Empathie de la Violence

Il est arrivé avec le SAMU. Ligoté sur son brancard, hurlant dans le service des urgences presque calme, l’homme distribue copieusement insultes et menaces à qui surprend son regard. A peine interrogé (ou interrogeable ?) par l’infirmière d’accueil qui, prudente, écrit « constantes imprenables » sur le dossier, il est installé au box de consultation le plus loin possible du bureau médical, ce qui ne suffit pas à couvrir les cris et les injures. Les soignants qui passent dans le bureau y vont de leurs capacités de protection, usant d’humour et de banalisations, comme si cette agitation violente était tout à fait « normale » dans leur quotidien. Et comment…

Après quelques sourires polis aux blagues des brancardiers, trop contents de s’échapper enfin, je jette un œil au dossier informatisé de monsieur M. Un homme tout à fait ordinaire d’une cinquantaine d’années, dépourvu du moindre antécédent « somatique ». Il aurait déjà vécu un premier passage aux urgences pour un épisode dépressif avec des manifestations hétéro et auto-agressives, selon le jargon, mais le reste des informations est flou, pauvre, et peu pertinent. Fatigué par cette réduction de monsieur M. sous la désignation de « patient psy », d’autant plus compte tenu des nombreuses stigmatisations et perte de chance que cela entraine[1], je décide d’aller le voir.

Pourquoi ce besoin d’aller à la rencontre des patients « indésirables », notamment les personnes atteintes de troubles psychiatriques (troubles anxieux, troubles de l’humeur, troubles psychotiques…) ? Qu’est-ce qui pousse à considérer ces patients que personne n’a très envie de voir, notamment aux urgences, comme plus « intéressants » que les autres ? Pourquoi cette quasi-fascination (presque macabre ?) pour l’esprit troublé ou la « folie » ? N’existe-t-il pas, dans cet intérêt à réhabiliter l’autre comme une personne à part entière, bien que souffrante, quelque chose de l’ordre d’une quête un peu malsaine de confrontation à cet autre, « fou », et peut-être, dont la compréhension nous échappe ?

Dans le box, il est allongé et attaché à son brancard, les yeux rivés sur l’halogène jaunissant. Je toque à la porte, bien qu’il m’ait déjà senti arriver. Je vois le tabouret à roulettes, juste à côté du brancard, et m’y dirige doucement, tandis qu’il m’accueille avec une petite phrase vaguement intelligible telle que « tiens tiens tiens, qui voilà ? ». Je me présente, et à peine ai-je le temps de lui poser une première question générique (du type « comment puis-je vous aider ? »), il m’interrompt brusquement en poussant un cri, et je me sens me crisper sur le tabouret. La sent-il ? Cette anxiété croissante, inexplicable (que peut faire un patient solidement attaché ?), et vive qui rigidifie peu à peu mes muscles jambiers ?

Il parle, en me regardant de ses yeux bleus et perçants, ses cheveux poivre et sel en bataille voltigeant au rythme de ses coups de tête. Il me raconte qu’il est l’objet d’une machination, qu’il sait très bien ce qui se passe, qu’il n’a pas peur des aiguilles et des tortures qu’on va lui infliger, car, dit-il, il est le Phénix, et revivra toujours. Il sait, continue-t-il, que nous détenons sa femme en otage, que tout ceci… Ah ! C’est le jardin d’Eden. Le jardin d’Eden. Il y tient. Il le répètera plusieurs fois.

Je tente tant bien que mal, mais surtout très mal, de communiquer. D’accepter une part du délire, dans son caractère de souffrance qu’il révèle. D’acquiescer de l’inquiétude, ou de la colère. De ne pas surenchérir la provocation. De trouver un angle sur lequel tisser un simple fil de lien, un tout petit peu d’alliance… en vain. Chacune de mes phrases se meurt dans une volée de cris, d’apostrophes, de dénégations violentes, ou de « Jardin d’Eden ! ». A chaque fois, je suis plus tendu, jusqu’à ce que, à l’occasion d’un mouvement de tête violent ressemblant à une tentative de crachat, je ne me lève précipitamment et m’écarte.

La peur. J’ai déjà été menacé par des patients. J’ai déjà été insulté. J’ai déjà manqué de recevoir un téléphone dans la figure. Mais je n’ai jamais eu peur au point de reculer. Jamais autant, jamais comme ça. A cet instant, c’est comme s’il sentait qu’il avait « gagné ». Il semble avoir pris pleinement conscience de l’ascendant qu’il a sur la relation. L’examen clinique me parait impossible. Je bats en retraite, en quelque sorte. Pendant un instant, je reste comme paralysé, à bonne distance, recevant un flot d’injure qui m’attaque sur le plan de ma compétence, de mon statut de bourreau, de personne insensible qui n’écoute rien. Puis, il s’adresse à l’halogène comme s’il parlait à son père décédé, ironisant sur la vie et la mort, et ce mystérieux « Jardin d’Eden » tandis que je prends congé.

Je reviendrais avec une cheffe, qui l’examinera rapidement mais correctement, sans donner prise au discours. Rudement peut-être, mais efficacement. Elle demandera aux infirmiers de prendre les constantes, de faire une prise de sang, un ECG, par étape, quitte à revenir plusieurs fois pour coller les électrodes, brancher les fils, lancer l’impression… Les psychiatres prendront le relai, après administration de quelques antipsychotiques, et monsieur M. sera hospitalisé en psychiatrie.

*

Parfois, le face à face, la rencontre entre un soignant et un patient, se transforme en un champ de bataille. L’accepter n’est pas simple, cela revient à concevoir qu’un soignant ne peut pas tout contrôler, tout guérir, tout réussir, en quelque sorte, et ce, malgré toute sa bonne volonté. De la même façon que le patient, avec l’écroulement (souhaitable) du modèle paternaliste de la relation de soin, obtient dès lors un pouvoir. Un pouvoir qui, néanmoins, lui est parfois nuisible au sens où il se retourne contre lui : le patient peu avenant, revendicateur voir agressif par exemple, ou médicalement « moins intéressant » pour l’urgentiste ou le spécialiste, s’il n’est pas en mesure de « se rendre intéressant », peut se voir perdre des chances d’une prise en charge optimale. Tout repose-t-il sur le patient ? En principe, non, car il est du devoir, de la déontologie des soignants, et du respect de la loi de garantir l’égal accès aux soins à toute personne (article L1110-1 du Code de la Santé Publique[2]). En pratique…

Lorsqu’on se retrouve au cœur d’une relation qui se transforme en affrontement, la distance (que certains gardent, que d’autres ajustent, où d’autres rapprochent) se dresse comme une sorte de bouclier. Si certains « se blindent » dans une carapace ou une armure solide, d’autres s’exposent davantage. Cette réaction est-elle significative de notre rapport à l’empathie ? Sur le continuum entre le blindage d’acier et la mise à nue devant l’agressivité, peut-on y trouver un chevauchement des approches entre compassion, sympathie et empathie ?

