudrais faire quelque chose pour la soigner ». « Est capable de solliciter autrui si nécessaire », rubrique « réflexif ».

Envoyant l’exercice au diable (« apprend à gérer son stress et celui des autres acteurs », rubrique « communicateur »), je décide de reprendre la main en lui montrant l’examen clinique, rassuré par une fréquence respiratoire très acceptable d’une dyspnée très bien supportée, habituelle et résolue en quelques minutes en position assise. Je lui fais écouter les crépitants de l’insuffisance cardiaque, les vibrations vocales, la technique de percussion thoracique, l’appréciation d’une fréquence respiratoire… Puis, je reprends quelques questions de l’interrogatoire, « à ma façon ». J’apprends alors qu’elle est mariée à un homme qui a fait un AVC, dont les séquelles seraient essentiellement thymiques avec un caractère soudain renfrogné et irritable. Depuis 4-5 ans, finis les voyages à l’étranger, la garde des arrières-petits-enfants, les visites aux amis, les sorties au cinéma. Réticent aux soins et à la médecine toute entière, il lui reproche ses visites chez le généraliste ou même sa venue actuelle à l’hôpital. « Vous vous rendez compte ? Il a fait un AVC et il ne va même pas à ses consultations de suivi… » dit-elle avec un regard humide. « J’ai l’impression que ça vous inquiète beaucoup ». Les larmes coulent tandis qu’elle raconte ce qu’elle avait à dire, ce qu’elle voulait peut-être dire à quelqu’un, deux inconnus en blouse blanche qui n’ont jusqu’alors prêté attention qu’à ses poumons. A cet instant, c’en est fini des guide-lines, des schémas bien appris. On a une patiente qui pleure et qui a besoin de parler. Alors on écoute, activement, entièrement. Et on fait avec ce qu’on a appris sur le tas… ou pas.

Après quelques minutes, je ne sais plus exactement comment nous sommes passés des larmes au rire. Marc s’éclipse chercher une balance à la constatation d’œdèmes sur les jambes de Murielle. Pendant ce temps, je lui demande ce qu’elle a pensé de lui. Elle me répond qu’il lui a paru gentil, à l’écoute et motivé et qu’elle pense qu’il sera un bon médecin s’il garde tout ceci. Je le lui transmettrais. « Obtient les renseignements pertinents et les points de vue du patient, de son entourage, des collègues et des soignants, et sait en faire la synthèse », rubrique « communicateur ».

Lors du débrief avec Marc, on a, il faut l’avouer, beaucoup plus discuté de la posture soignante/étudiante en santé que des aspects techniques de l’interrogatoire et de l’examen clinique d’un patient atteint d’une pneumopathie infectieuse ou d’insuffisance cardiaque. Il trouvera ces détails cliniques dans les livres, outre les grandes lignes que nous avons rapidement évoquées. Nous avons échangé, plutôt que d’être dans une évaluation unilatérale, sur sa perception du stage, de la situation, des facilités et des difficultés qu’il lui semblait avoir rencontré. Il m’a même fait un retour inattendu mais bienvenu sur mes petites capacités d’encadrant. Puis, à la toute fin, il ajoute : « Ah et heureusement que quand la dame s’est mise à pleurer, tu étais là. J’ai bien senti, quand elle a parlé de son mari qu’il y avait un truc mais j’ai pas osé lui demander. Parce que j’ai pas encore eu les cours pour apprendre à gérer ce genre de situation donc je n’aurais pas su réagir. J’ai bien aimé ta façon de faire, on apprend ça quand à la fac ? »

Silence. « Heum… jamais ». Litthérapeute, briseur de rêves (et de gonades selon certains) depuis 2012.

