Des humain.e.s en blanc – Ne jamais dire jamais.

Cela commençait toujours un peu de la même façon. Dans ce service déjà si particulier, rempli de joie de vivre et de travailler ensemble, reconnaissant les patients d’un simple regard – pathologies chroniques et visites très régulières obligent – avec cette volonté d’intégrer tout le monde jusqu’aux externes quand bien même ils changent tous les trois mois. Il y avait les trois infirmières avenantes et génialissimes, il y avait la cadre présente et bienveillante qui chaque matin vous fait la bise, il y avait cette cheffe prodigieuse et… surprenante.

Alors, un jour, cette cheffe formidable passant dans le service salue ses externes et nous demande de l’accompagner dans les étages. Comme d’habitude, au cours du trajet, traversant le mastodonte CHU par des passages, escaliers et ascenseurs dans tous les sens à se demander parfois s’il n’existe pas de réels passages secrets (une idée pour les codeurs : la carte du maraudeur hospitalier version application avec la formule « je jure solennellement que je suis paumé dans ce CHU » ; ou, plus simples « c’est quoi le foutu code ? »), elle rencontre des collègues : agents de ménage, aide-soignant.e, IDE, kinés, médecins, et autres. Elle s’arrête, les salue avec leur prénom, leur fait parfois la bise, échange quelques mots, et repart en reprenant la discussion sur la physiopathologie de telle maladie, ou l’histoire de tel.le patient.e quand personne ne nous entend. Parce qu’elle les connait bien, ces personnes qu’elle va visiter, parfois simplement pour les saluer, les rassurer sur le fait qu’elle pense à eux, même si elles ne sont pas dans son service.

A chaque fois, elle arrive avec un grand sourire. Elle leur consacre une pleine et entière attention. Elle caresse respectueusement leur main ou leur épaule. Elle les écoute. Elle leur explique. En sortant, elle nous commente les choses. Elle n’est pas dupe. Elle sait que certain.e.s patient.e.s mentent ou plutôt « n’ont pas envie de dire leur vérité ». Elle sait que certaines situations sont plus complexes qu’il n’y parait, ou parfois, plus « simples ». L’empathie ne la rend pas moins « lucide ».

On m’a souvent reproché de n’écrire que les mauvais aspects de l’hôpital. On m’a parfois accusé presque de n’en décrire que ce qu’il y avait de pire, entre ces quatre murs et derrière les blouses trop blanches d’âmes blasées, conformées, ou éteintes de leur humanité. On m’a affecté un peu vite dans l’équipe de la AirMédecine, sans bien savoir quels critères répondent à ce concept. Et si la critique est aisée, c’est vrai, le compliment est un art plus complexe et pas suffisamment mis en avant à notre époque. Pardon pour n’écrire que ce qui me touche, me frappe et me fait réfléchir, et pardon si ces réflexions vous bousculent. Et s’il persiste encore une certaine naïveté de ce jeune garçon découvrant l’hôpital, cette même naïveté qui s’éloigne de plus en plus au fur et à mesure que l’habitude vient recouvrir d’un voile mes yeux désabusés d’agent « perfusé » de l’hôpital public, j’espère entretenir ces reliquats naïfs pour ne pas oublier.

En commençant médecine, j’espérais voir des soignants investis, des liens intègres et forts entre soignants et soignés, toute une équipe animée par un intérêt suprême : prendre soin. J’espérais voir, je ne savais exactement sous quelle forme, des valeurs essentielles animées en actes, postures et réflexions. J’avais peut-être un peu trop d’a priori, ces clichés sociaux qui peuvent motiver les plus jeunes à entreprendre des études de santé. J’avais peut-être trop d’attentes, d’orgueil ou d’égo. Un peu comme, lorsqu’on s’imagine entreprendre un projet, se dire qu’on fera tout avec l’implication (ou l’application) parfaite, le travail nécessaire, l’exacte dévotion. On se retrouve alors très déçu par soi-même, blessé dans son narcissisme, à voir que l’on galère à réussir un partiel, à louper un diagnostic pourtant évident, ou qu’assez régulièrement, on manque de tact, du mot, du geste ou du feeling pour aborder une personne qui sollicite des soins. Je suis très loin d’être une référence, et encore bien plus loin d’être parfait. Comme tout le monde. Comme tout.e patient.e. Comme tout.e soignant.e. Pourtant, au-delà des brutes, qu’elles portent une blouse ou non, il y a, à l’hôpital, des êtres Humains.