L’empathie est communément admise comme la capacité de comprendre le ressenti, les attitudes et les croyances de l’autre[3], sans souffrir avec lui, qui serait alors du ressors de la compassion (ou sympathie). Certains auteurs voient en l’empathie un processus purement cognitif (de rationalité, de raisonnement pur, résultat d’un ensemble de processus de traitement de l’information, et renvoient à la théorie de l’esprit). D’autres évoquent une part plus ou moins importante d’un processus émotionnel. On trouve sur cette étude[4] (malgré une prise de partie cognitiviste) cette idée d’un chevauchement possible entre la sympathie et l’empathie, au sens où certains privilégieraient une approche émotionnelle prédominante (sympathie) où d’autres seraient plus rationnels (empathie cognitive), sans toutefois « sombrer » dans une compassion délétère pour le soignant et le patient. Mais si l’approche émotionnelle nous expose davantage, nous met plus à nu, faut-il pour autant s’y fermer ? Tant que l’on reste dans la délicate posture de l’empathie, entre l’indifférence par excès de neutralité bienveillante et la compassion destructrice par excès d’investissement projectif, ne sommes-nous pas plus « nous-même » et donc plus attentif à l’autre, dans l’approche qui nous correspond ? Cette approche s’adapte-t-elle à la situation, à la personne en face, à notre expérience, au temps qui passe et à nos exigences ?

Soigner implique peut-être de s’exposer. C’est probablement assumer la responsabilité d’une décision la plus partagée possible. C’est prendre le risque de décevoir, de se faire insulter, de prendre un coup, un crachat, ou pire encore. Bien sûr, nulle violence n’est excusable. Si nous sommes peut-être un peu plus patients avec les personnes souffrant de troubles psychiatriques (enfin, en théorie… d’autant que selon le rapport 2017 de l’Observatoire national des violences en milieu de santé seulement 19% des violences avec atteinte aux personnes dont les patients sont les auteurs sont réalisées par des patients souffrant de troubles psychiatriques ou neuropsychiques[5]), le soignant n’est pas destiné à prendre des coups. Toute personne qui recourt à ses services le sait, et doit être punie, par la justice, s’il passe à l’acte. Un interne, récemment, s’est fait briser le nez[6] par un parent impatient. Un médecin, les mains[7], par un patient furieux. Et tant d’autres soignants anonymes mais pas moins victimes. Hormis ces cas qui ne relèvent que d’un incivisme scandaleux et inexcusable, une violence intrinsèque aux soins peut survenir. Le soignant doit-il accepter ce risque ? Jusqu’à quel point ? Quels moyens et dispositifs sont mis en œuvre pour les en protéger afin qu’ils puissent mieux soigner ? Des écriteaux dans les urgences avec un rappel « ne tapez pas sur vos soignants » ?

Au-delà de ce rappel de bon sens, la violence reçue par le soignant, même verbale, interroge peut-être son sentiment de compétence. Chez des patients exempts de toute pathologie mentale (mais pas seulement), c’est souvent le résultat d’une escalade d’incompréhensions, de malentendus, ou de désaccords parfois insolubles (parce que demandes irréalistes de l’un comme de l’autre par exemple). Lorsque la violence éclate, qu’elle affecte le soignant, qu’elle remet en doute sa posture ou son investissement, comment en produire un sens constructif ? Comment ne pas fuir dans le déni ou le corporatisme ? Comment rester alerte et critique pour s’enrichir d’une expérience malheureuse (et peut-être inéluctable) et aller de l’avant ? Comment rester, en tout temps, un communiquant en progrès ?

[1] Consoli SM, Dauchy S. La notion de perte de chance chez le patient souffrant d’un trouble mental et atteint de cancer. Psycho-Oncologie. mars 2010 : https://link.springer.com/content/pdf/10.1007/s11839-010-0236-8.pdf
[2] Article L1110-1 du Code de la Santé Publique : https://www.legifrance.gouv.fr/affichCodeArticle.do?cidTexte=LEGITEXT000006072665&idArticle=LEGIARTI000006685741&dateTexte=&categorieLien=cid
[3] Wikipédia « Empathie » : https://fr.wikipedia.org/wiki/Empathie#Empathie_%C3%A9motionnelle_et_empathie_cognitive
[4] Hojat, M., Vergare, M. J., Maxwell, K., Brainard, G., Herrine, S. K., Isenberg, G. A., … Gonnella, J. S. (2009). The Devil is in the Third Year: A Longitudinal Study of Erosion of Empathy in Medical School. Academic Medicine : https://journals.lww.com/academicmedicine/fulltext/2009/09000/The_Devil_is_in_the_Third_Year__A_Longitudinal.12.aspx
[5] Enquête de l’observatoire national des violences en milieu de santé 2017 : http://www.vie-publique.fr/actualite/alaune/violences-hopital-psychiatrie-urgences-geriatrie-premiere-ligne.html
[6] Dix mois ferme pour l’agression d’un interne à Gonesse, What’s up doc : https://www.whatsupdoc-lemag.fr/article/dix-mois-fermes-pour-lagression-dun-interne-gonesse
[7] Un médecin se fait fracturer les mains aux urgences, 20 minutes : https://www.20minutes.fr/paris/1925883-20160916-saint-denis-medecin-fait-fracturer-mains-urgences

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Clause sans conscience

Les dernières déclarations sur l’IVG du Dr de Rochambeau, encore actuellement président du syndicat des gynécologues obstétriciens de France, ont remis, à nouveau, sur le devant de la scène l’épineuse question de la clause de conscience. Outre la dimension politique du discours de ce personnage (qui s’inscrit finalement dans une sorte de ligne éditoriale des représentants de gynécologues que ce soit du SYNGOF ou du CNGOF : on n’a pas oublié la polémique sur les arrêts de travail, le médecin sur « son piédestal dans un halo de mystères » et les positionnements odieux sur les touchers pelviens sous anesthésie générale) sur laquelle on ne reviendra pas, il faut étudier la question de la clause de conscience dans son rapport au respect du droit des femmes à disposer de leur corps (et plus globalement à se libérer de l’emprise du pouvoir médical exercé par quelques praticiens aux valeurs passéistes qui feraient mieux de passer la main).

D’où vient la clause de conscience ?

La clause (ou objection) de conscience dont nous parlerons dans ce texte concerne le domaine médical. Mais le droit français reconnait, parmi les principes fondamentaux reconnus par les lois de la république (donc inscrits dans le bloc de constitutionnalité en matière de hiérarchie des normes juridiques) l’objection de conscience rattachée au principe de liberté de conscience. Cela permet, par exemple, à différentes professions de pouvoir se soustraire à certaines obligations légales du fait de valeurs personnelles ou religieuses qu’ils choisissent librement, tels que les avocats, les journalistes, etc.

Cette clause tirerait ses origines de la déclaration des droits de l’homme et du citoyen (article 10 : « Nul ne doit être inquiété pour ses opinions, même religieuses, pourvu que leur manifestation ne trouble pas l’ordre public établi par la loi. ») et du préambule de la Constitution du 27 octobre 1946 (« Nul ne peut être lésé dans son travail ou dans son emploi en raison de ses origines, de ses opinions ou de ses croyances »).

Sur le plan médical, son évocation a essentiellement pour origine les débats sur la légalisation de l’IVG (interruption volontaire de grossesse) en 1975. L’opposition était vive, de différentes instances (religieuses, mais aussi médicales) si bien que l’existence d’une possibilité pour le médecin ou tout soignant impliqué dans la réalisation de l’acte, de se soustraire à cette réalisation, a permis un compromis nécessaire au passage de la loi. En effet, le code de déontologie médicale stipule que les médecins exercent leur mission « dans le respect de la vie humaine, de la personne et de sa dignité » (article 2). Pourtant, des années après la légalisation de l’IVG, si des aménagements de la loi pour en faciliter l’accès aux femmes ont été fait (suppression du délai de réflexion préalable, suppression de la consultation psychologique obligatoire pour les femmes majeures, etc.), le recours à la clause de conscience (et les modalités organisant son recours) n’ont jamais été modifiés.