PS : « établit une communication axée sur le patient, par le biais de la prise de décisions partagées et d’interactions efficaces fondées sur l’éthique et l’empathie », rubrique « communicateur ». http://www.enseignementsup-recherche.gouv.fr/pid20536/bulletin-officiel.html?cid_bo=71544&cbo=1

Une bouffée de Dignité

Il doit être tard. C’est la toute dernière garde de mon externat (classiquement les 4-5-6e année de médecine). J’en ai fait, des gardes. Bien plus que le quota minimal de 25 sur 3 ans fixé par la loi. Je suis resté fidèle aux urgences, même si j’ai du serrer les dents lors de certaines gardes imposées en gynécologie, et qu’il m’est arrivé de dépanner des amis pour une garde ou deux de réanimation. C’est aux urgences, je crois, que j’ai vraiment appris le plus, en particulier ce qu’aucun livre de médecine ne peut retranscrire.

En premier, l’interprofessionalité. Le travail d’équipe et le subtil équilibre qu’il nécessite. Un soir d’enfer, une patiente et une infirmière s’étaient fâchées. Alors que l’équipe croulait sous les bilans, j’ai été faire la prise de sang, l’electro-cardio-gramme et poser la perfusion de la patiente. Je ne sais pas exactement pourquoi, mais depuis ce jour, relativement tôt dans mon externat, l’équipe des urgences a toujours été particulièrement bienveillante à mon égard… et formatrice. Car dès lors, quand les chefs et internes étaient indisponibles pour senioriser (m’écouter leur raconter le patient que j’avais vu, prescrire les examens, retourner le voir), l’équipe me proposait toujours de me montrer et de m’apprendre des soins.

En retour, alors même que ce service des urgences pâtit d’une activité monstrueuse et d’effectifs réduits, et de ce fait d’une réputation exécrable auprès des externes et internes qui doivent y faire leurs gardes et préfèrent parfois les vendre à bon prix à leurs collègues, j’apprecie ce service. J’y ai accompli la plupart de mes gestes, et j’y ai surtout appris la magnifique complexité des êtres humains dans le monde du soin. Gérer l’angoisse, la colère, l’incertitude, l’attente, la misère des uns face aux soucis peut être dérisoires des autres, la valeur d’un psy de garde qui aime son métier face à celui qui ne descendra pas parce qu’il est occupé (à prendre son repas à 21h), le soutien des pairs, le petit conseil que tu passes à ton interne à sa première garde et qui vous unis pour le restant de la nuit envers et contre toute la souffrance du monde !

Et puis, il y a cet homme d’une soixantaine d’années qui arrive pour des difficultés respiratoires. Dans le box de consultation où il attend, sa femme et un de ses fils le surveillent. Dès les premières secondes, une ambiance indescriptible vient, comme une odeur d’angoisse, me frôler les narines. Cette odeur, j’en viens à mes demander si ce n’est pas mon truc, tellement elle m’est familière et récurrente.

Le vieil externe que je suis se présente (« bonsoir, je suis litthé, étudiant en médecine dans le service »), s’assoit, et pose de simples questions, ouvertes, calmes, les yeux dans les yeux, sans écran d’ordinateur interposé. L’histoire se déroule. Quelques antécédents cardiaques, mais surtout, deux localisations d’un cancer pulmonaire, traité par radiothérapie, un cancer vésical traité par injection intravésicale d’une chimiothérapie, une hospitalisation toute récente pour une grippe cognée. Et depuis quelques jours, alors même qu’il rentrait à peine de l’hopital, des difficultés à respirer.

Sa femme intervient : « et depuis qu’on a repris l’oxygène à la maison, il a eut deux épisodes de folie, où il ne savait plus ce qu’il disait, n’est-ce pas chéri ? Il a même fait des signes, comme ça, comme s’il voulait se trancher la gorge, demandez à mon fils, il était là… ». Le patient, ses yeux fixés sur les miens. Son fils regarde le sol. Sa femme me dévisage.

On discute encore un peu, puis je demande si je peux l’examiner et, après son accord, accompagne la famille à l’extérieur de la salle. Je perçois, dans les quelques mots que nous échangeons, des yeux humides.

Retour avec un homme fatigué, qui me regarde avec une forme de lassitude. Lassitude contre le soin, l’existence et la vie. Alors que mon premier réflexe, trompé par la fatigue, a été de tenir un propos rassurant, j’ai pris un instant, après l’examen clinique, pour me taire et écouter, sur une question simple et délicate à la fois : « avez-vous envie de mourir ? ».