Je me souviendrais toujours de ce jour où, nous embarquant pour une virée dans le CHU-land, nous nous dirigeons vers le bâtiment de mon service préféré : les urgences gynécologiques. Nous arrivons devant Mme M., assise sur une chaise roulante, agrippée à son mari, et qui, voyant la cheffe arriver, le lâche soudainement en levant les bras. Elle se met à acclamer, rire et pleurer à la fois en voyant arriver sa « docteur », et elles se prennent dans les bras. Le soulagement efface l’anxiété de son visage en l’illuminant. Je suis bouche bée. Une blouse qui embrasse, au sens littéral, une patiente. Ce geste le plus simple et le plus puissant du monde. Je n’ai jamais vu ça. J’en ai les yeux embués. Elles se disent quelques mots. La cheffe promet de revenir. Je fais mine d’avoir une poussière dans les deux yeux. Et nous partons.

Le lendemain, nous revoilà en direction de la gynécologie pour nous rendre à l’étage de la maternité. Sur le chemin, nous échangeons avec la cheffe sur nos ressentis de nos stages passés en gynécologie. On s’entend bien sur certains aspects (du genre stakhanovisme des urgences, une certaine répugnance pour la chirurgie, la mentalité de CERTAIN.E.S gynécologues…). Nous arrivons en face de la chambre et toquons délicatement. « Oui ? Entrez… ». A nouveau, Mme M. et la cheffe s’aperçoivent, et une seconde plus tard elles se prennent dans les bras. Et nous découvrons le petit M., magnifique crevette à la peau ambrée, qui se retrouve quelques instants plus tard dans les bras de la cheffe, sous l’objectif de Mme M.. La cheffe s’adresse à ma co-externe et moi : « j’espère que vous aimez les bébés. Bon, Litthé, toi qui est un garçon, tu y es peut-être moins sensible, je ne sais pas ». Moi, sous le masque que je porte pour éviter de distribuer mon rhume à tout le monde, j’ai les yeux bien plus humides que la normale tant ce débordement d’humanité à l’hôpital me surprend, me touche, et me réjouis. C’est ma co-externe qui répondra : « Ne vous en faîtes pas, Litthé est assez sensible ».

Merci. A cette cheffe extraordinaire. A ces blouses blanches humaines. A ces rencontres rarement racontées ici, mais qui méritent bien plus que toute ma gratitude. A celles et ceux qui répondent à leur façon à toutes ces questions, et bien d’autres.

*

L’émotion nous rend-t-elle inapte à prendre soin ? Car Mme M., entre autres, est suivie par ma cheffe pour une drépanocytose SS. Il a donc fallu, notamment, adapter le taux d’hémoglobine, prévoir d’éventuelles transfusions, adopter une surveillance particulière pour une étape particulière qu’est l’accouchement, en plus du suivi de la grossesse. Cela nécessite, évidemment, des compétences et une technicité, une expertise, que certain.e.s jugeraient incompatible avec une approche « émotionnelle ». Il ne peut s’agir ici que d’une approche communicationnelle : la présence à l’autre n’implique-t-elle pas nécessairement un investissement émotionnel a minima ? Nos émotions ne nous permettent-elles pas d’accéder à une autre forme de raisonnement, d’intelligence, d’information ? On oppose bien souvent raison et émotion, comme si chacune excluait nécessairement la seconde. Est-ce si simple que cela ? Ne peut-on imaginer une faculté de cumul, des aptitudes (et peu encouragées ou développées par le système actuel) à pouvoir employer l’une et l’autre, comme un continuum ? « Garder la bonne distance », « se blinder », « rester objectif »… Avons-nous peur de l’émotionnel ? Où rangerait-on l’intuition, entre la raison et l’émotion ? Faut-il ne jamais l’écouter ?

*

Pour l’anecdote, en prenant congé, nous prenons l’ascenseur et l’une des cheffes de gynéco (parmi les plus appréciée pour ma part) fait irruption au dernier moment. D’un aplomb extraordinaire, ma cheffe lui rapporte que je n’ai pas trop apprécié mon stage en gynécologie. Petit malaise. La gynécologue me reconnait, sourit, et dit gentiment « Ah mais ça ne m’étonne pas, c’est un futur psychiatre non ? ». Non. Mais ne jamais dire jamais, n’est-ce pas ?