Observation intéressante, les termes de « clause de conscience » n’apparaissent pas dans le code de déontologie médicale, ni dans la loi relative à l’interruption volontaire de grossesse. Bien que, dans cette loi, il soit expressément mentionné que « Un médecin n’est jamais tenu de pratiquer une interruption volontaire de grossesse mais il doit informer, sans délai, l’intéressée de son refus et lui communiquer immédiatement le nom de praticiens susceptibles de réaliser cette intervention (…) », et que l’article 47 du code de déontologie médicale traduise en d’autres termes ce que nombre de gens appellent « clause de conscience » (à noter toutefois que le terme de conscience n’y figure pas, et qu’il sous-tend quelques « conditions » de nature déontologique, nous y reviendrons).

Ainsi, sur la base d’une liberté de conscience (reconnu qu’en 2001 comme principe fondamental reconnu par les lois de la république) permettant une objection de conscience, le médecin bénéficie d’un droit flou, mal défini, sans le moindre encadrement ni contrôle, pour se dérober à l’exercice de sa mission (certains auteurs évoquent une « trahison » du droit). Par ailleurs, la clause de conscience est, bien que jamais expressément nommée, évoquée en particulier dans le droit français pour 3 actes de nature médicale : l’IVG, la stérilisation définitive et les recherches sur l’embryon humain. Sur ces trois actes en particulier donc (bien que, dans la pratique, pas uniquement ceux-ci), le médecin est en droit de se rétracter, invoquant la mystérieuse clause de conscience sous prétexte que ce qu’on lui demande de faire est contraire à des valeurs ou croyances personnelle, sous réserve d’adresser son patient à un confrère, hors urgence vitale, et sans rendre compte de justifications, à priori ou a postériori (il n’est pas tenu d’afficher dans sa salle d’attente, par exemple, qu’il ne pratique pas les IVG).

Faut-il supprimer la clause de conscience ?

Non. Il faudrait même plutôt la sortir de son aspect mystérieux. La clause de conscience, invoquée à tout va par le médecin de façon désinvolte est une aberration dans son essence même. Elle porte d’ailleurs le mot de conscience. Et même si André Compte-Sponville commente qu’il s’agit d’« un des mots les plus difficiles à définir », elle peut s’approcher par au moins deux sens. Le premier, plus psychologique, désigne la perception de l’individu de ses états d’esprits et de ses actes. Le second, plus philosophique, admet la capacité de porter des jugements normatifs sur la valeur morale de certains actes individuels. Il y a, dans ces acceptions, une dimension de réflexion, ou du moins d’une capacité réflexive, laquelle ne transparait peut-être pas suffisamment dans l’invocation de la clause de conscience parfois un peu excessive ou spontanée de certains praticiens.

Ces retranchements rapides, faciles et pratiques derrière la clause de conscience s’illustrent particulièrement dans les débats raccourcis : « si l’on me demande de faire ça, t’inquiète, je sors la carte clause de conscience et on en parle plus ». Ils témoignent également d’une carence profonde, dans le cursus médical, d’une sensibilisation efficace aux principes déontologiques, à la réflexion épistémologique et éthique, ou aux processus de raisonnement dans des situations d’incertitudes sortant du cadre strict de la médecine clinico-biologique. Les étudiants sont bien formés à cocher leurs cases et rester dans le domaine de leurs collèges de spécialités, alors même qu’ils seront appelés à agir et évaluer les conséquences de leurs actions sur des domaines bien plus larges : c’est l’impact d’une société de plus en plus médicalisée, l’effet annoncé du bio-pouvoir de Foucault, et la capitalisation de la santé (dont les politiciens portent une lourde part de la responsabilité).

Car le soin ne saurait se défaire de conscience. C’est l’esprit même d’une réflexion éthique permanente. Non celle des grands discours où chacun, soignant, institution, se gargarise d’une éthique de parade. Mais celle, plus essentielle, moins reluisante, du soignant confronté à des dilemmes, où aucune réponse n’est bonne, où aucune vérité n’est claire et où aucune seconde n’échappe à ces enjeux. Cette éthique qui inquiète, à tout moment, au point de risquer, parfois, de perdre de vue cette réalisation permanente d’éthique, si bien qu’un moment de recul, une prise de conscience accrue, soit parfois nécessaire, comme une piqûre de rappel, pour nous remémorer cet outil indissociable de tout être qui prétend soigner.

Prenons quelques situations volontiers caricaturales (toute ressemblance avec une situation ayant existée ne serait que purement fortuite) pour illustrer le propos :

  1. Dr Truc est une jeune médecin, enceinte après de nombreux essais s’étant malheureusement terminés par des fausses couches. Elle reçoit une patiente, enceinte, qui souhaite une IVG. Malgré tous ses efforts, le Dr Truc ne parvient pas à gérer le phénomène de contre-transfert lorsqu’elle projette inconsciemment sa situation sur celle de sa patiente. Elle sollicite un confrère qu’elle connait y compris pour sa position sur l’IVG afin d’accueillir sans délai sa patiente et l’y adresse, en invoquant sa clause de conscience.
  2. Dr Vieux-Machin est un médecin expérimenté, représentant des gynécologues français, et présente des convictions personnelles fortes. Il considère que la vie doit être respectée dès la fécondation et que l’IVG est un meurtre, et ce, quoi qu’en dise la loi. Il affirme, publiquement, refuser de pratiquer cet acte et encourage ses confrères, qu’il représente, à en faire autant par le biais de la clause de conscience. Lorsqu’il reçoit une patiente demandant une IVG, il la lui refuse en invoquant sa clause de conscience et adresse à qui voudra bien la réaliser.
  3. Dr Loufoque est un médecin urgentiste. Il ne fume pas, ne boit pas, fait très régulièrement du sport, et a des jugements rapides sur le surpoids ou le tabagisme comme étant essentiellement lié à un manque de volonté. Lorsqu’il reçoit un patient en pleine décompensation d’une broncho-pneumopathie chronique obstructive liée à un tabagisme important, il estime que la société n’a pas à payer les manquements de volonté de son patient et qu’il serait contre ses valeurs de le soigner. Il invoque sa clause de conscience et laisse à un de ses collègues le soin de s’en occuper.

Dans le premier cas, le Dr Truc procède à une réflexion sur plusieurs niveaux afin de justifier sa clause de conscience. D’abord sur le plan réflexif, elle prend conscience du contre-transfert (ou de sa projection de sa situation sur sa patiente) et du barrage que cela représente dans la prise en charge optimale de sa patiente. Elle met en avant l’intérêt suprême de sa patiente qui sera mieux prise en charge par un confrère (qu’elle connait de surcroît), en fixant les limites de ses capacités. Enfin, sur le plan épidémiologique, elle mesure les conséquences de sa décision et met tout en œuvre pour limiter la potentielle perte de chance de sa patiente en contactant un médecin avec lequel elle a déjà travaillé et dans le cadre d’une certaine urgence. La clause de conscience, ici, repose sur une réflexion d’ordre déontologique, éthique et épidémiologique, et revêt un caractère pleinement personnel. Elle apparait donc pleinement justifiée.