Il me parle de ses batailles. Son premier cancer pulmonaire. Celui à la vessie. La rechute du premier. La radiothérapie. Les promesses. La douleur à chaque mauvaise nouvelles. La sensation d’etre un poids pour ses proches qu’il ne veut pourtant pas faire souffrir. L’idee qui l’obsède d’attraper le couteau du repas pour s’ouvrir les vaisseaux du cou. Mais la force qui lui manque. Et tout ça, depuis que, de retour chez lui après sa dernière hospitalisation, on lui avait prescrit une oxygénothérapie à domicile, en « si besoin », et que le besoin s’est fait sentir.

« Vous comprenez ? Je ne peux pas passer le restant de ma vie avec ça, de l’oxygene, branché comme un genre de robot, non… si c’est ça la vie qu’on me promet après tout ça, je préfère mourir ».

Il a les yeux humides tandis qu’il m’explique sa douleur au plus profond de sa dignité. Les mêmes yeux humides que la femme qu’il aime qui l’attend derrière la porte et qu’en je retrouverais. A qui je poserai quelques questions. A qui je demanderais si le fils va bien, l’ayant vu partir un peu précipitamment, comme troublé. A qui je dirais aussi, en partant, de peut-être aussi trouver un peu de temps pour prendre soin d’elle de temps à autre et qui m’en repondra, en hochant la tête comme pour empêcher ses larmes : « oh vous savez, je suis forte ! ». « Je le vois en effet ». Sourire. « Merci ».

Quelle était la probabilité pour que ce monsieur (son histoire, sa problématique, les questionnements qu’il suscite) soit le dernier patient de ma dernière garde d’externe ?

Quel recul faut-il pour accepter que l’objectif de traiter d’un medecin, bien formé aux cas cliniques typiques de diagnostic à poser, traitement à instaurer, complications à guérir, se mue en souhait de prendre soin, plus incertain, moins tangible, moins guide-liné ? Qu’hormis les situations d’urgences vitales, il y aura toujours un pense-bete pour le protocole, les posologies et la conduite à tenir. Tandis que dans ces cas là, on pateauge avec les moyens du bord pour essayer de ne pas faire trop de mal en essayant d’accueillir une souffrance existentielle, qui met la médecine technique en face de ses limites, de ses craintes, de son impuissance. Est-ce que ça s’apprend, en dehors des trop timides jeux de rôles en simulation, des rarissimes groupes d’echange/debrief de stage d’externes, de la carence abyssale en notions de psychologie/relationnel/communication/éthique (et pas la pseudo-ethique juridico-procédurale qui fait le QCM mord-moi-le-noeud en se targant naïvement de faire de l’éthique) ?

Le champ est vaste, les besoins urgents bien qu’un vent profond de prise de conscience souffle enfin depuis quelques années pour annoncer la tempête. Gardons le cap, ouvrons grand les voiles. Soignants et patients, nous sommes tous dans la même galère !

Briser les préjugés

« Vous allez découvrir le patient et son image : l’un ne va pas sans l’autre. Derrière un scanner sur un écran, il y a une personne qui attend dans la salle d’attente, qui a une histoire, une attente, un parcours au moins médical. »

Premier jour de radiologie générale. Après le moment d’accueil privilégié avec le chef de service, les externes se sont dispersés entre plusieurs postes plus ou moins réels pour suivre un radiologue plus ou moins réel. Le service pullule de « bonjour » bienheureux du matin et de gobelets de café fumants.

Je regarde au travers la vitre les manipulateurs radios qui installent une patiente d’une quarantaine d’années au scanner. La cadre débarque, ouvre la porte qui sépare la salle du scanner de celle de l’ordinateur, salue ses collèges. Une porte entre le monde des blouses, et celles des patients.

