L’effet Lucifer dans les études de médecine

Reprocher, c’est facile. Crier au scandale quand on n’est pas concerné, également. On a souvent l’impression que le monde médical est la cible préférée des « fouteurs de merde » et autres appellations sympathiques qu’ont la plupart de ceux qui se contentent de promouvoir un peu d’humanité dans le soin. On ne veut tellement pas voir le sacro-saint monde médical terni dans son image qu’on va jusqu’à nier toute faille et à refuser de se remettre une seule nano-seconde en question.

Je crache, je crache. C’est facile. Quand on veut repérer les fautes pour les dénoncer, il suffit de surveiller un moment et immanquablement une bévue va surgir. Parfois, on s’en veut. Parfois, on s’en veut même terriblement. D’autres fois, on ne s’en rend pas compte, contexte oblige (urgence, fatigue, manque de personnel, situation délicate…). Et parfois, certains s’en foutent.

Première garde en gynécologie. Je pourrais vous raconter les choses que j’ai vue, qui m’ont choqué, blessé, dégouté. Pourtant, ça n’aurait aucun intérêt. Je vais vous parler de comment je me suis comporté comme une grosse merde, incapable de défendre des valeurs et des principes qui me tiennent particulièrement à cœur. Moi qui ai cru avoir l’audace et l’assurance nécessaires pour pouvoir m’y opposer, je me suis terriblement déçu.

La garde commence. Je débarque dans le service. C’est à peine si je connais les différents secteurs à chaque étage. Je n’ai pas encore commencé la gynécologie à la fac, et il va falloir que je prétende connaître, que j’affiche une certaine forme de certitude face aux patientes que je vais être amené à rencontrer tout au long de la nuit. Je n’en mène pas large du tout. Premier objectif, rencontrer les collègues et établir, si possible un bon contact. S’entendre avec les AS, les infirmières, les sages-femmes et les internes, c’est quand même vachement plus agréable. Le temps que l’interne arrive, je me présente, repère un peu les lieux, donne autant que je peux un petit coup de main aux paramédicaux, passe des coups de fils pour elles, etc.

L’interne débarque. Speed, dynamique, directive « ne mets pas tes mains dans le dos, ça m’énerve ! ». Mais sympathique malgré tout. Ce genre de caractère, la nuit, aide quand même à rester éveillé. Et puis, quelque part, moi qui était complètement perdu, une personne qui prend les devants, c’est plutôt bien. Je la suis, lui explique que c’est ma première garde, et nous allons ensemble voir une première patiente.

Déjà, je n’ai pas eu l’audace, le courage et l’opportunité de demander à la dame si elle était d’accord pour que j’assiste à la consultation. J’ai à peine eu le temps de me présenter comme étudiant en médecine. La consultation commence, je prends note des éléments techniques comme l’utilisation du logiciel, la programmation de l’échographe, etc. pour pouvoir le faire par la suite. L’interrogatoire est précis, mais très orienté, voir presque exclusivement composé de questions fermées et si la patiente voulait parler, je ne vois pas comment elle aurait pu s’imposer. L’examen clinique est tout aussi vif. Pas d’endroit pour se déshabiller. Les étriers, une grosse lampe braquée sur le vagin, un spéculum et on y va. L’interne est assez douce dans sa façon de parler, plutôt prévenante globalement, mais énergique, pas complètement dans l’écoute car bien dans l’action, il faut que ça bouge. Elle m’explique tout de même, et je dois reconnaître que j’ai quand même appris pas mal de choses cette nuit. Mais, plus j’en apprenais de cette façon, avec une patiente que je sentais un peu « contrainte » d’être objet d’apprentissage notamment, et plus je me sentais mal.

Deuxième patiente, toujours avec l’interne. Encore cette position, les étriers, et que ça saute. L’interne est bienveillante malgré tout, par exemple, elle précise que dès qu’on commence l’échographie, il faut montrer à la dame ce qu’elle veut voir : le bébé bien vivant si elle est enceinte, l’utérus bien normal si elle ne l’est pas, etc. Et ensuite faire ses mesures et calculs compliqués. Mais il y a cette sorte de rythme stakhanoviste, patientes après patientes, qui me dérange. On a à peine le temps d’établir le contact qu’il faut passer à la suivante.