Dans le deuxième cas, le Dr Vieux-Machin procède d’une éthique principiste de conviction (« l’IVG est un meurtre », c’est mal) qu’il adresse à l’ensemble de la profession, par voie médiatique et par sa posture de représentant. Il n’adresse pas particulièrement sa patiente à un praticien, d’autant qu’il encourage les autres praticiens à ne pas accomplir d’IVG. Sa clause de conscience repose sur un principe, mais manque d’une réflexion éthique et plus encore d’une considération épidémiologique (réduction de l’accès à l’IVG), tout en ne se réduisant pas pleinement à un cadre personnel. Sa clause de conscience est franchement très discutable.

Dans le dernier cas, que j’espère complètement fictif, le Dr Loufoque raisonne par éthique de conviction (sans relever particulièrement d’un système de croyance religieux connu). Un autre point de vue serait également de dire qu’il raisonne par profonde méconnaissance physiopathologique, de et la psyché humaine. Bien qu’il affirme de fait respecter les valeurs qu’il s’est choisi, sa clause de conscience ne peut prétendre reposer sur une réflexion déontologique, ni éthique, ni parfaitement épidémiologique, bien qu’elle relève, à priori, d’une posture personnelle. Elle n’est clairement pas admissible. La situation décrite est superposable, par exemple, à un médecin qui solliciterai la clause de conscience pour ne pas soigner des personnes homosexuelles ou racisées, contrevenant d’autant plus à l’article 7 du code de déontologie médicale (un des 4 articles à faire apparaître le terme de « conscience » par ailleurs).

Alors, comment ne pas voir dans la clause de conscience une entrave à l’accès à l’IVG ? Comment ne pas craindre une dérive aboutissant à des situations de l’ordre de la situation du Dr Loufoque ?

La première réponse tient dans l’exemple du Dr Truc. La possibilité pour un médecin, sur la base d’une réflexion argumentée, rationnelle, déontologique, éthique et épidémiologique à recourir à la clause de conscience peut être salutaire dans un ensemble de situation données. Situations qui doivent demeurer un peu « exceptionnelles », personnelles, et relever de dilemmes éthiques avérés (IVG, stérilisation définitive, recherche sur l’embryon, euthanasie…). Il apparaît évident qu’aujourd’hui, s’orienter en gynécologie obstétrique expose à la nécessité d’accomplir des IVG, et qu’invoquer systématiquement la clause de conscience par principe parait problématique. Toutefois, il n’est pas exclu qu’un médecin, comme le Dr Truc, pratiquant des IVG, puisse se retrouver dans une situation telle que sa mission n’est pas réalisable.

Une deuxième réponse est de voir dans la clause de conscience un domaine de sauvegarde de la réflexion éthique. Bien que celle-ci, nous l’avons vu, existe avant, pendant et après l’action, elle doit faire l’objet de moments de recul, de prise accrue de conscience, pour être exercée au mieux. Il ne s’agit pas de dramatiser l’IVG. Les femmes qui y recourent, les premières, savent bien qu’il ne s’agit pas d’une promenade de santé. Il s’agit peut-être toutefois de symboliser, sur le plan éthique, la dimension de l’acte dans le processus de soin. Comme écrit précédemment, l’éthique est partout, et parfois, on l’oublie, par rituel, par répétition, avec le temps et l’expérience. Si c’est bien la femme qui décide ce qu’elle fait de son corps, le médecin a le droit d’être sensible à la symbolique de l’acte, à la condition absolue que sa sensibilité n’interfère en aucune façon avec la réalisation de l’acte en question. Sauf si, exceptionnellement, sur la base d’une argumentation solide et circonstanciées, dans une situation particulière, le médecin ne pourrait être en mesure de réaliser l’acte comme il se doit sans mettre en péril le succès de la procédure ou son bon déroulé (y compris sur le plan humain).

Enfin, en troisième réponse, il y a cette question de réflexion déontologique. Les étudiants en médecine ne sont pas suffisamment formés à cela. A titre d’exemple provocateur, un étudiant en médecine pourra choisir de devenir gynécologue et entamer son internat de spécialité avant même d’avoir été mis en situation de prendre la responsabilité d’une IVG. Il en verra peut-être au cours de stage. Il côtoiera peut-être des personnes l’ayant vécu. Mais il ne sera quasiment jamais amené à réfléchir à ce sujet, comme à bien d’autres, dans son cursus. La réflexion, l’éthique, les sciences humaines, leurs nuances ne sont guères propices à des examens en QCM (Question à Choix Multiples). Or, une fois le choix de spécialité fait (en fin de 6e année), une fois l’internat commencé et les possibilités de formations bien plus pédagogiques obtenues, est-il déjà trop tard ?

Trop tard pour réfléchir à son métier ? Trop tard pour penser le soin ? Trop tard pour s’empêcher d’être formaté ?

En quelques mots : la clause de conscience, oui, mais pas n’importe comment. Sur la base d’une réelle réflexion présentant plusieurs composantes : réflexive, déontologique, éthique, épidémiologique. Pour des situations relevant d’un dilemme éthique avéré. Et dans une démarche strictement personnelle. Et, peut-être serait-il intéressant de penser à des démarches administratives minimales pour la faire valoir ? Dans quel contexte ? Avec quel droit de regard, de lecture, de jugement ? Toutes ces questions en amènent d’autres et j’espère qu’il n’est pas trop tard pour se les poser, au risque qu’un jour, on décide de retirer au médecin ce droit, au moins indispensable pour l’éthique de la profession.

Concluons par une allusion : « Clause sans conscience n’est que ruine du soin ».

Briser les préjugés

« Vous allez découvrir le patient et son image : l’un ne va pas sans l’autre. Derrière un scanner sur un écran, il y a une personne qui attend dans la salle d’attente, qui a une histoire, une attente, un parcours au moins médical. »

Premier jour de radiologie générale. Après le moment d’accueil privilégié avec le chef de service, les externes se sont dispersés entre plusieurs postes plus ou moins réels pour suivre un radiologue plus ou moins réel. Le service pullule de « bonjour » bienheureux du matin et de gobelets de café fumants.

Je regarde au travers la vitre les manipulateurs radios qui installent une patiente d’une quarantaine d’années au scanner. La cadre débarque, ouvre la porte qui sépare la salle du scanner de celle de l’ordinateur, salue ses collèges. Une porte entre le monde des blouses, et celles des patients.

« Bon, on a un souci ce matin ? »

Pendant plusieurs minutes, les blouses blanches parleront de problème, gênant, embêtant, de « croiser les doigts pour que ça marche », et d’autres termes négatifs pour une histoire de maintenance non effectuée. Sans l’évoquer en tant que tel. Devant une patiente silencieuse, au regard un peu effrayé, et qui a un peu mal au ventre.

« Où est-ce que je mets mes mains ? » demande-t-elle entre deux acquisitions.

Je regrette de ne pouvoir aider, ni d’avoir pu lui expliquer de A à Z ce qui allait se passer. Les temps d’acquisition où elle serait seule dans la pièce, les temps de pauses, l’injection… Je regarde sans rien dire les manipulateurs radio qui savent ce qu’ils font, professionnels, et ne sont pas désagréables avec elle, mais je m’étonne discrètement du peu d’explications.

Puis, l’image apparait. Les manipulateurs s’étonnent dans la salle à la porte close. Ils qualifient d’énorme, de pas normal, d’inquiétant une masse pelvienne. Je me demande si la vitre est teintée, et je pense que non. Allongée dans le scanner, un regard vers ses pieds sans même avoir à bouger la tête pourrait suffire à voir deux blouses blanches en apostropher une qui « ne sait pas, n’est qu’externe et ne connait pas le motif du scanner ».