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« Trop sensible pour soigner »

J’adresse cet écrit à ces gens-là qui crient
Qu’un cœur à fleur de peau, sensible à ses semblables,
Est un si lourd fardeau qu’il rend bien incapable
De faire un bon docteur avec le bon esprit.

Ces gens-là qui, envieux, crachent en flots bilieux
Leur propre cœur lésé de moments douloureux,
Brimé par tant d’années d’enseignement vicieux,
Où l’on croyait qu’aimer rendait très dangereux.

Bercé par l’illusion d’un esprit pragmatique
Fuyant les émotions d’un contact empathique
Le brillant technicien se trompera un jour.

Nul danger ne sévit dans un lien bienveillant
De soignant à soigné, de soignant à soignant
Car le soin ne saurait se défaire d’amour…

Un point pour refermer les plaies

Salle d’attente des urgences

Il est presque huit heures. J’entame la quatorzième heure de garde, la vingt-quatrième heure de veille. La soirée aux urgences a été longue et mouvementée. Pas une minute de répit, pas même aux alentours de 2 ou 3h du matin, où il y a, en général, comme un moment d’accalmie. Toute la nuit, les brancards ont roulés, les dossiers en attente se sont entassés, les soignants ont fourmillés d’un endroit à un autre. Comme si le service des urgences ne dormait jamais, comme si le jour ne s’était jamais couché. C’est donc en retenant un bâillement que nos regards se sont croisés.

 Service de cardiologie

Je suis arrivé un peu en avance, comme souvent. Alors j’ai entamé la tâche par excellence de l’externe en médecine : le rangement des examens complémentaires. L’hôpital est parfois bien curieux. Dans les sous-sols de l’édifice, des machines ultra-complexes, supra-perfectionnées, et extra-chères sont prisés par l’ensemble des services, et aux mains des radiologues et biologistes. Les listes d’attentes sont parfois longues, mais ces machines monstrueuses tournent sans arrêt. Alors que l’ère de l’informatique impose son règne comme Alexandre le Grand a élargi son empire, les résultats des examens sont imprimés sur des feuilles de papier bon marché, recto uniquement, et entassés pêle-mêle dans des pochettes. Chaque pochette est adressé au service correspondant, si bien que, tous les matins, des types à BAC + 3, + 4, voir + 5 sont engagés pour ranger chaque feuille dans le dossier du patient correspondant (que personne ne regardera puisque tout est informatisé). Ces types là, ce sont les externes en médecine. Ce matin donc, je range avec application les papiers, car, vraisemblablement, c’est comme ça que l’on devient un bon médecin, et c’est plus important que ça soit bien fait dans l’ordre chronologique plutôt que de nous expliquer comment bien réaliser un entretien au nom barbare « d’éducation thérapeutique ».

Salle d’attente des urgences

Je me présente en lui serrant la main.

« Bonjour, je m’appelle Litthérapeute, je suis étudiant en 4ème année de médecine. Mon rôle consiste à vous examiner pour faire gagner un peu de temps au médecin auquel je ferais mon rapport et avec lequel je reviendrais vous voir afin de vous faire gagner du temps au final. Est-ce que vous êtes d’accord ? ».

A ce stade de la garde, le discours est un peu automatique, mais j’essaie de parler lentement. J’attends sa réponse avant de continuer. Il est assis sur une chaise. Il doit avoir vingt ans, peut-être un peu moins. Il est bien habillé, mais sa chemise blanche est parsemée de tâches de sang. Sur son visage, une mèche de cheveux clairs est rabattue sur le côté. Une compresse est appliquée par-dessus l’un de ses sourcils.