Je vais voir une première patiente, seul. Je souffle. J’ai peur, mais cette fois, je vais pouvoir y aller à mon rythme, tranquillement, et faire les choses un peu plus « à ma façon ». Je me présente avec mon prénom, ne cache pas que je suis étudiant, demande l’accord avant d’entrer. Je prends contact posément avec la dame. Peut-être est-ce une erreur, mais je ne lui cache pas que c’est ma première garde ici. Je lui précise, bien entendu, que je commence l’interrogatoire et l’examen, mais que ma collègue médecin viendra évidemment poursuivre et vérifier. La jeune femme vient pour des saignements soudains il y a quelques jours. Elle a peur d’avoir fait une fausse couche.  Je l’examine : ventre, cœur, etc. Pas encore à l’aise, je décide d’attendre l’interne pour l’examen proprement gynécologique. Je vais la chercher. L’interne arrive, entre dans le box et me demande de lui présenter les choses face à la patiente. Je déteste faire ça, mais j’y vais, je transforme le discours en langage médical avec de bons mots compliqués qui font peur et en parlant bien à la troisième personne, parce que ça fait bizarre, c’est vrai, d’asséner toute cette tirade docte à une pauvre dame angoissée en lui parlant droit dans les yeux. Ma culpabilité intérieure me ronge les entrailles. Je fais encore quelque chose de mal. L’interne valide, et me dit/m’ordonne de prendre le spéculum et de pratiquer l’examen. J’hésite un instant : je sens que je ne suis pas prêt, je ne peux même pas demander à la patiente si elle est d’accord parce que l’interne fait comme si c’était absolument normal et habituel, comme si c’était une procédure bien rôdée entre nous et qu’on l’avait déjà fait mille fois. J’attrape le sachet du spéculum et une paire de gant. Mon propre ventre me fait mal. L’interne balance qu’il faut qu’on avance.

J’y vais, alors que je ne le sens pas. J’ai tout plein de pensées qui s’affrontent en moi. Qu’est-ce qui m’empêche de demander l’avis de la dame, qu’elle refuse et que l’interne s’y mette ? Qu’est-ce qui me fait si peur de décevoir mon interne, qui m’a bien mis la pression en me disant qu’à sa dernière garde elle avait pourri l’externe faute d’un dynamisme suffisant, à tel point que je passe outre l’un de mes plus grands principes qu’est de respecter la personne humaine ? Qu’est-ce que je risque, comparé à cette pauvre femme dans la position la plus humiliante possible face à moi et dont je vais envahir l’intimité sans même avoir toutes les compétences nécessaires pour tirer toutes les informations de cet ignoble examen ? Qu’est-ce qui m’empêche de refuser d’agir ? J’agis avec cette position d’imposture développée au fur et à mesure des stages et des gardes qui consiste à jouer au docteur qui sait, qui est sûr de lui, qui maîtrise. Je développe une parade inefficace à ma culpabilité en insistant, peut-être lourdement, sur le fait que si l’examen est inconfortable, douloureux, désagréable, il ne faut pas hésiter à le dire et on s’arrêtera. Mon ventre présente une douleur à faire suspecter une péritonite. Je lui dit que je vais commencer, cherchant dans les yeux de la patiente à lui faire comprendre qu’il s’agit d’une question et qu’elle peut interrompre le processus à tout moment. Il me brûle de le lui dire, mais j’entends déjà l’interne qui souffle en attendant que j’agisse. Elle me rejoint pendant que j’introduis le spéculum. Elle corrige mes gestes, et clairement, je suis grillé, la patiente sait très certainement que c’est la première fois que j’examine. Deux pensées paradoxales : la première, une immense culpabilité de ne pas avoir demandé, la seconde, une sorte de délivrance que le secret n’en soit plus un. L’interne reprend la main pour l’échographie.