Retour du chef. Il attrape le bon de radio, charmante petite feuille qui fait le bonheur des externes de médecine à l’heure des visites et des fax au fonctionnement incertain. Il m’entraine à sa suite, et dans une autre pièce à l’ambiance tamisée, nous observons sans la moindre sensualité les entrailles pixelisées en nuances de gris de notre patiente. Elle est sous chimiothérapie pour un adénocarcinome de l’estomac. Le chef soupire.

« Et bien sa chimio ne marche pas. C’est un syndrome de Krukenberg. Une métastase ovarienne. 10 cm sur 10 cm. Effectivement, elle a le droit d’avoir mal. »

Silence. Soupir.

« Ah la la… »

Silence. Soupir du chef, du manipulateur radio, et de l’externe mais sans bruit.

« Bon, je crois qu’elle va bientôt dire au revoir à la vie… »

Il serait faux de penser qu’il disait cela avec désinvolture et froideur. D’autant après son accueil des externes emprunt d’humanité, très attaché au patient, paradoxalement pourrait-on dire, pour un radiologue.

Il passe un coup de téléphone au médecin en charge de la pauvre femme.

« On va aller lui dire un mot. » me dit-il.

Une tempête d’émotions m’agite. Depuis tout à l’heure, j’ai les yeux fixés sur l’image. J’essaye de ne pas penser à ma grand-mère qui bataille avec une carcinose péritonéale sur tumeur de l’ovaire. Je tente de ne pas projeter, de rester stoïque, « objectif ». D’un côté, je suis curieux à l’idée d’assister à une telle consultation, étonnante selon ma maigre (et probablement inexacte) représentation du radiologue. D’un autre, je m’inquiète : quelle souffrance allons-nous libérer ? Vais-je pleurer face à la détresse de cette femme ? Je m’imagine, sans doute à tort, une scène dramatique inspirée des grandes séries médicales où le monde s’effondre sur une personne condamnée.

« Vous pourriez installer la dame dans la salle de confidentialité ? »

« Elle est pleine de cartons… »

« Tant pis, ça sera toujours mieux que dans le couloir… »

Le chef signe une demande de scanner. Il reçoit un coup de téléphone pour un avis. Un réanimateur surgit en radiologie, pyjama bleu au milieu des blouses blanches, demandant une relecture d’un autre cliché. De fil en aiguille, les minutes s’écoulent, et si une partie de mon esprit essaye de suivre, une autre semble s’assoir dans une pièce, seule, avec ses angoisses. Pourquoi est-ce si long ? Qu’ont-ils encore trouvé ? Est-ce que c’est grave ?

« On y va ? »

Je me lève et je le suis, étonné, presque dégouté par cette espèce de curiosité morbide à l’idée de découvrir une telle consultation, son intensité dramatique, et d’apprendre peut-être comment, en tant que médecin et/ou en tant qu’humain, on apprend à gérer ces situations si particulières. Nous entrons dans une pièce aux peintures blanches, des dizaines de cartons sont empilés, laissant tout juste la place à trois petites chaises pliables, deux en face d’une. Le chef se présente, je me présente, nous nous asseyons.

Je ne me souviens plus exactement des mots. C’est assez simple et court. Peu de choses sont dites. Il commence par demander l’état de la douleur. Elle la décrit. Il vérifie avec elle son traitement antalgique qu’elle ne supporte pas et trouve peu efficace. Il appelle le médecin référent avec lequel il se met d’accord. Ce dernier verra la patiente immédiatement entre deux consultations pour ajuster le traitement. Et c’est fini. A la fin, nous nous levons, et elle demande :

« Ça a grossi, n’est-ce pas ? »

« Oui, et c’est probablement ça qui explique vos douleurs » répond le chef, simplement, délicatement.

Puis il la dirige vers l’étage des consultations. Et nous repartons.

« Je ne lui en ai pas trop dit. C’est peut-être mieux qu’elle puisse voir ça avec le médecin qui s’occupe d’elle. Plutôt que d’attendre une semaine pour sa consultation… »

Je ne sais pas. Je n’en sais rien. Est-ce au radiologue, « médecin de passage » (sans connaissance approfondie de l’histoire médicale de cette femme), de lui dire ? Fallait-il s’appesantir dans la salle des cartons, au milieu du néant, sans pouvoir lui proposer de solutions concrètes ? Sans même savoir s’il existait une solution concrète ? Etait-ce au contraire pertinent d’ainsi la diriger vers son médecin référent plutôt que de la laisser attendre plusieurs jours dans l’ignorance avant sa prochaine consultation ? Son médecin aura-t-il le temps de lui proposer quelque chose ? Aurait-il mieux fallu ne rien dire et attendre ? Ou la vérité s’exige-t-elle à tout prix sans délai ?

« On ne sait jamais vraiment faire ça, je crois… » dit-il.

Étrange quand les représentations se brisent. On découvre un radiologue qui rencontre ses patients, une annonce qui n’en est pas une, et des patients qui en savent bien souvent beaucoup plus qu’on ne le croit.

Tumeur de Krukenberg (image tirée de radiopaedia.org)

Pas de veine

A nouveau, le fourmillement des urgences. Les internes sont tous neufs. L’un d’eux vient d’ailleurs, en stage en France pour 6 mois, il découvre, amusé, que nous regardons encore les négatifs des radiographies de thorax à la lueur des néons. Chez eux, tout est numérisé d’emblée.

J’ai une drôle de posture. Je commence à bien les connaître ces urgences, pour y passer bien plus de temps que le quota minimal de garde à accomplir pour valider son 2e cycle des études médicales. J’y ai passé tout un stage. Les différentes équipes de paramédicaux connaissent mon prénom, et je serre des mains et fais des bises avec plaisir. Certains me prennent pour un interne. C’est étonnamment dérangeant, comme si cela renforçait un syndrome de l’imposteur anticipé.

Les internes en sont à leur première garde ici. Alors forcément, je leur montre : les lieux, le logiciel, le fonctionnement, les petites astuces en matière de cache de matériels et autres subtilités que seules, peut-être, plusieurs nuits de gardes entre ces murs peuvent apprendre. Au cours de la garde, l’un des internes m’a appelé pour l’aider à faire une ponction lombaire. L’infirmière qui nous assistait s’est spontanément tournée vers moi pour savoir qui procédait au geste. Rires, blague à l’interne, je passe la main, j’espère ne pas le vexer ou le mettre mal à l’aise. Imposture… Au cours du geste, dilemme : comment lui faire remarquer délicatement (et sans stresser le patient) qu’il essaye de piquer en ayant malencontreusement laissé le trocart dans le sachet de l’aiguille ?

L’un des chefs, jeune, pressé, sans nouvelle de son co-chef, m’apostrophe. Il me demande de le prévenir lorsqu’un jeune patient suivi en gastro-entérologie arriverait aux urgences. Le dit patient arrive. 20 ans, diagnostiqué d’une maladie de Crohn il y a 5 ans, il présente la symptomatologie typique d’une migraine depuis presque 72h. Il vient d’initier un traitement immunosuppresseur. Toute la partie droite de son crâne n’est que douleur. Le moindre son l’agresse. J’éteins la lumière en entrant dans le box de consultation. Il est, je crois, sensible à cette petite attention. J’essaye de parler doucement. Pas de raideur de nuque. Pas de fièvre. Pas d’autres signes neurologiques. Le haricot et l’interrogatoire confirment quelques vomissements.