Nous discutons brièvement, il m’explique comment s’est arrivé. Je soulève, avec son accord, la compresse. Il va falloir recoudre…

Service de cardiologie

Les chefs, médecins et internes arrivent. Ils s’installent gentiment sur les piles de papiers en cours de rangement. On fait le point sur les patients du service. Chacun prend ses missions. Appeler la radiologie pour un examen. Prélever untel pour son potassium. Demander une échographie aux entrants. Faire les ECG des sortants. Evaluer cliniquement les gens, en deux mois de stages, jamais entendu encore. Le plus proche serait : « faire le test d’hypotension orthostatique ». Notez qu’il y a quand même un brassard électrique, quand même. Cette fois-ci, cependant, je suis chargé de faire le BMI (Bilan médical initial) d’une patiente arrivée pendant la nuit. Je dois donc aller l’interroger, reprendre un peu ses antécédents médicaux, son parcours, sa vie, son problème. Et faire un examen clinique complet. Notez que les termes « examen clinique complet » ont une signification vraiment variable selon celui qui les prononce. En cardiologie, un examen clinique qui, à la retranscription sur le dossier informatique, fait plus de 10 lignes sans citer d’échographie (qu’est-ce que ça vient faire dans l’examen clinique d’ailleurs ?), est jugé beaucoup trop long. Et dire que j’ai encore des restes de mon stage de médecine interne… Tant pis, ils n’auront qu’à effacer mes lignes si ça leur déplait. Je toque à la porte de la chambre. Une petite voix m’invite à entrer…

Box des urgences

On m’a demandé de recoudre. Je n’ai encore jamais fait ça. Du moins, jamais sur un vivant. Et si l’entrainement sur des peaux synthétiques est parfait pour apprendre le geste, si l’entrainement sur les cadavres, bien que morbide l’est également… sur un jeune homme de vingt ans, au beau milieu de son visage, si près des yeux… c’est pas pareil. J’ai demandé à l’interne de m’assister, au moins. Elle est présente, mais fatiguée. C’est sa première garde, à elle aussi. J’installe mon matériel, lentement, avec cette falsification du comportement, du genre « j’ai fait ça toute ma vie, soyez tranquille ». Ce côté comédien que les soignants développent tous. Parce qu’on leur apprend que l’erreur est inhumaine, interdite et impardonnable dans ce métier. Parce qu’on a peur que le patient ressente notre trouble alors qu’il voudrait simplement être soigné. Je suis ganté, une paire de pince dans les mains, et avec un petit crochet au bout duquel pendouille un long fil entortillé. Le champ stérile ne me laisse apercevoir que quelques centimètres de peau sanguinolente. Il va falloir y aller.

Service de cardiologie

« Bonjour, je m’appelle Litthérapeute, je suis en 4ème année de médecine… ». J’ai encore mes trucs et astuces, quelques phrases un peu toute faites mais qui, au moment de les prononcer, prennent un sens toujours un peu différent. Je m’efforce de ne pas les réciter, mais bien de les redire. Je demande à m’assoir. Ils me disent souvent oui, un peu étonné. Je rappelle qu’il s’agit de leur chambre, leur espace, leur intimité. On discute. La patiente est âgée. Des rides profondes parcourent son visage. Qui est cette femme derrière les mots savants gribouillés sur un dossier ? Que disent ces yeux bleus que les mots ne laissent entendre ? Quel sens a le mal dont elle souffre ? Je n’en sais rien. Et j’en sais encore moins lorsqu’à l’évocation de son mari décédé quelques années auparavant, elle se met à pleurer.

Box des urgences

J’anesthésie. Une seringue de produit surmontée d’une anguille dans la main, j’essaye de ne pas trembler. Je tente de percer la fine couche transparente mais coriace qui semble déjà recouvrir un peu la plaie. Je n’ose pas enfoncer davantage, de peur de glisser vers l’œil. J’ai lu qu’il ne fallait pas piquer dans la plaie. On me dit justement de le faire. Je fais comme je peux, et je ne sais trop comment, sans inquiéter le patient. Faut-il laisser le produit agir ? Vraisemblablement, personne ne sait. Ni l’interne, ni ma co-externe, ni l’autre interne venu voir. Je soupire. Tout le monde connaît le geste du point. Personne ne sait comment fonctionne l’anesthésie. Et qu’est-ce que les gens redoutent avec les points ? La douleur… Est-ce que le soin répond aux bonnes attentes des soignés ?