Et là, sans doute le plus beau moment de cette garde. Dans la pénombre du box des urgences gynécologiques, en pleine nuit, cette femme entre avec ses doutes et ses angoisses quant au devenir de l’enfant qu’elle porte en elle. Elle craignait de l’avoir perdu. L’interne : « qu’est-ce qui vous fait dire que vous avez fait une fausse couche madame ? ». La patiente : « et bien j’ai perdu tellement de sang que je… ». L’interne : « parce que moi votre bébé, je le vois, là ». Et soudain, sur l’écran gris de l’appareil, des battements apparaissent, pointés par le doigt d’une blouse blanche. Un sourire éclaire le visage de la jeune femme, et des larmes viennent embuer ses yeux dorés. Le temps s’arrête, plus rien ne bouge d’autre que ce petit cœur qui palpite au sein de sa mère. C’est incroyablement beau, tout juste incroyable d’ailleurs. Cela a une dimension de réalité alternative, de rêve, c’est magnifique. J’ai juste envie de sauter de joie, de pleurer, de serrer tout le monde dans mes bras, d’hurler que la médecine dans ce genre de situation, c’est juste génial, et que rien que pour ça je suis prêt à faire gynécologue pour annoncer à des femmes qui pensaient avoir perdu leur bébé que non, il est bien là, bien vivant, le cœur battant.

Retour à la réalité avec quelques explications techniques sur l’échographie. Conclusion de la consultation avec l’interne qui me charge d’imprimer le compte rendu et de faire les ordonnances. Elle quitte le box et je refais le point avec la dame. Je ne peux pas m’empêcher de m’excuser pour la façon dont l’examen gynécologique s’est passé, et de ne pas lui avoir clairement demandé son avis, ayant bien senti sa gêne. Nous en parlons un peu, elle me dit (mais le pense-t-elle vraiment ?) que c’est normal, qu’il faut effectivement que j’apprenne. Puis elle ajoute qu’en plus, elle a appris une très bonne nouvelle, alors « ça compense ».

Nouvelle consultation, débutée seul. Je laisse le mari entrer avec la dame puisque celle-ci me dit que ça la rassure. Nous discutons d’abord des généralités, puis vient le moment de passer à l’examen clinique. De nouveau, je demande à la dame et à son mari si ce dernier souhaite rester. C’est lui qui décide d’attendre dehors. Je peux alors demander à la patiente si elle est d’accord pour que je pratique l’examen au spéculum, précisant que ce n’est pas très agréable mais qu’à tout moment, elle est en mesure de me dire qu’elle souhaiterait arrêter l’examen et que dans ce cas, on pourrait recommencer, avec son accord, plus tard avec ma collègue interne. J’y vais doucement, un peu malhabile au départ, et je ne lui fait pas mal. Néanmoins, je manque toujours cruellement de savoirs sur l’interprétation de l’examen, bien qu’il soit, à mon avis, normal. J’ai du mal à dégager le col, mais je n’insiste pas. J’aurais tellement aimé connaître la position gynécologique à l’anglaise, être formé par quelqu’un de doux et non-pressant et considérant le consentement de ses patientes pour créer un climat vraiment propice à l’apprentissage… J’hésite à faire un toucher vaginal, mais ne me sentant pas de le faire, ne connaissant pas bien la technique, je décide de passer la main à l’interne, à nouveau.