Je retourne au chef pour le prévenir et faire le bilan de mon examen clinique. Il me charge du dossier, me demandant de prescrire les médicaments (il évoque un AINS… hum…) et les examens complémentaires, ayant été averti par les gastro-entérologues du risque de thrombophlébite cérébrale, un genre de phlébite du cerveau dirons-nous pour les néophytes. Il s’agit de toute façon d’un premier épisode de migraine chez ce patient, ce qui justifie un scanner cérébral. Il est 12h, je prescris le scanner, une perfusion de paracétamol et de métoclopramide, informe le patient qui m’explique que l’infirmière de coordination qui la suit lui a justement demandé d’aller aux urgences pour réaliser un scanner en urgence. Les infirmières des urgences sont prévenues, l’info apparaît sur leur tableau, la régulation du brancardage est informée, le radiologue est convaincu et il attend. Tout est en place.

Deux heures plus tard, dans le flot continu des patients qui arrivent, je jette un œil à l’ordinateur qui m’informe que le scanner cérébral de mon patient est « en cours ». En attendant, je réexplique à un pauvre interne un peu perdu comment conclure le dossier d’un patient sur le logiciel, comment débloquer l’accès au dossier médical de l’autre logiciel, où trouver les numéros des spécialistes de garde, et où se trouve la salle de repos où, s’il a de la chance, un déjeuner est prévu pour lui. Manque de bol pour tous les internes et externes de ce jour, les plateaux repas ont, une fois de plus, mystérieusement disparu. C’est donc avec un vieux pain durci et une barquette de chou-fleur d’allure louche que nous repartons affronter l’afflux croissant de patients.

Une grippe (« on fait des prélèvements grippes aux urgences ? »), une pneumopathie (« tu mets de l’amoxicilline acide clavulanique sur une pneumopathie aigue communautaire ? »), un bilan de chute (« on fait comment pour conclure le dossier sur l’ordi déjà ? »), un patient multipathologique de la greffe rénale à la néphropathie diabétique en passant par une cryptococcose méningée entre un Kaposi et une gastrite à Hélicobacter pylori (« tu connais le DECT du chef ? ») plus tard, je croise mon patient endormi sur un brancard dans le couloir des urgences. La perfusion de paracétamol et de métoclopramide semble lui avoir offert le répit dont il avait besoin pour dormir. Je vérifie sur l’ordinateur : le scanner cérébral est toujours dit « en cours ». Inquiet et à contre-cœur, je le réveille : il n’a toujours pas passé son scanner.

Infirmiers débordés, chefs débordés, internes dépassés, brancardiers surdemandés, ni une, ni deux, moi et ma hernie discale, on lutte contre un brancard usé par le temps qui dévie plus à gauche qu’il n’avance tout droit. Les infirmières me regardent passer avec un regard qui mélange un remerciement et une impuissance, débordées qu’elles sont. Quelques instants plus tard, je regarde les premières images se matérialiser sur la console du radiologue…

Le radiologue, surpris : « ah oui, bravo. Le nombre de premières migraines qu’on ne scanne pas forcément… Thrombophlébite du sinus latéral jusqu’à la jugulaire extra-cranienne ».

Je m’éclipse pour informer le chef. Le patient est raccompagné par les manipulateurs radio. Le chef me demande de le conduire à lui. Il arrive devant le brancard : « il est au courant ? ». A son visage, il comprend que non. Il dira « thrombophlébite cérébrale, caillou dans le cerveau, médicament pour le dissoudre, appel du neurochir ou neurologue, je te laisse prendre le relai ». Et il partira. 20 secondes top chrono.

Je reste, avec une infirmière (merci à elle), je reformule, je prends le temps. Au premier silence qui dure plus de quelques secondes, je ne demande pas s’il a des questions : « j’imagine que vous avez mille questions. Je vous propose de prendre le temps d’y réfléchir, je vais organiser la suite, et je reviens immédiatement pour essayer d’y répondre dans la limite de mes connaissances, ok ? ». C’est l’infirmière qui assure le service après annonce catastrophique.

Je procède. Coup de fil, organisation, montée prévue en USINV (unité de soins intensifs neurovasculaires) dans les deux prochaines heures (le neurologue de garde attend une autre urgence), rapport au chef, guerre d’égo lorsqu’il râle en disant qu’il va rappeler le neurologue pour savoir quelle anticoagulation commencer plutôt que de laisser le neurologue l’initier tranquillement (et ainsi perdre le bilan de thrombophilie qui s’égarera dans les transmissions des urgences ?), esquive de la prise de partie, retour au patient. Il est tard, ma garde est terminée depuis un moment.

Son père est là. A peine ont-ils le temps de commencer une question que soudain, le père s’interrompt. Une sphère immatérielle, pleine de larmes, d’angoisse et d’impuissance se loge dans sa gorge et l’empêche de finir sa phrase. Ses lèvres se pincent, son regard tombe sur le sol et un frisson ouvre les vannes. Son fils pose sa main sur son épaule, son père l’imite. Face à moi, deux visages pleurent.

S’ensuivent une heure de questions, de réponses, d’échange. On rassure sans mentir. On essaye de donner un peu de sens. On rit un peu parfois, notamment quand il dit, avec un sourire « j’ai vraiment pas de veine ». Malgré la fausse assurance, je marche sur des œufs. Je n’ai jamais appris ça. Je n’ai jamais vu un médecin à ma place, dans ce genre de situation. Je suis en 6e année. Mais on discute, j’écoute, et quand je sais, j’écarte des inquiétudes, sinon j’encourage à interroger le neurologue. On parle de la suite. Et on se quitte.

Quand pourra-t-on échanger ? Au-delà de la formation, au-delà des obligations morales, au-delà des attentes de chacun : la contingence. Le manque de moyens. Les moyens finis pour des besoins infinis. Le paradoxe absolu, entretenu, aberrant, d’un système de santé dont les progrès et les exigences justifient des fonds, mais dont des impératifs d’économie (plus ou moins pertinents) veulent justifier des postes en moins. Certain.e.s patient.e.s qui attendent 5h un examen urgent. Certain.e.s patient.e.s qui ne comprennent pas l’attente et s’en prennent aux soignant.e.s. Et des soignant.e.s qui voudraient soigner mais qui n’ont plus le temps.

Time is money.

Time is care.

Je vous laisse conclure.

Partie de cache-cache

Combien de motifs cachés dans cette image ?

18h. Cela fait maintenant une dizaine d’heures, ce dimanche, que je traverse et retraverse les couloirs bondés des urgences. Les patients ne cessent pas d’arriver. La perspective d’un dimanche ensoleillé ne semble pas dissuader les lombalgies chroniques, les troubles fonctionnels depuis quelques semaines ou quelques mois, les dérangements de la vie quotidiennes qui, on ne sait trop pourquoi, ce jour-là, à cet instant, passent le seuil de l’insupportable et conduisent des âmes malheureuses à affronter l’attente, le stress et les odeurs des urgences.

Le motif caché, qui bouscule la capacité à supporter un symptôme quel qu’il soit jusqu’à la dépasser, est parfois bien caché. Les conditions ne réunissent peut-être pas le temps, le calme, les personnages et la situation nécessaire pour qu’il se dévoile enfin. Le/la patient.e iel-même n’en a peut-être même pas conscience, parfois. C’est bien là tout l’aspect mystérieux et fascinant de cette motivation étrange à consulter aux urgences « pour rien ». Et même en temps parfois si usant pour les soignants débordés.