J’attaque. Du bout de mon porte aiguille, j’insère le petit crochet incurvé dans la peau. La main du patient se crispe. J’essaye de ne pas l’imiter. Une voix intérieure m’exhorte au calme. Mon aiguille traverse la plaie, ressort de l’autre côté de la peau. Je tire sur le fil. Je le coince, boucle, l’attrape et recommence deux fois. Je coupe. « Et de un, plus que deux ! Ça va ? ». Il me répond qu’il ressent davantage la douleur qu’à la piqûre de l’anesthésie. L’interne prend les devants et propose une explication selon laquelle l’anesthésie ne fonctionne pas toujours sur tout le monde. Elle m’incite à continuer pour que ça « soit vite fini ». Mon aiguille s’échappe de la pince et sort du champ stérile. Je vais en chercher une autre, avec mes gants trop petits qui me comprime les mains et la sueur qui perle sur mon front…

Service de cardiologie

Elle pleure. Je l’écoute. Je ne sais pas quoi faire. A chaque fois qu’une nouvelle larme humidifie ses joues, je sens en moi cette boule qui remonte. Le souffle court. Les yeux qui se troublent. Je ne peux rien faire. Personne ne peut rien faire. Qui connaît le secret qui ramène les morts ? Qui sait chasser le chagrin de nos amours partis ? Je prends sa main, je la regarde, je l’écoute. Mais je suis impuissant. Je finis par prendre congé après avoir parlé d’autre chose. Elle a encore le visage un peu triste lorsqu’elle me dit « merci ».

Quand j’arrive à la fin de mon compte rendu, le chef vient me trouver. Je lui propose de demander l’avis d’un psychiatre, car, en ayant discuté avec la patiente, il nous a semblé que ça serait bien. Il me répond de le faire si je pense que c’est une bonne idée. Je m’exécute. Il faudra que je renouvelle ma demande le lendemain pour que quelqu’un passe la voir…

Box des urgences

J’entame le deuxième point. Lorsque je plante mon aiguille neuve, une coulée de sang se met soudainement à s’échapper de la plaie. Mon cœur s’emballe. Et si j’avais percé un vaisseau ? Et si c’était un vaisseau capital ? Et si mon jeune patient perdait la vue en plus de son joli visage ? La voix intérieure hurle pour me tenir calme. Je deviens méthodique. Et dire qu’on me disait que la technique suffisait à écarter les émotions, qu’à agir, on ne perdait pas de temps à ressentir… J’attrape une compresse, je comprime un peu. Le saignement s’arrête. Je poursuis mon travail, lentement, méticuleusement, sentant le patient souffler quand il souffre. « Et de deux. Courage, c’est bientôt fini ». J’effectue le troisième point avec un peu moins d’imprévu. J’ai peur de serrer trop fort. L’interne qui me supervise discute allègrement avec les autres. Je lui demande de vérifier. Elle y jette un œil distrait, acquiesce. Je range. Tout le monde s’en va. Le patient me regarde, me serre la main et me remercie chaleureusement. J’ai le sentiment de l’avoir roulé, d’avoir bâclé mon travail et que son généraliste va lui dire que les points sont terriblement mal faits.

Service de cardiologie

Je suis retourné voir la patiente à plusieurs reprises. A chaque fois, elle pleurait. A chaque fois, elle m’en disait plus sur son mari. Le psychiatre est passé un après-midi, lorsque je n’étais pas là. Il a laissé un mot dans le dossier, un peu vague. La patiente sera adressée dans un autre service bientôt. En attendant, je retourne lui parler. Elle pleure, je ne dis pas grand-chose, j’écoute. Je nage dans un immense bassin en me noyant à moitié. J’essaye de garder la tête hors de l’eau. Je ressors parfois de ces discussions avec l’esprit lointain, méditant sur la vie et son achèvement, sur le rôle du soignant, sur les limites de l’empathie que j’ai franchi sans la moindre prudence… comme d’habitude. A la fin, elle me demandera « Est-ce que vous me trouvez méchante ? ». Non madame, je ne vous trouve pas méchante. Je vous aime bien.

Technique, pratique, théorique. L’art médical nous plonge parfois au plus profond de l’humain, de nous-même, de l’Autre. Sort-on indemne de tous ces plongeons ? Savons-nous vraiment quand on flotte et quand on se noie ? Sommes-nous, soignants, des Titanic en puissance, qui percutent en permanence des icebergs titanesques si bien que certains ne prennent plus la peine de naviguer dans les eaux dangereuses de la relation de soin, quand d’autres têtes brûlées s’y aventurent… au risque de sombrer ?