L’interne arrive. De nouveau, je lui raconte face à la patiente la situation. Elle refait l’examen au spéculum, confirme ce que j’avais noté, et me dit/ordonne de faire le toucher vaginal. Spontanément, cette fois, je lui dit que je ne le sens pas et que je ne l’ai jamais fait. « Pas devant la patiente ! » me lance-t-elle avec un regard courroucé. J’ai envie de lui répondre : et pourquoi pas, après tout ? De toute façon, tu passeras derrière pour vérifier, alors qu’est-ce que ça peut faire ? C’est d’autant mieux si on peut demander à la dame si elle est d’accord pour contribuer à la formation des étudiants dans le cadre de sa prise en charge non ? Et si elle refuse, n’est-ce pas son droit le plus absolu ? Oui faut bien apprendre, mais le respect des principes éthiques et des libertés fondamentales, ça s’apprend aussi. Le patient doit être considéré comme un partenaire de la formation des étudiants, et non comme un cobaye ! Mais rien ne sort. Finalement, elle le fera. Point positif, on discutera même DIU au cuivre pour les femmes nullipares, et on dégommera cette tendance hyper-machiste à vouloir mettre toutes les femmes sous pilule en 1ère intention et les gaver d’hormones, ainsi que les gynécos qui refusent de les poser aux femmes nullipares en citant les articles qui dénoncent ce comportement.

Après plusieurs patients et situations similaires, un toucher vaginal réalisé dans les mêmes conditions que mon premier examen au spéculum avec cette sensation d’être contraint et forcé, nous prenons un moment pour discuter. Toute la nuit, j’ai fait le bon élève, dynamique, obéissant, désireux d’aider et de bien faire. J’ai fait face, parfois en sacrifiant mes valeurs parce que j’avais peur de passer pour un gros boulet et de très mal commencer ce stage de gynéco en me forgeant une réputation de type casse couille avec des principes à la noix, qui est en plus un gros naze qui ne veut pas se former. J’ai pris des baffes dans mon éthique, et j’en saigne encore. J’avais cette double position extrêmement inconfortable : je ne peux pas faire ça, mais je dois faire ça pour faire ce qu’on attend de moi.

L’interne me dira « les TV ne sont pas toujours indispensables mais faut bien que t’apprenne ». J’arriverai à lui répondre « je veux bien apprendre, tant que la patiente est d’accord et que l’examen est nécessaire  » et elle lèvera les yeux au ciel. Elle me dit que la sphère médicale est un monde un peu à part, et qu’il doit rester un peu à part, et que le monde extérieur essaye de s’y immiscer pour rendre les choses plus « normales » mais que c’est inadmissible, impossible et qu’en tant que médecins, on doit défendre cette bulle et se soutenir. Elle expédie ma petite allusion à l’affaire des touchers pelviens sous anesthésie générale en la qualifiant de « connerie ». Nous n’avons clairement pas les mêmes valeurs, et je n’insiste pas. Mais à la fin de notre discussion (qui est restée cordiale et amicale toutefois)), elle évoquera « mais peut-être que je suis blasée ? » avec un sourire.

Blasée ? Non. Formée, conformée, complètement déshumanisée parfois par un système qui n’encourage plus la pensée ? Probablement. Un cursus universitaire culpabilisant pour ceux qui doutent et rencontrent des difficultés (et qu’il y a-t-il de plus difficile que ces situations humaines où aucune réponse/posture/action ne semble totalement juste quand on les aborde avec des intentions humaines et éthiques ?). Un encadrement hospitalier basé sur la rentabilité, le protocole à la lettre, les procédures à tout va, histoire de bien avoir des pratiques standardisées et codifiées (merci la CIM10 et la T2A). Si bien que même les petites phrases que j’ai pu glisser se sont heurtées à des arguments irréfutables et pourtant sans logique, du dogme médical paternaliste d’un autre âge mais dont les séquelles sont encore extrêmement présentes aujourd’hui. Et alors quoi ? Tu te demandes si c’est de ta faute ? Non. Plus aucun étudiant en médecine n’est encouragé à penser aujourd’hui. Ils cochent des cases, respectent des guidelines, et font ce qu’on attend d’eux en bons petits soldats. Et si jamais ils osent penser et remettre en question des pratiques, on les assène d’un petit lavage de cerveau à coup d’arguments d’autorité. Et si ça ne suffit pas, en deuxième intention, quelques menaces plus ou moins exprimées, plus ou moins directes, plus ou moins assumées d’invalidation de stage feront l’affaire. Pire, toutes celles et ceux qui s’intéressent à l’éthique, se posent des questions sur le soin, et tentent de les partager avec leurs collègues sans rencontrer d’autres arguments que des soupirs, dénégations, et autres yeux-au-ciel, finalement, c’est peut-être même eux qui souffrent le plus ! Autant en rester aux protocoles déshumanisés. A quoi ça sert de demander aux (apprentis) soignants s’ils sont d’accords  pour apprendre et agir comme ça ? « On est dans un CHU, non ? »…