Si bien que quand monsieur U a attendu 4h avant que je ne m’empare de son dossier, après plusieurs heures de travail dans les pattes, j’ai pris mon mal en patience pour ne pas paraitre trop brusque ou trop désintéressé par ses douleurs que je lui ai demandé de m’expliquer, calmement assis, après présentation (en tant qu’étudiant).

« Voilà docteur – sic – ça doit faire au moins 6 mois que j’ai mal au genou, là, vous voyez, quand je plie comme ça, voilà, j’y arrive mais parfois quand je marche, là, par là, oui ici, là, ça fait mal. Mais en plus, depuis deux mois, j’ai mal ici, je ne sais pas comment ça s’appelle là, sur les côtes mais un peu en dessous de l’omoplate, ça tire comme ça quand je lève le bras, là, vous voyez, ou quand je fais ça, comme ça, et que j’essaye de toucher mes pieds pour mettre mes chaussettes par exemple, vous voyez, non pas là, un peu plus à droite, oui, par l… Aïe ! ah oui ici là, c’est ça ! … Vous croyez que c’est grave ? »

Je compatis et l’interroge, précisant les positions douloureuses, effectuant avec lui quelques mouvements, laissant ci-et-là quelques questions sur son mode de vie et ses antécédents. Je prends un air sincèrement impressionné, remarquant que ça fait six mois pour le genou, deux mois pour les côtes, sans consultations chez son médecin traitant, par exemple.

« En fait docteur, si, j’ai vu mon médecin il y 2 mois, et il m’a prescrit un truc pour le genou, une crème, niflu quelque chose je crois, et des médicaments, genre des cachets blancs là, ibupronid, je ne sais plus exactement. Mais j’ai commencé qu’hier et ça me fait encore mal. Je pense qu’il faut faire des radios non ? »
« Ah… qu’est-ce qui vous fait penser ça ? »
« Bah, je me dis que c’est peut-être grave ce que j’ai… »

On reprend, je lui explique, lui suggère de peut-être laisser un peu de temps au traitement prescrit par son médecin, en qui il me dit avoir pleinement confiance, et qui aurait alors surement prescrit les radios si elles étaient nécessaires, si c’était très grave. On discute de sa douleur au niveau des côtes qui semble suivre le trajet du grand dentelé. Depuis 2 mois, date de début des douleurs, il vient de démarrer un poste de technicien où il contrôle toute la journée des leviers de vitesses du même côté que la douleur… Au bout de quelques minutes, sourire aux lèvres, il se lève, me serre la main et déclare : « Et bien merci docteur, merci pour tout, je croyais que j’avais un truc grave, mais là, je suis rassuré, je vais suivre le traitement de mon médecin, merci ! Au revoir, et bon courage ! ».

4h d’attente… pour ça. Au moins, c’est un patient rassuré et soulagé qui s’échappe de la fourmilière des urgences, et qui, peut-être, aura le réflexe de consulter son médecin pour ce genre de douleurs, la prochaine fois. Peut-être pas. Comment faire entendre à la population que les urgences qui ont beau être à l’hôpital, et ceci se traduisant dans l’imaginaire collectif par une disponibilité technique et médicale infinie, que la gestion de troubles chroniques n’est que peu voire absolument pas efficace ?

A l’inverse, madame M. m’attend dans la salle dédiée aux sutures. La main ouverte sur 4 bons centimètres, elle a les jambes croisées, le regard anxieux. Elle ne soulève rien quand je me présente comme étudiant. C’est la dernière patiente de ma garde, et bien que l’envie de finir rapidement me tente, je prends le temps de m’installer. Je crois en l’importance du conditionnement positif pour réduire la douleur, l’appréhension et l’inconfort de certains gestes. Elle me dit par ailleurs être particulièrement réticente aux points de sutures. Elle souhaiterait davantage un simple bandage et rentrer chez elle.

J’en informe mon superviseur qui me demande d’aller lui faire signer un formulaire de renoncement aux soins, rouspétant qu’ainsi, on ferait comprendre aux patients que « ce n’est pas à eux de choisir comment ils vont être soignés, bon sang ! ». Je ravale ma salive et mon éthique professionnelle au nom du devoir de confraternité (auquel si tu changes pas mal de lettres, tu dois pouvoir trouver quelque chose comme corporatisme ou, dans les traductions les plus cyniques, complicité de maltraitance).

Je retourne voir ma patiente, laisse le papier sur un coin de table et tâche de lui expliquer l’inconvénient du bandage versus l’intérêt des points de sutures. Elle hésite, mais accepte de faire confiance. Je reprends alors le conditionnement positif, tâchant de trouver un peu de matière pour une conversation agréable, cherchant à détourner son attention du geste redouté pour en minimiser les sensations désagréables. J’explique avoir de « bonnes techniques » pour faire en sorte qu’elle ne « sente rien, ou presque ». Je lui parle de l’erreur que font beaucoup de mes collègues en ne laissant pas agir le produit avant de commencer le geste. Je lui parle « trucs et astuces » pour lui expliquer ce que je fais, pourquoi je le fais, comment je le fais, en tournant mes phrases de façon positives et bannissant les mots qui inquiètent ou qui font mal. J’évite les classiques « ne vous inquiétez pas – pourquoi ? il faut que je m’inquiète ? – ça ne fait pas mal – Mal ? il a dit mal ? ». L’anesthésie faite, le temps d’action respecté, je déplie le kit stérile du matériel à suture et pose une question dans le courant de la conversation…

« Vous avez des enfants ? »
« J’en avais un… »

Je bataille avec le fil que je déroule, et, sautant l’étape de la vérification du cortex frontal, je pense tout haut : « Avais ? »

« Oui, elle est morte un jour après sa naissance. Ça fera un an demain… »

Me voilà, pince dans une main, fil dans l’autre, face à des larmes qu’aucun point de suture ne saurait tarir. Le conditionnement positif vient de prendre le large, et les gants stériles ne protègent pas la patiente de la saleté de mon inattention. Benêt, pantois, je cherche avec toute l’énergie du désespoir une pirouette de rattrapage, un pansement pour colmater cette plaie que je viens d’ouvrir, au lieu de fermer la première.

« Excusez-moi… » dit-elle.

J’attrape quelques mouchoirs avec mes gants inutiles. Je regarde ses yeux, sans savoir s’ils me foudroient ou cherchent à s’enfuir.

« C’est à moi de m’excuser, je n’ai pas fait attention. Ça doit être particulièrement difficile pour vous… »
« Non, non, c’est les points… ça me rappelle la césarienne… » me dit-elle, ses yeux glissant sur sa main toujours en place, prête pour la suture.

Son geste ressemble à une invitation.

« On peut y allez, si vous voulez. On peut aussi attendre, on a le temps… »
« Allons-y »

Je change de gants et commence. J’hésite à lui poser des questions. Changer de sujet ? Ou au contraire, parler de son enfant ? N’ai-je pas été déjà suffisamment inquisiteur ?

Finalement, c’est elle qui commencera : « Elle s’appelait Coralie. Mon mari ne veut pas en parler, il a déjà des enfants d’une autre femme et, c’est pour ça qu’on s’est disputé tout à l’heure et… ».