« Bon, on a un souci ce matin ? »

Pendant plusieurs minutes, les blouses blanches parleront de problème, gênant, embêtant, de « croiser les doigts pour que ça marche », et d’autres termes négatifs pour une histoire de maintenance non effectuée. Sans l’évoquer en tant que tel. Devant une patiente silencieuse, au regard un peu effrayé, et qui a un peu mal au ventre.

« Où est-ce que je mets mes mains ? » demande-t-elle entre deux acquisitions.

Je regrette de ne pouvoir aider, ni d’avoir pu lui expliquer de A à Z ce qui allait se passer. Les temps d’acquisition où elle serait seule dans la pièce, les temps de pauses, l’injection… Je regarde sans rien dire les manipulateurs radio qui savent ce qu’ils font, professionnels, et ne sont pas désagréables avec elle, mais je m’étonne discrètement du peu d’explications.

Puis, l’image apparait. Les manipulateurs s’étonnent dans la salle à la porte close. Ils qualifient d’énorme, de pas normal, d’inquiétant une masse pelvienne. Je me demande si la vitre est teintée, et je pense que non. Allongée dans le scanner, un regard vers ses pieds sans même avoir à bouger la tête pourrait suffire à voir deux blouses blanches en apostropher une qui « ne sait pas, n’est qu’externe et ne connait pas le motif du scanner ».

Retour du chef. Il attrape le bon de radio, charmante petite feuille qui fait le bonheur des externes de médecine à l’heure des visites et des fax au fonctionnement incertain. Il m’entraine à sa suite, et dans une autre pièce à l’ambiance tamisée, nous observons sans la moindre sensualité les entrailles pixelisées en nuances de gris de notre patiente. Elle est sous chimiothérapie pour un adénocarcinome de l’estomac. Le chef soupire.

« Et bien sa chimio ne marche pas. C’est un syndrome de Krukenberg. Une métastase ovarienne. 10 cm sur 10 cm. Effectivement, elle a le droit d’avoir mal. »

Silence. Soupir.

« Ah la la… »

Silence. Soupir du chef, du manipulateur radio, et de l’externe mais sans bruit.

« Bon, je crois qu’elle va bientôt dire au revoir à la vie… »

Il serait faux de penser qu’il disait cela avec désinvolture et froideur. D’autant après son accueil des externes emprunt d’humanité, très attaché au patient, paradoxalement pourrait-on dire, pour un radiologue.

Il passe un coup de téléphone au médecin en charge de la pauvre femme.

« On va aller lui dire un mot. » me dit-il.

Une tempête d’émotions m’agite. Depuis tout à l’heure, j’ai les yeux fixés sur l’image. J’essaye de ne pas penser à ma grand-mère qui bataille avec une carcinose péritonéale sur tumeur de l’ovaire. Je tente de ne pas projeter, de rester stoïque, « objectif ». D’un côté, je suis curieux à l’idée d’assister à une telle consultation, étonnante selon ma maigre (et probablement inexacte) représentation du radiologue. D’un autre, je m’inquiète : quelle souffrance allons-nous libérer ? Vais-je pleurer face à la détresse de cette femme ? Je m’imagine, sans doute à tort, une scène dramatique inspirée des grandes séries médicales où le monde s’effondre sur une personne condamnée.

« Vous pourriez installer la dame dans la salle de confidentialité ? »

« Elle est pleine de cartons… »

« Tant pis, ça sera toujours mieux que dans le couloir… »

Le chef signe une demande de scanner. Il reçoit un coup de téléphone pour un avis. Un réanimateur surgit en radiologie, pyjama bleu au milieu des blouses blanches, demandant une relecture d’un autre cliché. De fil en aiguille, les minutes s’écoulent, et si une partie de mon esprit essaye de suivre, une autre semble s’assoir dans une pièce, seule, avec ses angoisses. Pourquoi est-ce si long ? Qu’ont-ils encore trouvé ? Est-ce que c’est grave ?