BioéthiqueBlouse

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21 réflexions au sujet de « L’effet Lucifer dans les études de médecine »

  1. Salut.
    J’ai vu passer un de tes tweets dans lequel tu disais « Je suis une merde ».
    Je comprends mieux ton propos avec ce billet.
    Ce que tu relates de l’interne est irritant mais loin d’être surprenant. On a compris depuis un moment que l’usine hospitalo-universitaire fabrique essentiellement des techniciens de la santé. Cela heurte ta conception des choses, tes valeurs donc tu culpabilises. Mais une merde ne se questionne pas et ne résiste pas. Tu as résisté à ta façon et je pense que tu as contribué à déformater l’interne. On ne peut que t’en féliciter. Continue à défendre tes valeurs, et à résister. En revanche je suis désolé de t’annoncer que tu es probablement atteint d’une maladie. Une maladie qu’aucun examen ne peut dépister et peu importe car elle est intraitable. Elle devrait donc t’accompagner toute ta vie. Je pense que tu as la maladie de Sachs 😉
    Donc non tu n’es pas une merde. Même si certaines fois cela peut tous nous arriver, et cela m’est arrivé plus d’une fois : http://sylvainfevre.blogspot.fr/2013/04/ce-soir-la-jai-ete-le-roi-des-losers.html
    Courage.

    • Salut 🙂
      Merci pour ton cette trace de ton passage en ces lieux 🙂
      Je pense qu’il va falloir ouvrir une association de patients pour la maladie de Sachs. Nous aurions bien besoin de ça. Heureusement, il y a twitter 🙂 Ton article par ailleurs déjà lu il y a un moment, est toujours superbe.
      Un grand merci.

  2. Merci de nous avoir fait partager cette expérience, qui devait être difficile à vivre vu l’inconfort de ta position. C’est toujours complexe quand nos valeurs sont en contradictions avec ce qu’on nous demande de faire. Je pense que c’est parce que nous sommes humains, et donc sujets aux émotions les plus immédiates : la peur de « mal faire » au regard des autres, d’être mal vu, la soumission spontanée à l’autorité.

    Quand il m’arrive de me retrouver dans cette position (dans la vie de tous les jours, pas en tant qu’apprentie médecin car je ne le suis pas encore), je trouve que c’est extrêmement douloureux parce qu’on s’aperçoit que des valeurs parfois profondément ancrées auxquelles on a vraiment réfléchi n’exercent pas toujours une pression suffisamment forte pour pouvoir surmonter la pression des personnes extérieures. Emotionnellement parlant, la pression se transforme en douleur, en sentiment d’impuissance, en culpabilité, en colère. Mais c’est peut-être cette douleur qui fait toute la différence entre ce que nous sommes et ce que nous ne voulons pas être.

    Encore une fois, ce que tu décris du petit monde du CHU est affligeant ! Comment peut-on encourager des apprenti soignants à exécuter les ordres sans se poser de questions ? Est-ce que ces gens qui ordonnent et exécutent jamais douter ont conscience d’où ça peut nous mener ? Un pouvoir ne peut être légitime que s’il remet en question ses pratiques, il me semble.

    Bon courage pour poursuivre ta lutte éthique en tout cas ! Je suis toujours très admirative de la volonté de fer qui se dégage de tes articles.

    • Salut Petite cuillère !

      Tu sais en P2 (chez nous en tout cas) on a des cours d’éthique et de communication. Comment se comporter avec le patient, comment faire des annonces etc. Avec des jeux de rôles pour se mettre en situation réelle. J’en parlerai d’ici peu mais c’est un enseignement passionnant avec un enseignant lui aussi passionnant. On a même des salles vidéos ou l’on peut enregistrer les étudiants jouer puis eux même peuvent après se voir sur grand écran et prendre conscience de comment ils se comportent avec le patient. Suivi d’un débriefing.