Elle me raconte. Son mari encore tourmenté par son ex-femme. Son mari qui n’en parle jamais. Sa douleur a elle qui n’a pas d’exutoire. Pas de famille, tous morts, pas d’ami.e.s, resté.e.s loin dans son pays natal, elle qui est arrivée en France il y a un peu plus d’un an. Les coups tordus de l’ex-femme, la malédiction, peut-être, qu’elle lui aurait lancé. La dispute, presque violente, où, voulant s’échapper de tout ça, elle bascula à travers la porte-vitrée, se tailladant la main au passage… L’indifférence, autour d’elle, des gens qui la pensait folle. Folle de douleur. Folle de chagrin. Nous parlons, du moins, elle parle, et je l’écoute, la relance un peu, tandis que sous mes doigts se referme petit à petit l’entaille sanguinolente.

Je vois monsieur U partir, sans aucune ordonnance, l’esprit apaisé d’un poids inconnu. Je vois madame M partir, un pansement sur la main, le cœur peut-être moins lourds, et l’adresse demandée d’un psychologue en plus. Si le motif existe, si le motif se cache, on se demande toujours à côté duquel on passe…

Une portée du soin

En médecine, les choses changent. Encore trop doucement, trop lentement, trop discrètement, mais c’est peut-être le début, le vent qui se lève, les prémisses d’un raz-de-marée salvateur. L’océan de la formation est de plus en plus traversé par des voiliers audacieux, proposant à quelques étudiants-navigateurs d’explorer les eaux fascinantes du jeu de rôle. On prend un soignant, en formation ou non, auquel on attribue le rôle de patient, tandis qu’un autre jouera celui du soignant. Et larguez les amarres !

L’expérience est intéressante. Passées les premières minutes un peu gênées, le miroir social se brise et les personnalités ressortent. Il est intéressant de noter la tendance des étudiants en médecine jouant les patients à être relativement « gentils » avec leurs médecins, adoptant une posture compréhensive (parfois même sont-ils un peu trop jargoneux dans leur discours, mais après tout pourquoi pas ?), et sont rarement du genre à manifester leur agacement, leur tristesse ou leur incompréhension. La présence d’un enseignant « superviseur » pouvant éventuellement représenter pour eux un contrôle de leurs connaissances théoriques en médecine peut expliquer cela.

Mais le plus incroyable, c’est qu’après ces quelques minutes, on se rend compte de sa façon d’interagir, puisque l’essentiel de ces jeux de rôle consiste à étudier « la relation soignant-soigné ». L’usage du « on » ou du « nous » dénotant peut-être d’une attitude un peu trop compassionnelle, la tendance à se réfugier dans l’explication physiopathologique d’un phénomène qu’on croit être vulgarisée mais qui consiste peut-être surtout à nous rassurer dans le cadre d’une annonce d’un décès ou d’une maladie grave, et, pour moi, la difficulté de ne pas avoir de « points de repère » utiles sur lesquels essayer de s’appuyer pour personnaliser la discussion : le mode de vie, les passions, le travail, la famille, les peurs, les espoirs, les projets… de mon interlocuteur.

C’est le plongeon, tête la première, depuis le voilier voguant sur une mer d’huile idéale, dans les eaux troubles de la réalité. Le moment où les barrières s’estompent, où la porosité de la blouse apparait toute entière, où seule la lumière de quelques phares valeureux nous aident à avancer dans un brouillard incertain. Ce rapport personnalisé avec l’Autre, dont le visage ne reflète qu’une partie de la vérité, qui nous ordonne et nous supplie, qui nous renvoie à notre propre humanité, au-delà des rôles, au-delà du soin.

Madame P. est arrivée dans le service de transfusion thérapeutique. Elle vient de neurologie pour un échange plasmatique. Son dossier est rempli de mots compliqués, d’explorations qui n’ont rien donné, et de conclusions qui hésitent entre « idiopathique » et « cryptogénique » pour qualifier une « polyneuropathie démyélinisante chronique ». Pour faire simple, depuis une dizaine d’année, madame P. a vu ses jambes, ses chevilles, ses mains, ses bras perdre en force, en précision, en mobilité et en sensibilité. Et ce, au cours de nombreux accès plutôt brutaux, paliers par paliers, répondant de moins en moins bien à des cures de corticoïdes. Et le plongeon opère d’autant plus lorsque madame P, la trentaine à l’époque, deux enfants, musicienne de talent, ne peut plus jouer de piano avec ses mains engourdies…

Elle est arrivée et nous avons discuté. De sa maladie, de sa dépression, de son côté Nietzschéen à dire qu’ayant touché le fond, elle ne pouvait que remonter, de ses enfants qui la voyait parfois terrassée par une nouvelle poussée de sa maladie et lui disant « maman, j’en ai marre que tu sois malade », de son compagnon qui la soutenait mais qui, quand même, n’aimait pas trop parler de sa maladie. Et de musique, des chansons françaises aux baroques indémodables, du conservatoire où elle avait enseigné et où j’avais appris, sans jamais s’être croisés, des partitions à jouer, des partitions injouables, du moral que ça donnait, des envies de balancer le piano à travers la pièce de ne pas arriver à déchiffrer certains passages… et de la tristesse de voir ces mains rigides, en griffe, rétractées en permanence, luttant avec le kinésithérapeute, mais toujours incapables d’appuyer sur une touche de piano.

Madame P. est revenue plusieurs fois pour des échanges. On parlait un peu de sa maladie, et beaucoup d’elle et de musique. Elle me glissait des suggestions de morceaux, des conseils de chansons françaises musicalement intéressantes, me demandait quelques nouvelles du conservatoire, quitté depuis si peu de temps et pourtant si longtemps déjà. Médecine gourmande de temps, ECN phagocytant les plaisirs annexes…

Et un jour, la fin de mon stage approchant, je vois le nom de madame P. sur la liste des patients du jour. Mes collèges infirmières me disent qu’elle dort. Mon coexterne me dit même avoir reçu un regard presque déçu lorsqu’en passant récupérer son dossier, il l’aurait réveillé par mégarde. Inquiet, j’entre dans la chambre où je la trouve endormie. Faisant demi-tour, je l’entends bouger et me retourne. Nos regards se croisent, et un sourire illumine son visage tandis qu’elle me reconnait. Alors, sur le ton de la confidence, elle prend la parole la première : « avant toute chose, avant la maladie, je voulais vous faire écouter ça… ». Elle sort son téléphone, et de sa main dont la maladresse est devenue un compagnon de route, à force de techniques et d’astuces, elle fait résonner un enregistrement. Le toucher du piano est délicat, les nuances fines, le mouvement lent et majestueux, rythmé et caractéristique d’un Bach parfaitement maîtrisé. J’écoute, je ferme les yeux pour éviter aux larmes de s’y mêler.

« C’est magnifique » dis-je.

Elle me répond alors « ça date de la semaine dernière, c’est moi qui joue ».

Et là, comme deux gamins, on crie, on rit, on pleure. Parce qu’avant la double barre, chaque pause et chaque note comptent, y compris celles qui ne sont pas encore écrites.

Un bruit de sabots

Le zèbre galopant fait pâlir l’étalon
Traversant les couloirs aux murs blancs d’hôpital
Les salles d’attentes, cabinets ou maisons.
Le brillant diagnostic qui n’est pas un cheval.

Ces atypiques cas éveillent nos consciences,
Bousculent le cortex las de nos cerveaux lents,
Le myocarde assoupi éjecte un nouveau sang
Portant les souvenirs de cette vieille science.

Reprendre pas à pas histoire et examens,
Une douleur par ici, un symptôme par-là,
Rassembler un faisceau, et tisser tous les liens.

Quand une idée surgit, qu’elle ne nous trompe pas :
Le zèbre camouflé rit d’un air supérieur
Du cheval prétentieux mais piètre imitateur !