« On y va ? »

Je me lève et je le suis, étonné, presque dégouté par cette espèce de curiosité morbide à l’idée de découvrir une telle consultation, son intensité dramatique, et d’apprendre peut-être comment, en tant que médecin et/ou en tant qu’humain, on apprend à gérer ces situations si particulières. Nous entrons dans une pièce aux peintures blanches, des dizaines de cartons sont empilés, laissant tout juste la place à trois petites chaises pliables, deux en face d’une. Le chef se présente, je me présente, nous nous asseyons.

Je ne me souviens plus exactement des mots. C’est assez simple et court. Peu de choses sont dites. Il commence par demander l’état de la douleur. Elle la décrit. Il vérifie avec elle son traitement antalgique qu’elle ne supporte pas et trouve peu efficace. Il appelle le médecin référent avec lequel il se met d’accord. Ce dernier verra la patiente immédiatement entre deux consultations pour ajuster le traitement. Et c’est fini. A la fin, nous nous levons, et elle demande :

« Ça a grossi, n’est-ce pas ? »

« Oui, et c’est probablement ça qui explique vos douleurs » répond le chef, simplement, délicatement.

Puis il la dirige vers l’étage des consultations. Et nous repartons.

« Je ne lui en ai pas trop dit. C’est peut-être mieux qu’elle puisse voir ça avec le médecin qui s’occupe d’elle. Plutôt que d’attendre une semaine pour sa consultation… »

Je ne sais pas. Je n’en sais rien. Est-ce au radiologue, « médecin de passage » (sans connaissance approfondie de l’histoire médicale de cette femme), de lui dire ? Fallait-il s’appesantir dans la salle des cartons, au milieu du néant, sans pouvoir lui proposer de solutions concrètes ? Sans même savoir s’il existait une solution concrète ? Etait-ce au contraire pertinent d’ainsi la diriger vers son médecin référent plutôt que de la laisser attendre plusieurs jours dans l’ignorance avant sa prochaine consultation ? Son médecin aura-t-il le temps de lui proposer quelque chose ? Aurait-il mieux fallu ne rien dire et attendre ? Ou la vérité s’exige-t-elle à tout prix sans délai ?

« On ne sait jamais vraiment faire ça, je crois… » dit-il.

Étrange quand les représentations se brisent. On découvre un radiologue qui rencontre ses patients, une annonce qui n’en est pas une, et des patients qui en savent bien souvent beaucoup plus qu’on ne le croit.

Tumeur de Krukenberg (image tirée de radiopaedia.org)

Pas de veine

A nouveau, le fourmillement des urgences. Les internes sont tous neufs. L’un d’eux vient d’ailleurs, en stage en France pour 6 mois, il découvre, amusé, que nous regardons encore les négatifs des radiographies de thorax à la lueur des néons. Chez eux, tout est numérisé d’emblée.

J’ai une drôle de posture. Je commence à bien les connaître ces urgences, pour y passer bien plus de temps que le quota minimal de garde à accomplir pour valider son 2e cycle des études médicales. J’y ai passé tout un stage. Les différentes équipes de paramédicaux connaissent mon prénom, et je serre des mains et fais des bises avec plaisir. Certains me prennent pour un interne. C’est étonnamment dérangeant, comme si cela renforçait un syndrome de l’imposteur anticipé.

Les internes en sont à leur première garde ici. Alors forcément, je leur montre : les lieux, le logiciel, le fonctionnement, les petites astuces en matière de cache de matériels et autres subtilités que seules, peut-être, plusieurs nuits de gardes entre ces murs peuvent apprendre. Au cours de la garde, l’un des internes m’a appelé pour l’aider à faire une ponction lombaire. L’infirmière qui nous assistait s’est spontanément tournée vers moi pour savoir qui procédait au geste. Rires, blague à l’interne, je passe la main, j’espère ne pas le vexer ou le mettre mal à l’aise. Imposture… Au cours du geste, dilemme : comment lui faire remarquer délicatement (et sans stresser le patient) qu’il essaye de piquer en ayant malencontreusement laissé le trocart dans le sachet de l’aiguille ?