      Enfin bref j’en reparlerai moi même mais je crois que certaines choses évoluent. A moins que ce soit mon université qui soit l’exception heureuse.

      Sinon moi aussi je suis ce blog avec grand intérêt car il fait réfléchir, interroge, questionne. Et je le partagerai aussi je pense car autant s’être déjà confronté et interrogé pour pouvoir mieux réagir après. Ou mieux le vivre. Que ça ne tombe pas d’un coup de massue. Et bien que ce blog apporte des réponses, il laisse aussi et surtout part à une réflexion personnelle. Et c’est essentiel à mon sens.

    • Bonjour,
      Oui c’est tout à fait ça, se sentiment d’impuissance et de colère également vis à vis de soi que tu décris. On aimerait pouvoir s’imposer, mais l’effet Lucifer caractérisé par le contexte hospitalo-universitaire, la hiérarchie, les urgences, le désir de répondre aux attentes… transforme notre volonté et annihile presque notre sens moral, lui laissant juste assez de place pour bien nous faire culpabiliser.
      Merci pour ton message, et courage sur cette route du devenir soignant. N’hésite pas à partager tes peines et tes douleurs, mais aussi les bons moments que tu vivras 🙂

  3. Bonjour 🙂
    Je trouve que c’est un dur constat et que les choses sont en train de changer petit à petit, de l’intérieur. Les jeunes internes dynamiques qui prennent le temps de discuter avec leurs externes plein d’idées feront les jeunes PH qui intégreront de plus en plus d’humanité dans leurs pratiques. Oui on part de très loin mais ça bouge, soyez optimiste 🙂

    • Hello 🙂
      Oui ça bouge, j’en suis convaincu. De tas de belles choses arrivent, elles tardent peut-être, et dans des moments de désespoir on a le sentiment qu’elles ne viendront jamais. Mais lorsqu’on prend le temps de retrouver un peu confiance en l’avenir, oui, quelque chose de brillantissime va surgir des nouvelles générations qui terminent et se détachent enfin leurs études 🙂 Et peut-être même que les études, du coup, deviendront moins culpabilisantes, moins « conformatrices », et plus « humaines »… ? On peut rêver, ça ne fait jamais de mal, et si ça nous pousse à agir alors pourquoi pas 🙂

  4. Ce que tu écris me fait trop penser au « Choeur des Femmes » de Martin Winckler.
    C’est dur de défendre ses principes tout le temps. Surtout quand on est dans une relation de hiérarchie et de pouvoir, surtout quand on est dépassé.
    C’est important d’écrire et d’écrire encore, merci beaucoup pour ton texte.

    • La première phrase de votre commentaire me remplit de joie, d’une certaine façon. Je n’ai pas pu aborder mon stage en gynécologie sans avoir de pensées à l’égard de Martin Winckler que je tiens en haute estime du fait de partager la plupart de ses réflexions.
      Je vous remercie pour votre message. Bien à vous.

  5. permettez l’irruption d’une « vieille » dans vos discussions. Tout ce que vous relatez je l’ai vécu durant mes études moi aussi… à la fin des années 70. Je vois que rien n’a vraiment changé. Ces comportements autoritaristes et paternalistes ont orienté mon exercice. Je me suis formée aux outils de psychothérapie et me suis éloignée de l’exercice « normal » du soin pour exercer dans le « prendre soin ». Je résiste depuis 35 ans à tous ceux qui me regardent avec un œil narquois et souvent méprisant. Et en plus je suis une femme…
    Suis-je un véritable médecin ? D’ailleurs qu’est-ce qu’un véritable médecin ? J’ai choisi de rester fidèle à mes valeurs et de considérer le patient comme un partenaire, quel que soit son état physique ou psychique. J’ai payé très cher ces choix (et continue à payer). Je ne regrette rien et continue maintenant à travers l’animation de formations.
    Alors merci pour si bien mettre en mots ce qui a orienté ma vie professionnelle et surtout merci de me prouver que mon « mauvais caractère » est contagieux malgré le temps qui passe.

    • Votre irruption est tout à fait permise et même encouragée 🙂 Plus qu’écrire, lire vos réactions est crucial pour moi. C’est avec elles que j’essaye d’éviter de m’enfermer dans ma propre pensée, et que j’évolue. Y compris avec celles et ceux qui ne sont pas d’accord avec moi.
      Votre message est touchant. J’ai souvent l’impression qu’il faut faire le choix d’une pratique humaine, et qu’effectivement, on le paye. Merci à vous pour défendre votre choix, et le répandre à travers vos formations, et le faire vivre à travers votre pratique. Cultivons notre différence et surtout notre mauvais caractère, c’est nous 🙂

  6. Bravo pour ces écrits sur votre vécu à l’intérieur du système et gardez votre fraicheur et empathie tout en apprenant à prendre un peu de recul pour ne pas vous laisser submerger.
    Si je devais avoir recours à un médecin j’espère qu’il sera de votre trempe.

  7. Bonjour,
    Tu te présentes en tant qu’étudiant en médecine et tu recueilles le consentement « si vous êtes d’accord, je vais vous examiner, etc » : soit tu l’obtiens, soit pas. Le reste est littéra(tor)ture plus que « litthérapie » 😉
    AMHA, et en comprenant, respectant, et croyant avoir à l’esprit, dans ma pratique quotidienne (MG et MSU), tes préoccupations éthiques.
    Ta sympathique interne n’est -peut-être- pas aussi formatée que tu le penses ; elle a pu intégrer la nécessaire synthèse entre l’éthique, le relationnel, les recommandations, la contrainte de temps des cliniciens… Elle travaille, beaucoup apparemment cette nuit-là, en responsabilité bien qu’elle-même encore en cours de formation, et son dynamisme, le côté speed que tu notes, est probablement le fruit d’un impératif de temps auquel peuvent s’ajouter tension et fatigue physique et psychique… Par « blasée » elle a pu vouloir te signifier qu’elle est passée par le questionnement éthique que tu te poses, l’importance d’une formation initiale clinique et la brièveté de celle-ci au regard de cette importance et de la difficulté d’acquérir une aisance et une fiabilité cliniques minimales.
    Je dis bien « peut-être » car les insuffisances des uns et les dérives des autres existent, et que comme tu le dis des attitudes indignes, moralement voire juridiquement réprouvables, existent dans les CHU comme ailleurs. Elles nuisent à la fois aux patients et au corps médical qui n’en sort pas grandi, suscitant une hostilité qu’on peut lire par exemple dans certains des commentaires postés que je trouve manichéens. Le tien me semble à la fois très noble, intéressant et utile car suscitant la réflexion, mais aussi naïf (au sens premier de terme ; ainsi l’enfant est pur, les teintes de gris dont sa psyché se pare en vieillissant étant le fruit d’un mûrissement et pas forcément que d’un pourrissement…).
    En bref, que tu te poses ces questions maintenant, c’est bien, l’expérience de l’exercice de la médecine y apportera un éclairage supplémentaire, et les réponses en seront vraisemblablement un peu différentes, sans que tu sois pour autant devenu un pur technicien déshumanisé…
    Bon courage, sincèrement.
    P.S. : réponse sous pseudo, fruit de l’expérience des humains et d’internet que j’ai accumulée jusqu’ici… Pour finir par un peu de litthérapie : « Plus je connais les hommes, plus j’aime mon chien » (auteur incertain) mais « Plus je connais les femmes, moins j’aime ma chienne » (Pierre Desproges, forcément)