L’un des chefs, jeune, pressé, sans nouvelle de son co-chef, m’apostrophe. Il me demande de le prévenir lorsqu’un jeune patient suivi en gastro-entérologie arriverait aux urgences. Le dit patient arrive. 20 ans, diagnostiqué d’une maladie de Crohn il y a 5 ans, il présente la symptomatologie typique d’une migraine depuis presque 72h. Il vient d’initier un traitement immunosuppresseur. Toute la partie droite de son crâne n’est que douleur. Le moindre son l’agresse. J’éteins la lumière en entrant dans le box de consultation. Il est, je crois, sensible à cette petite attention. J’essaye de parler doucement. Pas de raideur de nuque. Pas de fièvre. Pas d’autres signes neurologiques. Le haricot et l’interrogatoire confirment quelques vomissements.

Je retourne au chef pour le prévenir et faire le bilan de mon examen clinique. Il me charge du dossier, me demandant de prescrire les médicaments (il évoque un AINS… hum…) et les examens complémentaires, ayant été averti par les gastro-entérologues du risque de thrombophlébite cérébrale, un genre de phlébite du cerveau dirons-nous pour les néophytes. Il s’agit de toute façon d’un premier épisode de migraine chez ce patient, ce qui justifie un scanner cérébral. Il est 12h, je prescris le scanner, une perfusion de paracétamol et de métoclopramide, informe le patient qui m’explique que l’infirmière de coordination qui la suit lui a justement demandé d’aller aux urgences pour réaliser un scanner en urgence. Les infirmières des urgences sont prévenues, l’info apparaît sur leur tableau, la régulation du brancardage est informée, le radiologue est convaincu et il attend. Tout est en place.

Deux heures plus tard, dans le flot continu des patients qui arrivent, je jette un œil à l’ordinateur qui m’informe que le scanner cérébral de mon patient est « en cours ». En attendant, je réexplique à un pauvre interne un peu perdu comment conclure le dossier d’un patient sur le logiciel, comment débloquer l’accès au dossier médical de l’autre logiciel, où trouver les numéros des spécialistes de garde, et où se trouve la salle de repos où, s’il a de la chance, un déjeuner est prévu pour lui. Manque de bol pour tous les internes et externes de ce jour, les plateaux repas ont, une fois de plus, mystérieusement disparu. C’est donc avec un vieux pain durci et une barquette de chou-fleur d’allure louche que nous repartons affronter l’afflux croissant de patients.

Une grippe (« on fait des prélèvements grippes aux urgences ? »), une pneumopathie (« tu mets de l’amoxicilline acide clavulanique sur une pneumopathie aigue communautaire ? »), un bilan de chute (« on fait comment pour conclure le dossier sur l’ordi déjà ? »), un patient multipathologique de la greffe rénale à la néphropathie diabétique en passant par une cryptococcose méningée entre un Kaposi et une gastrite à Hélicobacter pylori (« tu connais le DECT du chef ? ») plus tard, je croise mon patient endormi sur un brancard dans le couloir des urgences. La perfusion de paracétamol et de métoclopramide semble lui avoir offert le répit dont il avait besoin pour dormir. Je vérifie sur l’ordinateur : le scanner cérébral est toujours dit « en cours ». Inquiet et à contre-cœur, je le réveille : il n’a toujours pas passé son scanner.

Infirmiers débordés, chefs débordés, internes dépassés, brancardiers surdemandés, ni une, ni deux, moi et ma hernie discale, on lutte contre un brancard usé par le temps qui dévie plus à gauche qu’il n’avance tout droit. Les infirmières me regardent passer avec un regard qui mélange un remerciement et une impuissance, débordées qu’elles sont. Quelques instants plus tard, je regarde les premières images se matérialiser sur la console du radiologue…

Le radiologue, surpris : « ah oui, bravo. Le nombre de premières migraines qu’on ne scanne pas forcément… Thrombophlébite du sinus latéral jusqu’à la jugulaire extra-cranienne ».

Je m’éclipse pour informer le chef. Le patient est raccompagné par les manipulateurs radio. Le chef me demande de le conduire à lui. Il arrive devant le brancard : « il est au courant ? ». A son visage, il comprend que non. Il dira « thrombophlébite cérébrale, caillou dans le cerveau, médicament pour le dissoudre, appel du neurochir ou neurologue, je te laisse prendre le relai ». Et il partira. 20 secondes top chrono.

Je reste, avec une infirmière (merci à elle), je reformule, je prends le temps. Au premier silence qui dure plus de quelques secondes, je ne demande pas s’il a des questions : « j’imagine que vous avez mille questions. Je vous propose de prendre le temps d’y réfléchir, je vais organiser la suite, et je reviens immédiatement pour essayer d’y répondre dans la limite de mes connaissances, ok ? ». C’est l’infirmière qui assure le service après annonce catastrophique.

Je procède. Coup de fil, organisation, montée prévue en USINV (unité de soins intensifs neurovasculaires) dans les deux prochaines heures (le neurologue de garde attend une autre urgence), rapport au chef, guerre d’égo lorsqu’il râle en disant qu’il va rappeler le neurologue pour savoir quelle anticoagulation commencer plutôt que de laisser le neurologue l’initier tranquillement (et ainsi perdre le bilan de thrombophilie qui s’égarera dans les transmissions des urgences ?), esquive de la prise de partie, retour au patient. Il est tard, ma garde est terminée depuis un moment.

Son père est là. A peine ont-ils le temps de commencer une question que soudain, le père s’interrompt. Une sphère immatérielle, pleine de larmes, d’angoisse et d’impuissance se loge dans sa gorge et l’empêche de finir sa phrase. Ses lèvres se pincent, son regard tombe sur le sol et un frisson ouvre les vannes. Son fils pose sa main sur son épaule, son père l’imite. Face à moi, deux visages pleurent.

S’ensuivent une heure de questions, de réponses, d’échange. On rassure sans mentir. On essaye de donner un peu de sens. On rit un peu parfois, notamment quand il dit, avec un sourire « j’ai vraiment pas de veine ». Malgré la fausse assurance, je marche sur des œufs. Je n’ai jamais appris ça. Je n’ai jamais vu un médecin à ma place, dans ce genre de situation. Je suis en 6e année. Mais on discute, j’écoute, et quand je sais, j’écarte des inquiétudes, sinon j’encourage à interroger le neurologue. On parle de la suite. Et on se quitte.

Quand pourra-t-on échanger ? Au-delà de la formation, au-delà des obligations morales, au-delà des attentes de chacun : la contingence. Le manque de moyens. Les moyens finis pour des besoins infinis. Le paradoxe absolu, entretenu, aberrant, d’un système de santé dont les progrès et les exigences justifient des fonds, mais dont des impératifs d’économie (plus ou moins pertinents) veulent justifier des postes en moins. Certain.e.s patient.e.s qui attendent 5h un examen urgent. Certain.e.s patient.e.s qui ne comprennent pas l’attente et s’en prennent aux soignant.e.s. Et des soignant.e.s qui voudraient soigner mais qui n’ont plus le temps.

Time is money.

Time is care.

Je vous laisse conclure.

A confronter avec la clinique

Je vois tous les matins des millions d’images
Les secrets de leurs maux aux mille et un signaux
A ces humains blessés au creux de leur cerveau
Sans jamais ne croiser un seul de leur visage.

A l’aide de rayons et prodiges de science,
Un corps saucissonné en coupes virtuelles
Illumine l’écran, palette gris pastel
Dont les nuances forgent notre connaissance.

Dès l’aurore je vois, dans ce coin de pénombre
Temple des mots de maux, où les blouses des ombres
Suggèrent les raisons du boucan des organes*.

Midi passé, je sors, et je fais soudain face :
Deux signaux liquidiens, lignes paramédianes,
Sous les yeux effrayés d’un homme au corps de glace.

 

* René Leriche : « La santé c’est la vie dans le silence des organes »

La Leçon d’anatomie du docteur Tulp (Rembrandt, 1632)