    • Bonjour !
      Merci pour ton avis constructif et éclairé 🙂
      Oui, bien sûr, des tas de choses restent encore à réfléchir. N’étant pas encore interne, je ne peux que retranscrire mon sentiment d’externe confronté à cette situation. Il m’est évidemment difficile de me mettre à sa place. Néanmoins, certaines choses m’ont gênée et je pense que je les garderais en mémoire pour, plus tard, éviter de les reproduire. Par exemple, ne pas demander à mon externe de me présenter le cas face au malade. Par exemple, discuter avec lui de ce qu’on va faire et lui demander s’il se sent prêt à essayer l’examen clinique, ce qui contribue à mon sens à créer un climat de confiance propice à une belle prise en charge de la personne. Entre autres.
      Après, je suis d’accord pour cette naïveté que tu décris. En effet, je reste un peu Candide, mais quelque part, je la cultive. Car j’ai le sentiment qu’au travers des yeux naïfs, les choses qui frappent, qui choquent, qui interpellent n’en sont que plus facile à voir. Parce que je ne veux pas être si habitué à l’hôpital qu’entrer dans une chambre où se trouve un patient nu me laisse indifférent. Parce que je voudrais que toutes les remarques anodines mais qui ne le sont pas continuent à me surprendre. Je voudrais garder cet oeil qui découvre, tous les jours, comme pour mieux voir un quotidien sans le considérer comme une routine.
      Merci pour ton message encore. C’est avec ceux-là qu’on avance 🙂

      • C’est drôle car j’étais beaucoup moins mure que toi pendant mes études ! Cette « contrainte » permanente que tu décris si bien dans ce billet m’empêchait de comprendre mon malaise (et puis je ne connaissais pas encore Winckler…). C’est en travaillant que j’ai pu ouvrir les yeux et faire du respect du patient le centre de ma pratique. Ça ne me prend pas plus de temps, je n’en travaille techniquement pas moins bien, en revanche, je travaille mieux ! Mes patientes sortent plus rassurées, en plus d’être traitées… Donc bien sur qu’avec le temps tes réflexions évolueront, c’est souhaitable d’ailleurs sinon ça voudrait dire que tu n’apprends pas. Mais les valeurs de fond, et la manière dont tu les transmets, j’espère que ça ne changera pas !!
        PS : tu t’es excusé auprès de la patiente ! C’est probablement la chose qui peut changer un acte qui est mal vécu en une expérience désagréable mais respectueuse… Ça fait toute la différence !
        PS 2 : on ne peut malheureusement pas changer le fonctionnement d’un système à soi tout seul et on doit parfois faire des choses qui ne sont pas celles qu’on veut faire. C’est malheureux mais c’est réaliste. A toi de savoir poser les limites, celles qui te permettent d’avancer sans te trahir. Et quand tu es avec les patients, explique leur. Il sont eux aussi très empathiques.

  8. Haaa, les roulements de yeux et les soupirs qui en disent long des internes et des chefs…
    Pendant une rectopexie : « non mais vas y, approche toi l’externe, n’aie pas peur ça mange pas les anus hahahahahahahaha ! Tu veux mettre un doigt ? Tu peux même en mettre plusieurs si tu veux pour sentir les hémorroïdes ! »
    Ouais alors enfin, le patient est sous anesthésie locale et non, sans son accord d’être humain à être humain, je vais pas lui mettre un doigt dans le cul. Du coup j’ai fait «  » »accidentellement » » » tomber une christophe et ouuuuh, c’est dommage, on a changé de sujet !

  9. Difficile de remettre en question les pratiques, je rencontre le même problème en stage infirmier, mais aussi à l’école. Ne pas poser trop de questions, sinon, ne poser que les bonnes. Remettre les pratiques en question, mais pas toutes et avec parcimonie, et pas n’importe comment. Surtout, rester conforme à ce qu’on attend de moi. C’est le prix à payer pour être sûre d’être diplômé… !

    • Merci pour votre commentaire. Oui, la formation a ce côté formatage, c’est indiscutable. A nous de lister ce qu’on veut garder et ce dont on ne veut pas pour pratiquer (et peut être transmettre) comme on veut une fois le diplôme en poche ? 😉

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